LA TOMBE ET LA MORTE
! Cétait le iSême jour, dans la même matinée.
Interrogé, presque aussitôt après sa sortie du pavil-
'* Ion, par Ninon, qui lui fit un signe au moment où il
\ allait remonter dans sa voiture, Maurice eut avec Tac- ■
trice une rapide conversation. Par des raisons de point d'honneur qui sont de règle absolue en pareil cas, il se garda bien de parler de Fajournement de sa rencontre au lendemain. Mettre une femme dans la confidence d'un duel, c'est, les trois quarts du temps, vouloir qu*on Tempêche. Un duel, surtout comme celui qui devait le mettre de nouveau en présence de son rival, est un de ces combats rares et sans merci dont le silence est la principale condition.
n présenta donc l'affaire comme arrangée jusqu'à nouvel ordre et comme ne pouvant malheureusement plus avoir de suites. L'intervention de Rosa avait, dit-
il, fait mettre bas les armes. Maurice ajouta qu'il avaiti rendu les lettres, non au baron, mais à la jeune fi elle-même, avec laquelle il n'avait pu échanger seule parole, à cause de la présence de Frêmont. Il termina son récit, dont Ninon ne pouvait sus ter la véracité, en annonçant à sa confidente ce qui pour lui, était le désastre du moment : — l'agent change épousait Rosa dans huit jours à la chapelle di château de Saint-Cloud, et le contrat devait se sigoi dans quelques heures.
— A quelle heure? demanda Ninon.
— A dix heures.
— Il ne se signera pas !
Pour expliquer cette réponse de Ninon dans tooti
sa portée, deux mots sont nécessaires. Le contrat dl mariage, formalité qui n'engage à rien d'indissolih ble, a pourtant, dans le monde qui confine à ranciea régime et accepte peu le nôtre, une gravité capitater Quoiqu'il ne soit, au point de vue de la loi, que le prologue de l'événement conjugal dont le dénoûment est dans le oui prononcé par les conjoints à la mairie le contrat est, en général, envisagé, dans de certaiiies familles, comme une conclusion préliminaire, il ^ vrai, mais déjà moralement irrévocable. On dit vo-
LA BOHÊME DOBEB.
itiers : contrat signé, mariage fait. Il engage d'une )D très-sérieuse, sinon la situation, du moins [onneur. De là même l'importance attribuée au itrat dans les anciennes maisons aristocratiques jusque dans l'ancienne société bourgeoise. Qui n'a ^sent à l'esprit le grave notaire d'autrefois, avec sa noire, déployant sur la table de famille le rou* ÏM qui contient l'énoncé des conventions matrimoles? Qui ne revoit, sur la scène de la vieille cornéoù Molière a peint les mœurs de son temps, le rieux des grands parents dans cette occasion, et imotion de la mariée, et la solennité de l'époux? )ur une famille comme celle des Neilles, le contrat tit la majesté de la parole donnée. H était sans Recèdent, dans l'histoire de cette maison hautaine, l'un mariage n'eût pas suivi un contrat. La marlise, comme tous les marquis ses aïeux, considérait signature comme définitive. Au rebours de la loi, û ignore s'il y a eu contrat, et ne connaît que le ^en formé à la municipalité, la marquise, mettant sa parole au-dessus de tout, considérait le contrat comme l'engagement, et le procès*verbal de l'officier public >iBme la formalité. Aussi, pour quiconque avait eniiida parler, dans le monde, de la maison de Neilles,
le mariage d'une Neilles avorté après l'échange des signatures, c'était chose inouïe et impossible. Ajoutons que, dans la circonstance, la signature royale, jointe à tous ces préjugés sociaux qui sont encore de mise dans les hautes coteries incorrigibles de raristocratie, devait rendre encore plus sans appel le contrat de mariage du baron Horace Frémont avec Théritière de la dame d'honneur de madame la dauphine.
— Il ne se signera pas I répéta Tactrice.
A ce mot, dont la mâle énergie frappa Maurice, le jeune homme, qui, assis et courbé, se tenait les coudes sur ses genoux et le front dans ses mains, releva la tète et regarda silencieusement son étrange protectrice.
Depuis la soirée où Ninon s'était si mystérieusement emparée de la confiance de Maurice, il n'avait pas fait une seule fois allusion au secret de l'actrice. Maurice, lié par sa parole, arrêtait à tout moment sur ses lèvres cette question toujours prête à lui échapper :
— Mais qui étes-vous donc, vous que je ne connaissais pas et qui me' connaissiez ; vojjs dont la première parole a été pour me dire mon secret à* moi ; vous à qui obéit le domestique de mademoiselle de
LA BOHÊME d'oRÉE. 57
Neilles ; vous, ractrice, qui vous mêlez ainsi des affaires d'une grande dame ; vous, la courtisane, qui veillez ainsi sur une jeune J311e; vous, Tinconnue, qui aimez mon amour et qui le servez? quel est votre intérêt en tout ceci? Vous avez' un masque sur le visage.' Démasquez-vous !
Toutes ces questions se pressaient alors plus impé' rieuses que jamais dans T&me du jeune homme.
— Le contrat ne se signera pas? interrogea-t-il d'une voix lente qui semblait en demander davantage.
— Je l'empêcherai, dit-elle.
— Vous ?
-Moil
Maurice considéra l'actrice avec une telle fixité qu'elle se troubla. Ce regard avait le laconisme d'un interrogatoire. Ninon sentit que Maurice allait la questionner.
— De quel droit? demanda en effet Maurice.
— Eh I du meilleur de tous : Frémont est mon amant.
Maurice tressaillit, et, d'un ton qui touchait à la colère :
•--^flt'Ce que par hasard» demanda-t*il, ce serait là
S8 LA BOHÊMB DORÊB.
rexplieation?... Est-oeque par hasard vous aimm«i cet homme?... Est-ce que ce serait parce que waà Taimiez et parce que vous craigniez qu'il n'époui ^' mademoiselle de Neilles, que vous tous êtes môU depuis un mois, de mes amours et que vous voi faire de moi le mari de Rosa?... Oui, c'est celai voi aimez Frémontl... • !
— Frémontl... répondit Tactrioe avec un si inesj primable accent, que Maurice reprit : !
^ Vous le haïssez? Alors, qui vous forçait à éMJ sa maîtresse depuis cinq ans?... . I
— Il me payait.
— Madame! s'écria Maurice, vous vous caloBH niez... vous l'aimez 1
— Ne profanez pas ce mot. Je le hais! vous dis-je^ Elle dit ce : /e k hais ! avec une telle fougue H
vérité, que Maurice fut presque convaincu.
