UNE RUPTURE
On a remarqué que parmi les femmes ce sont les actrices qui s'habillent le mieux. C'est tout simple. Le soin que les femmes mettent à s'habiller, l'élégance et la richesse de leur toilette sont en proportion, d'abord de l'argent qu'elles ont à dépenser, ensuite du nombre de regards qu'elles ont à charmer. A part quelques fortunes exceptionnelles, quelle est la femme de fonctionnaire ou de banquier qui aura jamais autant d'argent à jeter dans les fantaisies du luxe que u. 1
la moindre figurante du Palais-Royal, pourvu que celle-ci soit jolie et ait de quoi plaire à une quantité! suffisante d'hommes riches? Cela tient à ce que U femmes du monde s'habillent avec Tépargne du mai et les actrices avec sa dépense. Voilà pour la que$tioa| de budget. Quant à Vautre point de vue, quel est k salon, si fréquenté qu'on le suppose, qui vaudra ja* mais, pour la lumière et pour la foule, la scène d'ui théâtre? La femme du monde fait de la toilette poui quelques hommes, Tactrice en fait pour tous. Quan( la robe d'une femme du monde arrive à être revenu ment d'un bal, c'est un immense et rare succès ; h robe de l'actrice, au contraire, a chaque soir l'honneul d'être contemplée par un public qui se renouvelK toujours ; Tune ne se montre qu'au billet doux, l'an^ tre paraît devant le feuilleton. La première ne règnl que sur les lorgnons, la seconde gouverne les loi gnettes.
Ninon était connue à Paris pour Fart et le goût ses toilettes. Sa ^couturière était, on doit s'en souven nir, celle de mademoiselle de Neilles.
Aussi la belle bohème était presque liée avec modiste. Elle lui donnait souvent des billets de spectacle et la payait bien; enfin, la célèbre comédienne
Be contribuait pas peu à augmenter par sa pratique la vogue des magasins d*où sortaient ses toilettes. Trois excellentes raisons qui expliquaient Fespèce
, de familiarité qui régnait entre Ninon et sa coutu-
I rière.
Un matin, Tactrice essayait une robe; mais sa pen- ! sée était évidemment occupée d'une plus grave affaire, i car elle ne fixait sur son armoire à glace que des î regards distraits, et n'avait pas encore relevé un seul ; des complaisants éloges que s'adressait sa modiste, i tout en ajustant les plis d'une jupe„ chef-d'œuvre de ! ses ciseaux.
— Madame a l'air triste? interrogea la couturière. I — Moi? non I répondit Ninon en sortant de sa [ rêverie. Quoi de nouveau, ma chère?
I — Mais celte jupe-ci, d'abord I fit la modiste. C'est ' tout ce qu'il y a de plus nouveau sous le soleil d'août. j — Charmante, en effet I murmura Ninon en laissant tomber la conversation.
— Du nouveau!... mais il y en a dans votre voisinage, chez madame de Neilles !
Ninon tressaillit.
^ J'ai reçu une commande ces jours-ci pour la jeune fille 1... une robe à faire... en secret I
— Bah 1 fit l'actrice en se retournant.
La modiste avait pris un air fort mystérieux.
— Taffetas d'Italie blanc, continua la modiste, avec des noeuds de crêpe blanc au corsage, deux volants d'Angleterre et un bouquet de fleurs d'oranger sur la guimpe.
— Mais c'est une robe de mariée, cela! s'écria Ninon.
— Précisément, répondit la modiste.
Il fallut à l'actrice tout son talent de comédienne pour parvenir à ne rien laisser paraître sur son visage de l'émotion profonde que cette nouvelle venait de lui causer.