— Eh bien? alors, reprit-il, si cela est, si vous haù^ sez cet homme, pourquoi ne le laissez-vous pas épooser mademoiselle de Neilles? ce mariage vous débarrasse de lui. Vous devez le désirer?
— Je vous Tai dit, je m'intéresse à vous.
— Plus qu'à vous-même, alors? Allons donc! moi qui étais pour vous un inconnu, il y a uti mois, moi
LA BOHÊMB DORÉK. 59
i ne TOUS suis rien!... me prenez-vous pour un
fant I ! Ninon pâlit.
\ **-Vou8 ne TOUS intéressez pas à moi seulement, M&tinua Maurice; vous vous intéressez plus encore jl mademoiselle de Neilles. Pourquoi? Dltes<-le 1 Je le veux I
— Vous m'aviez promis de ne pas mlnterroger.
-^ Je vous interroge en ce moment, répondit Hau- |rtce, parce que je le dois. J'ignorais, jusqu'à aujour* d'hui, que Frémont fût mon rival. Or, il est votre amant, et je veux savoir si, par hasard, je ne suis pas 4aiis tout ceci Vinstrument d'une jalousie de femme 1 Et puis, ce n'est pas tout. Rosa vous croit sa rivale. Elle épouse Frémont par dépit. Je veux la détromper, en lui disant pourquoi et comment je vous connais. Et, pour cela, il faut que je sache qui vous êtes !
—Dire à Rosa qui je suis! répondit l'actrice en reculant. Àhl grand Dieul... détrompez-la comme TOUS voudrez I un mot tendre de vous suffira. Elle TOUS aime, elle vous croira. On pardonne ces choseslà quand on aime. Mais lui dire qui je suis?... Vous me faites trembler 1
— Qui ôtes-vous donc ?
— Maurice, j'avais votre parole d'honneur que voi ne me feriez jamais cette question 1
— Ma parole d'honneur me déshonorerait si je tenais plus longtemps les yeux fermés. J'ajoate qa*ell^ ferait mon malheur. Vous n'aimez pas Frémont, ti ne m'aimez pas, qui aimez-vous ici?
Le pli de la lèvre de l'actrice, ses yeux baissés se relevaient par instants sur Maurice avec an m< lange d'angoisse et de confiance, le geste, la main, pose de Ninon, tout trahissait le combat intérieur ai quel Maurice venait d'acculer cette femme.
— Répondez I s'écria-t-il. Je veux tout savoir !
— Vous le voulez ?
— Je l'exige I
— C'est impossible.
— Répondez I répondez 1 ou je ne vous revois plus| L'actrice parut réfléchir une dernière fois. Le toi
de Maurice était absolu.
— Eh bien ! venez donc, s'écria-t-elle.
Elle fit un pas. Maurice se leva.
Ninon alors souleva un des plis de la tenture flottante drapée sur la muraille, et Maurice, muet d'é* tonnement, vit la draperie s'éloigner du plafond e^ dessiner Tatigle d'une porte âoiii réntrebâiliément lai
montra la ligne d'ombre d'une chambre plongée dans la nuit.
— Sur votre honneur, dit Tactrice d'une voix froide et imposante, sur votre vie en ce monde et sur la vie de votre mère dans l'autre, pas un mot h qui que ce soit — à qui que ce soit I . . . entendez-vous ! — de ce que vous allez voir et de ce que je vais vous dire !
— Sur l'âme de ma mère, répondit Maurice, je le jarel
— Suivez-moi I
— Où suis-je? demanda le jeune homme quand la porte se fut refermée derrière lui.
— Dans une tombe 1 répondit l'actrice, et c'est la morte qui vous parle.
Maurice écoutait effaré.
— Regardez 1 dit Ninon en écartant les rideaux de la fenêtre et en entr'ouvrant le volet. Que pensez-vous de cette chambre, Maurice? tout ici n*est-il pas chaste et virginal ? n'est-ce pas là le réduit que l'on voudrait pour un de ces êtres à visage d'ange qui ont seize ans et pas une ombre dans l'âme et pas une tache sur le front? ici tout est vierge, tout est rose et tout est sombre, hélas!... Dites? est-ce que ce n'est pas là le ûid que vous entrevoyez, dans vos songes, quand vous
évoquez Rosa endormie? est-ce qu'il n'y à pas dans ce lit de mousseline un parfum de sommeil pur? estce que vous ne sentez pas la bénédiction du ciel dans ce rameau de buis? est-ce que ce crucifix et ce prie- Dieu n'ont pas l'air de se piairler tout bas de quelqu'un? est-ce que ce miroir, ce tapis, ce mur de soie, cette alcôve dans un nuage, est-ce que ce portrait enfin, ne vous disent pas qui j'aime ici?
— Ce portrait I fit Maurice en s'élançant vers la toile que. le doigt de Ninon désignait sur le mur.
— Maurice! j'ai une fille! s'écria-t-elle.
— Le portrait de Rosa !
— J'ai une fille !
T— En face du vôtre !
— J'ai une fille !
— Vous! sa mère! dit Maurice d'une voix saccadée parla stupeur, et la marquise?...
— Me l'a enlevée, il y aura bientôt dix ans, me croyant morte.
— La preuve? dit Maurice, qui songeait, malgrélui, au rêve étrange que mademoiselle de Neilles lui avait raconté la veille.
Ninon regarda Maurice fixement.
— La preuve? dit-elle. D'abord cettechambrecopiée
sur celle de Bosa et meublée par moi avec des meubles qui lui ont servi, puis ce portrait, puis cette porte qui conduit dans Tappartement de ma fille 1...
— Dans Fappartement de Rosal... s'écria le jeune homme en s'élançant vers la porte.
Mais Ninon lui arrêta le bras.
— C'est inutile, dit-elle, j'ai toujours la clef sur moi ! Pas un pas de plus 1 vous m'avez juré le silence sur l'âme de votre mère!
Il se fit une pause pendant laquelle Maurice, anéanti par la révélation de ce secret, eut à peine la force de rassembler ses idées.
— Elle, sa mère ! balbutia-t-il.
— Les preuves morales, vous les voyez, continua Ninon; la preuve matérielle, la voici.
Elle ouvrit un secrétaire de bois de rose, y prit un petit portefeuille armorié et en tira un papier.
— Écoutez ceci ! dit-elle.
Et elle lut à Maurice la déclaration signée par Ëgurrai, dans l'auberge du Pas-de-Roland, au dos du passeport de madame de Neilles.