Maurice lui avait fait part de la scène qui s'était passée dans le pavillon entre la marquise et lui. La confidente du jeune homme savait donc que madame de Neilles refusait de marier Rosa avec lui. Le cri qu'avait poussé cette même nuit mademoiselle de Neilles en apercevant Maurice avec Ninon avait été entendu par l'actrice, qui, comme Maurice, avait interprété ce cri par quelque fatale méprise du cœur de la jeune fille, méprise, hélas I trop justifiée par les apparence)^. Ninon avait, en outre, appris par 6il l'attaque de nerfs de Rosa« Enfin, dernief trait de lu*
miëre qui faisait pressentir à Tactrice une douloureuse complication, Rosa avait nfanqué au second rendezvous. D'après le conseil de Ninon, Maurice avait écrit à mademoiselle de Neilles, qui, pour toute réponse, avait déchiré la lettre devant Gil, en défendant à celui-ci, sous peine d'être chassé, de se charger à l'avenir de pareilles commissions. Les choses' en étaient là. On comprend donc que la nouvelle du mariage de sa fille, tombant au milieu des perplexités de Ninon, fut pour elle un coup de foudre.
— Vous retoucherez ces manches, fit-çUe avec Taccentdela plus parfaite indifférence; elles sont un peu justes. Savez-vous qui mademoiselle de Neilles épouse?
— Non, madame.
En ce moment la femme de chambre de l'actrice entra dans l'appartement.
— M. le baron, dit-elle, fait demander si madame peut le recevoir.
— Qu'il monte 1 répondit Ninon en reconduisant S2t couturière par un escalier de service, pour qu'elle ne rencontrât pas le baron dont les visites étaient entourées de toutes les précautions d'une consigne sévère. Il arrive à propos, ajouta-t-elle en elle-même ; je saurai tout par lui.
cette grave infraction aux bonnes mœurs, que le silence de Ninon et la discrétion soudoyée de sa femme de chambre avaient protégée contre les commérages. Enfin, le secret de cette liaison n'était pas seulement pour l'agent de change une affaire de ton, c'était aussi, c'était surtout une condition absolue de sa situation d'ambitieux et d'homme grave dans le monde collet-monté où il avait su conquérir sa place, et où le rigorisme est la tradition. Ninon connaissait à fond, non les antécédents, mais le caractère de son amant. Car quel est le frère, le père, l'associé, l'ami ou l'ennemi qui en saera jamais aussi long sur un homme que sa maltresse? Avec celle-ci, point de contrainte, point de ces silences calculés que les hommes les moins retors savent .toujours avoir à l'occasion, môme avec :| leur femme légitime. Une maîtresse, c'est le chez soi commode où l'homme grave dépose tout ce qui constitue sa gravité, ôte sa cravate, desserre son gilet et passe la robe de chambre de sa septième peau. C'est chez sa maîtresse qu'il trouvera le divan où il pourra s'étendre, le cigare qu'il s'interdit de fumer ailleurs, les plats fins qu'il préfère. S'il est marié, il dînera peut-être chez sa femme, mais il
nesoupera qnechez sa maltresse. Il trouvera là, dans le huis-clos d'une chambre comfortablement capitonnée et matelassée de portières et de tapis, le précieux laisser-aller qui détend les muscles de h pose. Il s'ennuiera chez sa femme, mais il ne bâillera que chez sa maîtresse. Il ira lui demander tout ce qu'il se refuse ailleurs. Il prendra avec elle les aises sans nombre du tutoiement. Il ne connaîtra que dans ce téte-à-tôte les secrets du succès de madame Dubarry auprès de Louis XV. Il accrochera au porte-manteau, pour le reprendre en partant, l'habit noir de la circonlocution. 11 dira crûment, il pensera tout haut, il mettra ses bottes sur le damas des meubles, et sera, pour cette seule femme, l'homme qu'il est pour lui-même. Si le miroir de la Vérité est quelque part, c'est dans le boudoir de Vénus.
Dire que Ninon connaissait Sorace, c'est dire qu'elle le méprisait. Bien que l'agent de change affectât de la traiter en grand seigneur et n'abandonnât jamais auprès d'elle un certain diapason régence, Frémont était apprécié de Ninon comme Tartuffe pourrait l'être de son confesseur. Commencée par un caprice des plus violents de la part de l'agent de change, cette liaison, vieille de cinq ans,
40 LA fiOHÊBlE DORÉE.
avait peu â peu tourné à Thabitude, dernière métamorphose de toutes les liaisons, qui empêché souvent les femmes de s'apercevoir du refroidissement de leur amant. Depuis quelque temps, les visites d'fiorace devenaient plus courtes et plus rares^ sans que Ninon y prit garde autrement que pour s*cytt réjouir. Fatiguée de son rôle avec cet homme, elle ne le gardait que parce qu'il était Tami intime de la marquise. Pendant ceâ cinq années donc, l'dotrice avait pu sonder jusque dans ses profondeurs la nature dégradée de ce quinquagénaire coquet et éreinté, qui passait deux heures le matin à effacer la poussière de Tâge à force d'onguents et d'essences, et venait offrir le soir à sa maltresse les étrennes d'ude jeunesse et d'une galanterie retapées. Ninon, abreuvée de dégoûts par cet homme et refoulant en elle son mépris, dépensait un courage inouï pour plaire à ce vieux beau qui lui apportait la boue de la fontaine de Jouvence. J
Pour (f inon, du moment que Rosa était le but, le moyen, quel qu'il fût, était pur. Elle eût été la maîtresse d'un galérien, s'il eût fallu côtoyer le bagne pour se rapprocher de son enfant. Quand l'agent de Change arrivait chez elle, il suffisait qu'il vînt de voir
Rosa et de lui parler pour que Ninon fût heureuse. Elle se contentait, pour s'absoudre à ses propres yeux, d'entendre son amant lui raconter un bat où Rosa avait brillé. Si le baron avait donné le bras à la jeune fille, s'il Tavait accompagnée quelque part, s'il avait à raconter d'elle un mot, une action quelconque, Ninon n'en demandait pas plus. Et puis, elle espérait avoir toujours, par l'intermédiaire de son amant, un pied dans ces confidences de famille où Ton ne met en tiers que les amis intimes. Elle comptait savoir par lui tout ce que madame de Neilles pourrait projeter quand le moment serait venu d'établir Rosa. Gil était, dans l'hôtel, Yaltei* ego de Ninon ; mais elle comptait faire du baron une sorte d'agent involontaire plus précieux encore, et qui l'eût servie sans s'en douter. En quoi elle se trompait. Il était dans la nature du baron de savoir garder pour lui les choses graves. Comme il avait caché à Ninon sa vie passée, il était de force à lui taire ce qui lui paraissait rentrer dans la catégorie des secrets d'État. Si à son aise qu'il fût avec Ninon, il ne défaisait jamais le bouton diplomatique de son habit. Ninon, cependant, croyant tenir cet homme au moins aussi fort qu'elle, passait l'éponge sur les laideurs
de cette liaison où elle mettait encore son dé?ouement. Quand, révoltée contre elle-même, elle voulait oublier son amant, c*est vers sa fille qu'elle se tournait, tout en s'élonnant de cet étrange mystère de sa vie ainsi partagée entre un homme type de toutes les dépravations et une jeune fille modèle de toutes les puretés.
Ce fut cependant de Tair le plus empressé et avecle sourire le mieux réussi qu'elle vint au-devant de lui, au moment où il entrait dans la chambre à coucher de Tactrice.
— Vous chez moi, h mon petit lever? dit-elle, savez-vous que c'est on ne peut plus aimable !...
' — Et on ne peut plus intéressé! répondit le financier en baisant avec une courbette la main de l'actrice.
— Voilà un baiser de marquis 1 fit Ninon en souriant.
— Et de diplomate, ma chère, dit le baron Horace en s'asseyant sur une causeuse. J'ai un service à vous demander. Avez-vous toujours vos diamants?
— Ceux que vous m'avez donnés? Sans doute, je les ai.
— J'ai fait acheter ces diamants en Russie, contipus^ le baron, en \ 825. Ils appartenaient au prince po-
lonads R..., qui eut la mauvaise idée de croire que, parce qu'on est l^olonais, on peut aimer la Pologne, paradoxe patriotique qui le fit envoyer tout droit en
\ Sibérie. Ses biens furent confisqués, et ses diamants
1 achetés par un juif qui les montra successivement à f tout le corps diplomatique. L'ambassadeur d'Autriche I en offrit soixante mille francs ; j'en offris soixante-dix i et je les eus. Aujourd'hui, on ne trouverait les pareils \ ni chez Bapst, ni chez Janisset. Il n'y a pas une rivière j propre dans tout ce diable de Paris I
— Quel préambule ! Où voulez- vous en venir?