— Cette voyageuse de distinction, reprit-elle aprè« avoir lu ces dix lignes qui constataient l'enlèvement de son enfant, s'appelait la marquise de Neilles ; cette
petite fille âgée de six ans alors» c'était Rosa ; cette Espagnole mortellement blessée — c'est moi; avec ce papier, Maurice, je puis forcer la main à la marquise! au besoin, si je voulais, il me rendrait ma fille.
— Oh ! qu'il vous la rende , s'écria Maurice en ployant un genou devant Ninon, et donnez-la-moi, ma mère!...
— Pas encore ! répondit l'actrice, le moment n'est pas venu. Ce papier, c'est ma dernière ressource, ma dernière, entendez-vous bien? Avant celle-là, j'en ai une autre !
— Laquelle?
— Vous verrez !
— Pourquoi hésiter? demanda Maurice en se relevant. Le contrat se signe aujourd'hui, dans quelques heures !
— Pourquoi j'hésite? répondit Ninon. Pourquoi j'hésite à briser d'un mot ce que j'ai construit depuis bientôt dix ans avec le sang de mon âme ! ... Pourquoi j'hésite à faire brusquement de la marquise Rosa de Neilles la fille d'une actrice et d'une bohème ! pourquoi j'hésite à précipiter mon enfant du plus haut sommet qu'il soit en ce monde après les reines ! pourquoi j'hésite, devant elle la pureté, devant elle la fleur
et le fleuron, devant elle dbnt j*ai payé le bonheur et la splendeur avec les cris de mes entrailles ! pourquoi j*hésite à lui montrer de la fange et à lui dire: — tu es la fille de ça I
Maurice considéra quelques instants Tactrice en si- IcDce, puis, lui prenant la main :
— Madame, lui dit-il avec émotion, vous vous trompez.Vous ne savez pas qui vous êtes. Une bohôme?j*en suis un ! Ninon, vous êtes Tillustre artiste. Vous vous appelez le génie. Être la fille de la Champmesléou de la Malibran, c'est aussi appartenir à la noblesse. Savezvous que moi qui vous parle je suis le fils d'un régicide? savez-vpus que je porte lenom d'un homme qui a brisé un trône? Vous oubliez, Ninon, que, depuis cinquante ans, il n'y a plus d'autre royauté que celle de l'idée. Quel est le blason qui vaudra jamais l'affiche où sont les grandes lettres de votre nom? Vos gens, madame, c'est le public; votre salon, le théâtre; votre fêle, la foule. Il y adix marquises de Neilles en France, il n'y a qu'une Ninon. A quoi sacrifiez-vous, grand Dieu ! à l'idole du titre? — le nom vaut mieux ; — à l'idole du grand monde? — j'aime mieux le peuple; — à la richesse? — je préfère la recette d'une soirée de génie au capital d'un héritage. Allons! madame I
VOUS êtes devant quelqu'un qui vous admire, qui vous demande votre fille et qui sera honoré d'élre le gendre de Ninon. Relevez la tétel osez, être mèrel Vous êtes la grande dame de la gloire!
— Non! répondit Tactrice, j'en suis la galérienne! Oui, c'est vrai, il y a des moments — moments d'ivresse — où je me sens au-dessus du monde entier. Oui ! quand je me traîne sur mes planches, échevelée, et que la salle trépigne et palpite, je me sens plus duchesse et plus couronnée que toutes ces femmes armoriées ; j'ai mon tonnerre d'applaudissements sur la tête! Je suis la prêtresse en scène, Maurice; mais, dès que je suis rentrée dans la coulisse, je redeviens Fimpure. Je ne suis plus l'égale de la dernière bourgeoise honnête qui se confesse devant Dieu et trompe son mari derrière la loi. Quelle est la maison honorable où j'entrerais? en coniiaissez-vous?,.. alloDs donc! une actrice! une femme affichée î une fîUel... Vous, Maurice, vous qui me parlez, vous auriez une sœur, vous l'auriez au bras, vous me rencontreriez dans la rue, que vous ne me salueriez pas ! Eh bien! ma revanche, voyez- vous, c'est mon enfant! Cequejen*ai pas, elle l'aura, elle l'a, je le lui ai donné, et, pour cela, je me suis arraché mon enfant demesentraillesl...
LA BOH&MK DORÉB. 67
Âbl je souffre bien, mais j'ai mes joies aussi. Je suis son ambition en chair et en os. Je vis en elle, à son insu. J'entre avec elle chez le roi de France, et la voix de l'huissier qui l'annonce vient jusqu'à moi. Je m'a^ sieds dans sa voiture. Elle me mène à l'église. Sa couronne de marquise, je la sens sur mon front, clouée avec des épines. Ce manteau d'hermine qui l'attend, il est à nous deux. J'en ai pleuré des larmes noires. — Tout ça, ce n'est rien pour vous, hommes du monde, — c'est tout pour nous autres l Nous trompons-nous? c'est possible. Enfin, moi, je spis ainsi, prenez-nioi comme je suis! — Tenez 1 Maurice, c'est ici, dans cette chambre inconnue de tous, que je viens étudier mes rôles. Ils sont tous là dans cette table, dans ce tiroir. Mais la vie de Rosa est mon plus beau rôle, et sa robe de grande dame, de tous mes costumes, celui que je préfère I Maurice, ma vraie création, voyez-vous? c'est ma fille 1 mon plus grand cinquième acte, c'est mon dévouement 1 J'ai donné ma vie pour cela. Je donnerai ma mort quand il le faudra. Ne raisonnez pas avec moi. C'est fait. C'est dit. Tout ce que vous pourriez me répondre, je me le suis déjà répondu. Et puis, la fatalité s'en est mêlée, l'ai trouvé Rosa jeune fille, l'ayant perdue enfant. Elle
m'avait oubliée. Elle était heureuse. Je l'ai laissée à son bonheur. C'est monstrueux, si vous voulez, cela est ! Je n'ai pas le temps de tout vous dire ! on ne met pas des abîmes dans un mot! maintenant, c'est fini. Rosa a seize ans, Rosa est mademoiselle de Neilles, Rosa est une perfection de beauté, de pureté, de grâce, de candeur. Elle a le monde ébloui et respectueux devant elle. Moi, j'ai eu des tas d'amants. Je suis la Ninon. Je suis une grande actrice, soit, — et une fille! je suis de la honte qui a du génie l Et vous me demandez pourquoi j'hésite? Taisez- vous! je m'appelle le bonheur de ma fille. Je n'ai plus rien d'humain I je suis ensevelie. Vous êtes ici dans ma tombe, et ce n'est plus la morte qui vous parle, c'est sa statue I
— Le bonheur de votre fille! s'écria Maurice, mais, si vous la vouliez heureuse, il fallait la garder! Nous nous aimons. Elle serait ma femme à présenti
•— Votre femhie? répondit Ninon avec un ricanement rauque. La fille de Ninon votre femme ! Ah ! vous tenez à raisonner, soit, raisonnons. Je suppose qu'au lieu de vous apparaître dans une auréole, entourée de tout le prestige du luxe et de la splendeur, dans un tourbillon d'encens et de lumière, avec un grand nom sur le front, vous la voyiez aujourd'hui—
, elle, la même — chez moi, dans mon milieu, reve- : nant du théâtre, sortant d'une coulisse, vivant pêle- 1 mêle avec mes amies et mes amants, camarade avec
tout ça, tutoyée et tutoyant, restée pure pourtant, je
'' Vadmets ? — eh bien I vous la rencontrez, vous, Mau-
rice de Vic-Aimon, vous, jeune et beau, avec vos vingt-
I cinq mille francs de rente, vos idées sur les femmes,
j votre vie passée, vos mœurs et votre avenir dans le
I monde, vous la voyez, elle est belle, vous l'aimez, elle
iifousaime. Qu'en faites-vous? Vous Tépousez? Non!