— J'ai un cadeau à faire.
— Un cadeau ?
— Un cadeau de noces.
— Est-il indiscret de vous demander h qui ? interrogea Ninon avec un imperceptible frémissement dans la voix.
— A mademoiselle de Neilles, qui se marie.
— Et vous voulez faire ce cadeau avec mes diamants?
— Si vous consentez à me les céder. Je vous les rachète. Tenez !
Le baron tendit en même temps à Tactrice un papier plié.
— Qu'est-ce que ce papier? demanda-t-elle.
— Ouvrez et lisez.
— Une inscription de cinq mille francs de rente sur l'État I exclama l'actrice. Qu'est-ce que cela signifie?
— Cela signifie, ma chère Ninon, répondit le baron, que je vous prie d'accepter ce titre de rente en échange de vos diamants.
— Ils ne valent que soixante-dix mille francs, fit l'actrice, et ce titre en vaut cent mille.
— Ne me permettez-vous donc pas de vous laisser un souvenir? dit le baron avec un gracieux sourire.
Ce mot fut un éclair pour l'actrice. Elle devint blanche comme une morte, et reprit:
— Qui donc mademoiselle de Neilles épouse-telle?
— Moi, répondit tranquillement le baron Horace. Ninon recula d'un pas en jetant à son amant un regard épouvanté.
— Ce serait monstrueux ! murmura-t-elle. Le baron, comme un homme qui n'a plus rien à dire
et qui a hâte de sortir d'une situation désagréable, se leva à demi et allongea la main vers son chapeau. Ninon lui saisit le bras :
— Rasseyez-vous, dit-elle; j'ai à vous parler. Le baron se rassit.
LA BOHÈME DORÉK. 45
— Je suis votre maîtresse depuis cinq ans, continua-t-elle, et je vous défends d*épouser mademoiselle de Neilles I
Le baron fit ployer sa canne sur sa botte vernie et regarda Ninon.
— Bah I pourquoi donôt fit-Il de Tair du plils profond étonnement.
L'actrice fixait sur lui l*œil fauve de là haine.
— Parce que je vous aimel répondit-elle.
— Plalt-il? continua le baron en clignant légèrement des yeux.
— Je vous aime, répéta Niiion.
— Quand on aime les gens, dit le baron sèchement, on ne les trompe pas !
— Je vous trompe, moi?
— C'est juste, ma chère, reprît le baron. J'ai mal choisi mon mot. On n'a pas le temps de tromper les gens comme moi. On les remplace. Vous me remplacez.
— Par qui donc ?
— Par un jeune homme que vous m*avez demandé de vous présenter, il y a cinq jours. A minuit et demi, je vous l'amenais dans votre loge; à une heure et demie, il sortait avec vous du théâtre.
— Eh bien ! après ? dit Ninon en se hâtant d'interrompre le baron, est-on mon amant parce qu*on passe une heure avec moi dans ma loge? d'ailleurs vous aviez chargé ce jeune homme de me reconduire, et je suis revenue seule dans ma voiture.
•^ A deux heures du matin, continua tranquillement le baron, la sienne s'arrêtait devant votre porte et le ramenait chez vous. Est-ce vrai? Ne dites pas non, je l'ai fait suivre.
Ninon se mordit la lèvre jusqu'au sang et ne répondit pas.
— Du reste, reprit le baron, je vous félicite, ma chère. Vous ne pouviez mieux choisir. Maurice est un charmant joli garçon. Il est très-bien porté. Il a de l'esprit et il se met bien. Il ne vous ennuiera pas. Il n'enverra chez vous ni ses pantoufles ni ses tirebottes. Et puis, généreux comme un petit Crésus I je puis vous en répondre. Je suis son agent de change. Je le connais comme sa poche.
— M. Maurice de Vic-Aimon n'est pas mon amant, dit Ninon d'une voix ferme.
— A quoi bon nier? répondit le baron, je ne vous fais pas de scène, ma chère.