I Tu la séduis!
i Maurice resta muet.
\ — C'est boni reprit l'actrice, la voilà séduite! estce tout? non. Vous avez du cœur, vous lui êtes fidèle. I Combien de temps? un an! c'est beaucoup. Soit. La ; voilà heureuse avec vous, pendant un an! après?...
Après! vous voyez passer dans lame, au bois, dans
i nn salon, n'importe où, un visage qui vous plaît. Il li'y a pa€ qu'elle qui ait seize ans et des yeux noirs. Vous avez un caprice. Vous la trompez. Après?...
Maurice baissa la tête.
—Après ! poursuivit Ninon d'une voix sourde, l'âge est venu, l'ambition est venue, vous êtes riche, vous ^ousîaliguez du célibat, — vous la quittez î pourquoi?
pour VOUS marier I C'est fatal. Un beau jour, vous enterrez votre vie de garçon. Oui, vous voulez une femme légitime, des enfants, vous voulez étrehomme enfin, et remplir les devoirs que la nature et la société vous imposent. Et vous faites bien. C'est votre droit. Le monde vous approuve. Je vous approuve, moi! Écoutez maintenant. — Cette femme légitime, où bi cherchez vous ? dans le sanctuaire de la famille, dani Tasile où s'élèvent les jeunes filles chastes, sous l'égide de réducation, dans le monde 1 — Dans qud' monde? votre fortune et votre position indépendante vous permettent de lever haut les yeux et vous donnent le droit de choisir. Vous êtes un beau parti. Vous pouvez prétendre à une héritière. 'Vous chercha donc votre femme dans le grand monde, et vous voos mettez sur les rangs, vous, vingtième, pour épouser qui? regardez!
L'actrice étendit son bras vers le portrait de Rosa.
— Une mademoiselle de Neilles I Elle reprit :
— Vous allez me répondre : Mais maintenant, c'est fait. Je Taime. Vous êtes sa mère. Je vous la demande, reprenez-la, et donnez-la-moi ! — C'est là que je vous attends !
— Oh ! murmura Maurice, ce serait le bonheur I
— Que diriez-vous, si c'était le malheur ?
— Le malheur I
i — Pour moi, pour vous, et pour elle. Vous voulez cqHe je réclame mes droits. Bien, je les réclame. J'ai ifévidence et la preuve. Voilà donc Rosa qui rentre
l^ans ma maison très-étonnée et un peu humiliée de
[in*avoir pour mère. Or, que ma fille me méprise ne ime connaissant pas, cela peut m'être égal, mais sa- IpJiant qui je suis, jamais I Première torture. Mais passons. Je vous marie. Elle me remercie. C'est bien. la lune de miel fait son temps. Moi, je suis là, car .?ous vous figurez bien que je ne vous la laisserais pas tout entière et que, si je la reprenais, ce serait pour en avoir ma part. Hélas! j'ai beau faire, elle a beau savoir à quel point je Fai adorée, elle me considère toujours de cet œil étrange et surpris qu'on a pour une inconnue. Elle est mal à son aise quand je suis là. Alors les réflexions viennent. Les femmes môme amoureuses ont des heures froides. Rosa, qui hier encore était marquise et promise à une des plus bril- I Jantes destinées, regarde parfois à la dérobée son ancienne existence et la compare à la nouvelle. Quel lendemain ! Hier, elle était l'égale des femmes les plus
enviées, ell3 marchait de pair avec les jeunes filles le plus haut placées, elle disait : ma chère ! à des duchesses. Elle entrait aux Tuileries avec un petit air fatigué et nonchalant, et voyait des huissiers, la ; chaîne au cou, lui tendre sa sortie de bal et abaisser i le marchepied de sa voiture. Elle éprouvait pour les ! vanités du monde cette indifférence délicieuse des héritières de serre chaude. Et voilà qu'aujourd'hui, sans transition, du jour au lendemain, elle, mademoiselle de Neilles, elle, la merveille des salons où Ton parle bas, où la cravate blanche et l'habit de cour et la plaque de diamants sont de rigueur, elle, l'enfant gâté, la fleur du luxe, de la pudeur et de la grâce, elle, la sensitive du dédain, voilà qu'elle se réveille en sursaut dans mon bagne I ceci est mathématique. Oui, — retournez la question comme vous voudrez I — elle est votre femme, mais elle est aussi la fille d'une actrice, qui n'est même pas une chanteuse. Elle se réveille, toute vive, fille d'une comédienne du boulevard, qui s'encanaille dans le drame et touche des feux de cent cinquante francs ! la voilà forcée de considérer comme sa mère une femme devant laquelle tout le monde garde son chapeau, à qui l'on prend la taille, que les hommes saluent avec un petit sigue
LA BOHÊME OORÉë. 73
de la main et qui, depuis neuf ans, a essuyé le tutoiement des directeurs; des figurants et des soufiQeurs de vingt troupes I — Je suis une grande actrice, dites-vous ? être la fille de Ninon, c'est quelque chose ! —Vous rêvez! elle ne sait môme pas qui je suis! Si elle a idée de ce que c'est que Fart et le théâtre, c'est un miracle. Elle a été élevée comme toutes les jeunes filles de ce monde-là, dans des préjugés insurmontables contre nous. Je parie qu'elle n'a jamais lu dix lignes d'un feuilleton où l'on prononce mon nom I Elle vient me voir jouer, paye sa loge, je la distrais pendant une soirée — et c'est tout. Donc, elle se réveille épouvantée, non dans ce que vous appelez ma gloire, mais dans mon désordre, dans le tohu-bohu de ma vie, dans la dérpute de toutes ses idées et de toutes ses puretés, dans mon chaos, dans le fourmillement mercenaire de ma populace de cabotins ! Elle tombe tout à coup de la plus belle loge de la salle dans la coulisse, de l'avant-scène où elle m'applaudit derrière le portant où je me farde ; elle tombe sur moi avec le bouquet qu'elle me jette et voit son avenir de marquise, sa perspective de salons illuminés et princiers, les Tuileries et la Chambre des Pairs, emportés brusquement de sa vie dans le magasin des âécoh de
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7i LA BOHÊME DORÉE.