— Je le nie. M. de Vic-Aimon est venu chez moi
ponr une affaire qui Q*a aucun rapport avec ce que vous supposez. •
— Quelle affaire?
— Je ne puis vous la dire.
L'agent de change haussa les épaules et reprit :
— Assez causé I finissons-en! Je ne voulais pas TOUS parler de Maurice, c'est vous qui m'y avez forcé. Il est votre amant, c'est entendu. Mais qu'il le soit ou non, vous paraissez vous méprendre étrangement sur la nature de nos relations. Vous figurez-vous, par hasard, que nous sommes liés l'un à l'autre comme Philémon et Baucis? Veuillez rectifier un peu vos idées, ma chère. Vous étiez ma maîtresse hier, vous ne l'êtes plus aujourd'hui. Cela se voit tous les jours. C'est l'histoire ancienne de toutes les ruptures. Tenez ! il y a une chose que vous ne paraissez pas bien comprendre, et cette chose, la voici : on compte, dans ce monde, deux classes de femmes; les unes, belles comme vous, libres comme vous, à qui l'on donne une heure ou un an de son temps, qui plaisent aujourd'hui et qui ne plaisent plus demain, qui n'ont rien à attendre de nous que notre caprice et notre abandon, qu'on prend, qu'on a et qu'on quitte ; les autres, pures comme mademoiselle de Neilles, élevées comme
elle dans un sanctuaire, sous Taile de la religion et de la famille, à qui Ton donne sa vie, son amour, son respect, son nom, et pour qui Ton vous abandonne. Les unes sont nées pour être nos maîtresses, les autres pour être nos épouses. Vous m'obligez à vous déduire ces vérités-là, j'en suis désolé. Comprenez-vous? voyons! Vous rendez-vous compte qu'entre mademoiselle de Neilles et vous il y a un abîme ?
— Oui, dit Ninon d'une voix profonde qui jeta dans ce mot dix ans de sa vie.
— Eh bien alors I quittons-nous donc en gens de bonne compagnie; que diable! je ne demande qu*à bien faire les choses. Ce papier que vous avez dans la main vous assure une douce aisance.
— Est-ce que je veux de votre argent I s'écria Ninon outrée. Je ne veux pas que vous épousiez mademoiselle de Neilles. Je ne le veux pas; vous ne savez pas à quel point je ne le veux pas. Horace I continuât-elle avec de vraies larmes qui lui coûtèrent un immense effort, je t'aime ! tiens! en veux-tu la preuve?
Elle déchira violemment le titre de rentes et en jeta les morceaux sur le tapis.
— Voilà qui serait en effet un trait de génie, ricâna
- Tagent de change, si M. de Vic-Aimon A'était pas . riclïe!
Il se leva.
— Vous me quittez I s*écria Ninon.
— Complètement!
— Ah! vous êtes un misérable I
— Pas tant de cinquième acte, s'il vous plaît! dit le baron. Vous avez usé de votre droit en me remplaçant. J'use du mien en me mariant.
L*actrice se dressa devant le baron en lui barrant le passage. Elle n'avait pas une goutte de sang au vi-
• sage. Sa bouche tremblait convulsivement. Elle regarda cet homme avec empire.
\ — Vous n'avez pas le droit d'épouser mademoiselle
• de Neilles, dit-elle.
: — Ah ça î nous pataugeons du drame dans la comédie? fit l'agent de change.
— Je refuse mon consentement à ce mariage. Horace Frémont éclata de rire.
— Vous me permettrez de m'en passer.
— Ce mariage n'aura pas lieu I
— Ah bah!
— Je l'empêcherai I
— Je serais curieux de voir ce miracle.
— Écoutez, monsieur, croyez-moi, ne me défiez pasl
— J*ai toujours aimé les défis.
— Prenez garde à celui-là I
— Une menace I Oui, je comprends. Nous connaissons la grande ressource des filles comme vous, en pa-* reil cas... Le scandale!
— Oui, Vécria Ninon, le scandale!...
L'agent de change tira sa montre.
— En attendant, ma chère, dit-il, vous me faites manquer l'heure de la Bourse. Adieu.