mon théâtre, au bruit du coup de sifflet de TopiDion !
— Vous renoncerez au théâtre; dit Maurice.
— Ah ! répondit Ninon, mon métier, que vous vantiez tout à i*heure, vous fait donc peur maintenant! je ne suis donc plus l*illustre artiste et la grande dame de la gloire! Vous reculez! vousn'étes plus si fier d^étre le gendre de Ninon, puisque vous lui demandez d'abdiquer ! Cette affiche où s'étalent les majuscules de mon nom ne vous éblouit plus autant ; elle vous g^ maintenant et vous voulez que je la déchire ! Mais, insensé I si je renonçais à mon art en reprenant Rosa, je lui retirerais la seule chose noble que j*aie eo moi! Si je suis quelque chose, c'est par mon talent, qui serait alors je ne dis pas la dot, mais la compensation de mon enfant. L'actrice finie, la courtisane reste tout entière, et ce que le baiser de ma fille trouverait alors sur mon front ce ne serait même plus la pauvre étoile de mon métier, c'en serait le crachat !
L'actrice s'interrompit un instant. Maurice se taisait.
— Vous m'avez coupé la parole, dit-elle, vous voyez que vous avez eu tort. Ainsi donc, je reste actrice, et i voilà ma fille pôle-méleavec moi. Elle songeet souffre. Toutes les réflexions que je viens de lui prêter, elle les fait. C'est fatal. Elles ont pour elle, malgré tout ce
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gae vous pourrez lui dire tout bas et tout haut, la brutalité de révidence. Pendant ce temps-là, je suis au ntartyre, moi, et je yieillis de dix ans. Les premiers temps, vous vivez ensemble, renfermés, vous aimant et vous suffisant. Un jour, vous sortez. Rosa, que j*embarrasse, estfiëre de vous et presse votre bras avec amour. Passe une de ses anciennes amies, quelque jeune fille avec qui elle aura conduit un cotillon, leurs yeux se rencontrent, Fancienne amie détourne la tête. Rosa rougit et se tait. Passent des jeunes gens à cheval, des fils de famille hautains qui auront fait tout un hiver devant elle la courbette des galanteries : ils la regardent en face, sourient, chuchotent et ne la saluent pas. Rosa se tait et pâlit. Vous rentrez, et vous la voyez songeuse et triste. Je poursuis. Un soir, vous êtes à rOpéra. Toute son ancienne socié.té s'y trouve. Personne ne la salue, personne ne lui fait un signe ; les impertinences impassibles du silence et du sourire viennent là coudoyer à travers la salle. Elle senl sur elle mille lorgnettes et pas un regard. Elle peut se trouver, y songez-vous? face à face avec la marquise, et recevoir à bout portant de celle qu'elle a considérée dix ans comme une mère ce clignement d'yeux particulier qu'on réserve aux femmes de chambre rcn-
voyées. Les hommes ne lui pardonnent pas de ravoir courtisée, les femmes de ravoir enviée. Elle apprend alors ce qu'on dit d'elle dans le monde d'où vous et moi nous l'avons arrachée ; c'est ceci : « Madame de Vic-Aimon? vous savez! cette fausse mademoiselle de Neilles! cette petite qui nous a tous trompés î celte petite aventurière ! cette petite intrigante ! > Alors il se creuse dans son amour une plaie secrète. — Vous, son mari, l'homme qui l'accompagne et dont elle est ûère, et dont le bras est à la fois un honneur et un appui pour elle, elle se surprend à vous regarder, comme moi, à la dérobée. Vous subissez à votre tour l'épreuve terrible de la réflexion. Elle met en balance ce que vous lui avez apporté avec ce que vous lui avez fait perdre. Elle compare votre amour à sa déchéance . Bref, elle ouvre les yeux. Maurice, une femme qui commence à discuter son mari commence à ne plus l'aimer. Il n'y a que les amours aveugles qui ne trébuchent pas. Donc, au bout d'un certain temps, le résultat, le voici : — vous l'humiliez I
L'actrice, qui semblaitcalculer sur le visage de Maurice l'effet de ses paroles, le vit frissonner.
— Oui, reprit sourdement Ninon, c'est laque nous arrivons tous les trois I Pas d'autre issue. Tombée du
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grand monde, elle ne peut même pas se rabattre sur la bourgeoisie. Les notaires ont leur orgueil comme les grands seigneurs. Un avoué qui gagne cinquante mille francs par an est un dégoûté plus difficile qu'un duc et pair. Le moindre avocat a plus de morgue qu'un ambassadeur. L'aristocratie ne vous salue pas, et la bourgeoisie vous montre au doigt. Ah I chose affreuse ! elle, Rosa I elle que j'ai sacrée, devenue on ne sait quoi, on ne sait qui, un reste frelaté du faubourg Saint- Germain, une moitié de marquise et une moitié d'aotricel Ma fille, montrée au doigt, mise à l'index par la femme d'un huissier et claquemurée entre vous et moi, entre votre monde et le mien î Votre monde ; vous n'en avez pas ! des garçons, des artistes, des bohèmes, tous gens d'esprit, d'accord, mais qui, précisément à causo de leur esprit, rient sous cape de vous, d'elle et de moi! Mon monde; des lorettes! C'estbeau. Nous fournissons à son salon, vous, les viveurs ; moi, les filles! Donc, nous l'humilions ! De l'humiliation à la honte, de la honte à autre chose, quand on est femme, il n'y a qu'un pas.
— Elle, me tromper! s'écria Maurice. C'est impossible !
— C'est inévitable: Vous êtes jaloux, n'est-ce pas?