— Au revoir ! murmura Ninon frémissante en regardant sortir son amant.
Quand elle fut seule, toute la force fébrile qui l'avait soutenue jusque-là Tabandonria. Elle éprouva un irrésistible besoin de pleurer, et alla s'enfermer dans ce réduit ignoré du monde où elle avait enseveli son âme, dans cette invisible chambre à coucher de Rosa, qui ne connaissait de Rosa que Ninon. Elle y resta longtemps, se demandant ce qu'il fallait faire, la tête courbée sous cette inexorable fatalité qui voulait donner pour amant à la mère le fiancé de la fille, et pour mari à la fille l'amant de la mère.
Un demi-jour pâle, se glissant par la porte entre-
baillée de la pièce voisine, blanchissait vaguement les rideaux et les meubles de la douce cellule. Uœil hu- I mide de l'actrice allait se poser tour à tour sur tous fées objets silencieux gui lui rappelaient son enfant, interrogeant chaque chose, depuis le portrait de Rosa jusqu'au crucifix. Tout à coup, elle recula pâle et froide. Son regard s'était arrêté sur le lit vide où elle avait si souvent rêvé sa fille endormie, et ce lit lui avait paru horrible. Elle avait cru y voir passer la nuit de noces de Fagent de change.
f VI
\ L.e lendemain, par un beau soleil d'après-midi, une \ calèche, menée à la Daumont, sortait de l'hôtel de Neilles et provoquait l'admiration des promeneurs de l'avenue de Breteuil, non-seulement par l'élégance des chevaux, de l'équipage et des postillons, mais encore par la toilette des trois personnes assises sur ses ticlies coussins. Quoique leô glaces de la calèche fus-
28 LA BOHÊMJE DORÉE.
sent fermées, il était possible aux passants d'eDtrevoir, dans le fond, deux femmes décolletées et en chevemi et sur le devant, un homme ea babit de cour et por*' tant en sautoir sur sa cravate blanche le cordon d| commandeur de 1^ Légion d'honneur. C'étaient le U* ron Horace Frémopt, madame la marqqise de Neillei et sa fille.
— Où vont-ils? se demandait au même moment Ninon qui, debout et à demi cachée derrière les ri* deaux de la fenêtre de sa chambre à coucher, avait vu sortir la calèche de la marquise.
Un petit coup discret, frappé à la porte masquée dans la tenture, fit retourner vivement Tactrice.
— Gil I dit-elle, en allant ouvrir.
— En chair et en or l répondit le jeune groom en désignant les galons de sa livrée.
— Oii vont-ils? répéta Ninon qui montra du doigt la calèche fuyant sur la chaussée.
— A Saint-Cloud. Ta fille va avoir Thonneur d*étre présentée à Sa Majesté le roi de France. Mais ce n'est pas cela qui m'amène.
— Sais-tu ce qui se passe? interrompit Ninon. Frémont me quitte, et il épouse...
L'actrice n'acheva pas.
; — Pauvre sœuri fit Gil. Quant au Fréroont, je t'en I félicite. C'est un bon débarras. Il ne vaut pas la corde pour le pendre 1 } — Ah ! cet homme 1 . ., s'écria Ninon. Mais je me dé-
fendrai. Il ne sait pas à qui U s'attaque et à quoi il
louche 1 Je l'écraserai comme un ver i ; Le frère et la soeur se turent.
^ — Tu savais cela? demaada l'actrice. j —Depuis ce matin.
i — C'est donc public?
— Non... pas encore...
^ — Qui donc te l'avait dit?.,. Rosa?
— Non, Frémont.
[ — FrémoDt!.,.