78 LA BOHÊME DOBEE.
Eh bien 1 il viendrait, tôt ou tard, un moment où vous découvririez dans Tâme de votre femme votre place non-seulement vide, mais prise. Ouil on n'arrive pas impunément à Tâge de jeune fille dans une société où toutes les coquetteries et toutes les idées naissantes de la femme font leur apprentissage avec une élite d'aristocratie et d'élégance! Rosa, en quittant le milieu où elle est aujourd'hui, en emporterait avec elle un reflet dévorant. Une fois humiliée par vous, elle rêverait tout bas k d'autres qu'à vous. Elle vous comparerait, et, une fois comparé, vous seriez remplacé. Qu'il se présente alors, dans son horizon, au milieu decette période critique de votre union, un de ces jeunes gens qu'elle aura quittés et cherché à oublier pour vous épouser, et dont le type, attaché à son souvenir par un secret prestige, tourmenterait encore son imagination comme unidéal évanoui, que ce jeunehomme, marquis peut-être comme elle était marquise, se présente et lui fasse la cour : frémissez I — Rosa, autorisée par l'exemple des mœurs faciles qui l'entourent, Rosa vous trompe 1
— Grand Dieu I exclama Maurice.
— Une fois trompé, vous êtes haï 1
— Ellel me haïr I
— Elle me haïrait bien, mol! s'écria Ninon avec colère. Dès lors notre ménage devient horrible. Après Tadullère et la haine, la séparation 1 La chute quatre à quatre dans le mépris public et dans le malheur; c'est fini ; on ne sait plus où la catastrophe s'arrêterait. Je prendrais avec moi ma fille, et j'emporterais sa haine dans mon amour méconnu, et j'emporterais son malheur dans mon désespoir, et j'aurais, pour récompense, cette suprême torture d'entendre Rpsa, marquise déchue, femme déclassée, épouse infidèle et abandonnée, me crier : Qu'avez-vous fait? Je n'en serais pas là si vous m'aviez laissée ce que j'étais.. .
L'actrice leva de nouveau son bras vew le portrait.
— Une mademoiselle de Neilles I
Maurice, cloué dans son silence par cette logique implacable, écoutait palpitant et convaincu.
— Ah 1 reprit l'actrice, vous commencez donc à comprendre 1 vous commencez donc à toucher du doigt le fond de mon sacrifice! vous sentez à la fin pourquoi j'ai laissé ma fille où elle est, et que c'est précisément son bonheur que j'ai voulu en faisant d'elle l'héritière de la marquise de Neilles ! Oui, pour qu'un homme comme vous l'épouse, et la rende heureuseen l'épousant.
il faut qu*elle soit là! Répondez, maintenant! Je vous ai mis au pied du mur terrible où pend ce portrait. Celte Rosa, que vous auriez séduite, quittée et trompée, si d'abord vous Paviez trouvée chez moi et non chez la marquise; cette Rosa, qui vous tromperait et qui vous abandonnerait si maintenant je la reprenais à la marquise, la voilà prête à vous rendre heureux pour la vie, à la seule condition qu'au lieu de rabaisser jusqu'à mpi, vous monterez jusqu'à elle! Chez moi, c'est une maîtresse trahie ou une femme infidèle; chez la marquise, c'est une épouse à qui le devoir sera aussi doux que l'amour, qui ne vous apportera pas seulerfient le bonheur domestique, mas la splendeur sociale, et qui peut faire de son Maurico un marquis de Neilles et un pair de France !
— Que dites-vous ? s'écria tout à coup Maurice en s'éveillant; ahl malheureuse! votre chimère vous
aveugle et se retourne contre vous! Avec tout autre, votre rêve était possible; avec moi, non! Moi, marquis de Neilles et pair de France! mais vous oubliez donc que je suis le fils d'un régicide!
Ninon recula de trois pas. Elle fut une seconde immobile.
— C'est vrai, dit-elle d'une voix altérée.
Elle reprit aussitôt, comme saisie par un brusque retour de sa réflexion.
— Ah ! vous m'avez fait peur I Mais je savais bien que j'avais pensé à tout-M^en ! qu'importe I Depuis quand les fils sont- ils responsables des actions de leur père ? Vous êtes riche, la fortune est tout aujourd'hui. L'opinion? vous n'en avez pas. Qu'est-ce que cela nous fait qu'il y ait eu un Louis XVI et une Convention? Votre père a été ce qu'il a voulu. Il s'agit bien de ça entre nousl Vous aimez Rosa, vous voulez
l'épouser. C'est bien; en avant! Je m'en charge!
— Il y a là l'insoluble, dit Maurice terrifié.
— Allons donc 1 répondit Ninon avec une violence léonine.
— Les Bourbons régnent, madame, et se souviennent de mon père.
— Vous vous rallierez avec éclat.
— Moi ! s'écria Maurice indigné.
— Pourquoi pas ? dit Ninon avec une naïveté brutale et superbe.
— Moi î me rallier ! . reprit Maurice stupéfait de cette audace d'innocence qui avait tranquillement le langage du cynisme et de la corruption, et à quoi bon! TOUS n'y songez pas, madame! Quand donc
88 LA BOHftMB DOR&E.
avez-vous vu le régime actuel, avec ses rancunes et ses haines, faire d'un régicide ou de son fils un des principaux personnages de TÉtat?
— EtFouché?
— Et l'honneur? Quoil vous me dites ces choseslà froidement, en facel Vous voulez que je fasse litière de mon nom, de ma conscience et de ma dignité; vous croyez que je vais aller bassement me rallier ainsi, ^e but en blanc, h une monarchie qui ne me connaît que parce que mon père Ta frappée à la tête, et que je ne connais que parce qu*elle a banni mon père 1 Vous voulez que je m'en aille, chapeau bas, solliciter la radiation de mon nom de la page qu'il a dans rhistpii)e et dans le malheur? Vous vous imaginez que c'est une chose toute simple de marcher sur ce souvennyià, et d'aller essuyer, dans les antichambres d'un priais de roi, la poussière que la tombe de mon père m'a mise aux pieds! C'est donc un misérable qu'il faut que je sois I Vous me montrez Fouché, et vous me dites : exemple 1 Oui, je le crois, oui, si je voulais donner aux Bourbons cette joie de prendre mon nom et de le souffleter moi-môme publiquement, d'insulter la révolution à la face de tou^, de
. traîner le cadavre de mon père sur une claie en criant :
LA BOHÈME DORBB. 83
€ Gare t c'est un criminel qui passe ! » si j'avais le courage d'entasser placets sur placets, si je savais intriguer, si je savais mendier, si je voulais faire avec ma fortune des tripotages électoraux, si je me remuais, si je courais les antichambres, si je me rendais nécessaire, si j'afSchais sur ma vie T éclat et le service de cette apostasie ; si j'étais du tempérament de ces hommes, pétris d'on ne sait quoi, qui trahissent et servent tous les gouvernements, et qui ne savent les servir que parce qu'ils savent les trahir, aimé de Théritière de la marquise de Neilles, je pourrais peut-être arriver à être bien en cour et à endosser un manteau fleurdelisé doublé d'un linceul régicide I je compterais alors parmi les pre- . miers de l'État, c'est vrai, mais je serais le dernier des lâches !
— Ahl vous m'impatientez I s'écria Ninon en frappant du pied sur le tapis. Voilà que nous parlons politique, à présent ! Êtes-vous amoureux, oui ou non? Voyons I aimez-vous Rosa? Voulez-vous qu'elle soit à vous et non à l'autre? dites? —Son père! toujours son pèrel II me parle de son père quand il s'agit de ma fille I Qu'est-ce que cela nous fait, son père! Qu'est-ce queic'est donc que votre amour, à vous autres? Est-ce
qu'on môle ainsi des tas de choses à son cœur ! Ah ! bien 1 si j'avais les yeux comme cela, à droite et à gauche, et si je m'occupais de cq qui se passe dans la rue, ce serait un joli dévouement que le mien! Vous discutez! vous marchandez! Aimez- vous? voilà la question ! Mais ne me parlez plus de votre père, ou bien nous ne nous entendrons jamais !
— Je ne veux pas me déshonorer! c'est un sacrifice que je ne puis faire, môme à mon amour! répondit Maurice.
— Vous osez parler de sacrifice ici ? demanda Ninon en accentuant chacun de ces mots d'une pause
menaçante. Que sacrifierez-vous donc? Quoi?
qui?...
— Mon père mort! s'écria Maurice.
— J'ai sacrifié bien plus, répondit Ninon.
— Bien plus? interrogea Maurice.
— Oui ! une mère vivante, moi !
Elle reprit :
— L'amour est terrible. Ah ! vous vous imaginez ^ que vous aimez, si vous faites ainsi des parts de vo- 1 tre âme auxquelles vous mettez des étiquettes ! Dignité, conscience, honneur! Quand on aime, on se jette la tète la première dans son amour, et Ton tombe!
Les sacrifices I esl-ceque case compte? L'enfer du dévouement en est pavé.
— Madame, vous êtes femme et je suis homme. Ce qui n*est rien pour vous est beaucoup, sinon tout, pour moi. Une femme peut subordonner son honneur
. à son cœur, un homme jamais I Mon honneur, Ninon, msds il ne m'appartient même pas; il est à mon père encore plus qu'à moi. Je n'ai pas le droit d'y toucher.
: Ah! vous ne me comprenez pas I Vous n'avez sacrifié que vous, Ninon; vous n'avez pas sacrifié à votre
f amour l'honneur d'un autre, l'honneur d'un père,
i l'honneur d'un homme I
— Peut-être! dit Ninon en posant ses mains sur les épaules de Maurice et en le couvrant d'un regard écrasant.
—Vous avez sacrifié à votre amour l'honneur d'un homme?... répéta Maurice en reculant.
— Oui! s'écria l'actrice. Tenez, vous parliez, d'antichambres tout à l'heure. Coiirir les antichambres ! fi donc ! Eh bien I écoutez ! j'avais besoin d'avoir quelqu'un à moi chez la marquise. J'ai pris l'être que j'aime le plus au monde après ma fille, un courageux et grand cœur dont l'honneur vaut le vôtre, et j'ai fait de lui, savez-vous quoi? quelque chose de mieux
encore que rhomme qui court les antichambres, celui qui les garde et qui les balaie l oui, j'ai pris une livrée, je la lui ai mise sur le dos, et j'ai fait de ce noble enfant un laquais qu'on tutoie, à qui on tire Toreille et qu'on appelle drOle, et qui se tait 1 Vous connaissez Gil ?
*— Le domestique?
— Oui.
— Eh bien?
— C'est mon frère I Parlez-moi d'honneur, maintenant 1
— Ah I vous êtes effrayante I s'écria Maurice en regardant l'actrice avec la stupeur de l'admiration.
Ils se turent. Ninon triomphait. Le jeune homme, attéré par ce dévouement surhumain, se compara à elle et se trouva petit. Il lui fallut toute la force de son caractère, grandi par l'amour, pour ne pas déchoir en ce moment.
— Êtes- vous convaincu? reprit l'actrice. Continuerez-vous à m'obéir? Irez-vous, comme moi, jusqu'au bout?
— Pas jusque-là I dit Maurice, sombre*
— Encore l
— Toujours l
LA BOBÈMB DORAS. 87
— C'est désespérant; voici une heure que nous parlons 1 exclama Ninon, et tout est encore à recommencer!
— Ninon 1 demandez - moi de mourir , mais ne m'ordonnez pas de m'avilir 1 répondit le jeune homme en se tordant les bras. Tenez, il y a un moyen de tout arranger 1 C'est vrai, je ne puis épouser votre fille sous son vrai nom, vous me Tavez démontré ! mais je ne puis pas non plus Tépouser sous son nom d'em* prunt. Concilions tout. Je suis riche. Fuyons tous les trois, et cachons-nous quelque part avec le bonheur!
— Cacher ma fille! s'écria Ninon avec la violence d'une femme qu'on vient d'outrager. Ah ! voilà qui serait nouveau et triomphant! le beau résultat, et qui vaudrait bien la peine, en effet, qu'une mère se soit à ce point annulée! Ainsi, je me serais depuis dix ans, —presque le tiers de ma vie, — tenue blottie dans mon coin, timide et tremblante, n'osant ni souffler ni me plaindre, et n'ayant qu'une consolation et qu'une joie : le rayonnement de mon enfant, et ce serait pour la plonger tout à coup dans l'ombre I Nous enfuir! et pourquoi? Ah! j'oubliais ! je suis une créature qu'on ne pourrait pas décemment avouer I et me voilà passée au rôle d'une mère honteuse dont la
ûUe et le gendre sont les premiers à rougir ! Rosa, vous demanderait : Pourquoi nous cachons-nous? Et vous répondriez : Parce qu'il ne faut pas qu'on voie ta mère !
— Que faire? que faire? dit Maurice en sanglotant. Il n'y a pourtant que ce moyen I
— Il y en a un autre : m'obéir 1
— Ah ! Ninon, vous ne savez pas ce que vous faites ; vous me mettez à la torture entre ma conscience et mon cœur! Vous savez si j'aime Rosa?...
— Je n'en sais rien !
— Mais je l'adore, mon Dieu I
— Vous meniez!
— Elle est ma seule pensée, mon seul rêve !
— Prouvez-le!
— Ah ! j'éclaterai à la fin, moi aussi ! s'écria Maurice qui se cabra sous cette insulte à son cœur. Lequel de nous deux manque en ce moment à son devoir vis-à-vis de Rosa, moi qui veux lui donner pour mari un homme d'honneur, ou vous qui voulez lui faire épouser un lâche?
— Allons ! c'est comme si je n'avais rien dit ! répondit Ninon, et, d'une bouche convulsive qui lançait les paroles comme des balles, elle continua :
— II y aurait entre nous deux un abîme, si Rosa ne nous rapprochait. Vous l'aimez avec votre cœur, moi avec mes entrailles. Donc, nous pourrons nous entendre. Quant à votre polilique, je n'y connais rien ! c'est pour moi le néant! Là-dessus, vous ne me persuaderez pas. Je m'en moque! entendez- vous bien? je suis une femme de théâtre. Je vois une société ; dans cette société, il y a une première place; cette place-là, je la veux pour ma fille. Elle l'a. Je la lui ai donnée. Elle la gardera. Vous vous imaginez bien que je ne vais pas la lui arracher, parce qu'il vous passe je ne sais quoi par la tête. Voilà tout. C'est clair. Quant à vos scrupules politiques, il n'y aurait personne pour gouverner, si tout le monde se mettait à êlre fidèle aux gouvernements tombés. Nous ne sommes pas en 93, nous sommes en 1829. Soyez de votre temps! Et puis, enfin, que vous ayez tort ou raison, c'est secondaire. J'ai mon but. Voilà tout. J'y vais. Ecoutez ! voici qui est sérieux : je puis empêcher le mariage de Rosa avec Frémont.
— Je crois bien que vous l'empêcherez ! c'est votre amant ! s'écria Maurice qui lut dans l'âme de cette mère jusque dans ses profondeurs.
• Oui, mais c'est votre rival ! Ainsi, je vous tiens !
90 LA BOHÈME DORÉB.
Mais je pui» faire plus I Quand je vous aurai débarrassé de Frémont (elle posa le doigt sur le passe-port de la marquise) avec ce papier, je puis vous marier avec Rosa«
— En la reprenant à la marquise, alors ? interrompit Maurice.
— Non, en la lui laissant.
— Comment est-ce possible?
— C'est mon secret.
— En prouvant vos droits, vous anéantissez ceux de la marquise 1 Rosa ne peut avoir à la fois deux mères. C'est l'une ou c'est l'autre. C'est la marquise ou c'est vous 1 Vous serez là 1 vous serez vivante I
— - Qu'en savez-vous? demanda Ninon d'une voix élrange. Je vous ai dit que vous étiez ici chez une morte I .^
— Je ne vous comprends pas, balbutia Maurice.
— Tant mieux 1 — Je reprends, dit Ninon : Ce que je ferai, le moment venu, ne regarde que moi. Je vous dis que j'ai tout dans la main. Vous voulez Rosa, vous l'aurez, à une condition : — Vous serez marquis de Neilles I
*- Mais vous n'y pensez pas I fit Maurice avec un
LA BOHftMB DOUKB. 9f
mouvement de désespoir, de quelque façon qne f envisage votre volonté, elle me révolte ! Ces titres, mais ils n'appartiennent même pas à votre fOle. Je les volerais I * — Vous ne les voleriez pas t je les ai bien payés I
— Ah 1 vous êtes inflexible !
— Vous aussi 1
— Ninon ! s*écria Maurice qui netrouvait plus de paroles.
— Voulez-vous être marquis de Neillesf^ reprit l'actrice.
— Jamais!
, — Vous n'aimez donc pas, malheureux I
— Je ne veux pas me déshonorer !
— Égoïste I
— Moi !
— Oui. Écoutez. Il s'agit de l'avenir de ma fille. L'obstacle, maintenant, c'est vous. Moi, je lui laisse
: tout ce qu'elle a, et, de plus, je vous donne à elle. ; Vous, vous la prenez et vous la détrônez. Vous trou- I vez qu'elle aura assez de votre cœuri vous lui volez mon sacrifice I Pourquoi n'aurait-^lle pas les deux ? pourquoi n'aurait-elle pas à ses pieds — vous et le monde 1 Quoil je fais faire depuis dix ans ce rêve-là à
mon enfant, et ce serait pour la réveiller! allon^ donc 1
— En effet ! dit Maurice, nous ne nous compren-jj drons jamais ! Je suis une conscience et vous n'él qu'une âme ! Mais j'aurai Rosa malgré vous 1 je Ten* lèverai I ajouta-t-il avec une explosion passionnée.
— Je suis là, répondit Ninon, et je veille !
— J'ai votre secret, reprit Maurice. Je le révélerai Je le crierai sur les toits. J'afficherai que vous êtes mère. Vous serez bien forcée de nous marier !
L'actrice, avec un geste fulgurant, prit le passe-pçi de la marquise et le mit sous clef.
— Et la preuve? l'aurez-vous,? enfant! c'est mol qui l'ai. Moi seule! Vous parlerez. Je nierai!
— Je parlerai.
— Et votre serment ! Vous m'avez juré le silen( sur l'âme de votre mère!
— Grâce ! balbutia Maurice.
— Lequel de nous deux demande grâce à l'aulr depuis une heure? Votre dernier mot : Consentez-^ vous?...
La statue qui parlait ainsi fît un pas vers la porte par laquelle Maurice était entré, et l'ouvrit.
— Adieu ! dit le jeune homme.
— Non I VOUS reviendrez I répondit Ninon ; vous aimez !
Maurice descendit Tescalier de Tactrice en chancelant. Soudain un sourire de joie amëre crispa sa lèvre, n se rappela avec délices son duel du lendemain.
— Et que m'importe, après tout! se dit-il. Je me bats demain sans témoins, presque i bout portant, et je n'ai peut-être pas douze heures à vivre !
— En attendant qu'il revienne, se disait de son côté riraplacable femme, attaquons Tautre et brisons-le 1 Voici l'heure du contrat qui approche !
Elle ût avec un sang-froid de Romaine une toilette de duchesse et commanda sa voiture, qui la déposa, UD instant après, dans la cour de l'hôtel de Neilles, devant la porte vitrée du vestibule.