' — Lui-même. Écoute I II se passe des choses graves
I aThôtel.., Ce matin...
l Le ton de Gil était si sérieux que Ninon devint
I toute tremblante. Le jeune domestique s'aperçut de l'impression que ce début produisait sur sa sœur, et, prenant subitement l'accent de l'enjouement, il continua :
— Figure-toi que ce matin j'étais par hasard seul à l'antichambre de l'hôtel, dans la tenue correcte que tu me vois, ayant de plus mon chapeau à cocarde à
â4 LA BOHÊME DORÉE.
la main, debout près de la porte vitrée qui donne sur la cour, prêt à ouvrir aux visiteurs, droit comme un I et bâillant comme un 0, quand mademoiselle (a fille parut. — « Gil? me dit-elle.— Mademoiselle!»— Elle s'approcha de moi et tira une lettre de son corsage. — « Je t'ai grondé, reprit-elle (elle me tutoie, ce que je lui permets, parce qu'elle est.«ia nièce) . — Mademoiselle m'a grondé? — Oui, l'autre jour. — Je l'ai oublié. A quel propos ? — A propos de M. Maurice de Yic-Aimon, dont tu te permettais de me remettre les lettres. — Puisque mademoiselle les recevait, c'était elle aussi qui me le permettait. — C'est bon. Que cela ne t'arrive plus I — Je le jure, fis-je solennellement en étendant la main. — Es-tu capable de porter ce billet à la poste sans regarder l'adresse î reprit-elle en me glissant son papier entre le pouce et l'index de ma main toujours tendue. — Oui, mademoiselle. — Et sans que qui que ce soit au monde en sache rien? — Excepté la personne qui recevra cette lettre, le facteur et Dieu, répondis-je. — Où vastu la cacher? — Dans mon chapeau. Comme cela, je m'enlève la tentation de la regarder.— Va vite ! » -Je pris le billet, je le jetai dans ma coiffe, je me couvris, et en un instant je fus dans la rue, leale comme su aa
lieu de ma cocarde, j*ayais eu les ailes de Mercure à mon chapeau. Mais voici qu'au moment où je sortais de rhôtël, je me croise avec le baron Horace, descendant de son coupé en habit de cour et Fépée au côté : — « Eh bien? drôle I s'écrie-t-il en m'attrapant par l'oreille, tu ne me salues pas? — Pardon, monsieur le baron, fis-je respectueusement, mais sans saluer.— Faut-il que je t*aide, hein? reprit-il en quittant mon oreille pour le bord de mon chapeau , qu'il souleva, et qui, en s'éloignant de ma tête sans cervelle, y déposa... tu devines quoi? la lettre de Rosa. fêtais pris, et la lettre aussi. — Qu'est-ce que ceci? fit le baron. L'écriture de mademoiselle de Neilles! A Monsieur Maurice de Vic-Aimon ! — Monsieur le baron! m'écriai-je, je suis chargé de porter cette lettre à la poste. — En cachette, alors? reprit-il. » Je restai coi. J'étais pincé 1 Le baron serra la lettre dans sa poche et me regarda d'un air très-singulier. Il n'était pas en colère. Il se caressait le menton avec la main comme un homme qui a une bonne idée. — « Tu m'as Fair d'un rusé compère, me dit-il; je ne l'avais jamais bien vu. Œil vif et pied leste, pardieu 1 tu me plais. Les domestiques comme toi vont aux hommes comme moi. Dans huit jours mademoiselle de Neilles sera
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ma femme. Je te garderai auprès d'elle. » J'étais stupéfait. Il me jeta un nouveau coup d'œil, encore plus laid que Tautre, et asse^ semblable à celui d'un alguazil secret enrôlant un de ses agents. Il reprit : — «Tu me fais l'effet d'un valet d'intriguCt je t'élève au grade de domestique de confiance. Je pourrais te chasser, je t'achète. Tiens I voici dix louis. Sois discret, Est-ce convenu? » Tu comprends que je n'ai pas été assez bête pour faire de la vertu. J'ai empoché l'argent et, du même coup, la confiance du baron. En d'autres termes, je l'ai mis dedans. Mais j'étais furieux, vrai ! Sais-tu que je fais là de jolis métiers I Ahl Ninon I parole d'honneur! il faut que je vous aime, Rosaet toi, comme je vous aime, pour m'ôtre souvenu, devant ce monsieur-là, de mon rôle et de ma livrée, et pour avoir résisté à la démangeaison de giffler ton baron, tout agent de change qu'il est, malgré son habit de cour, son cordon rouge et son épée. J'aurai toute ma vie aux doigts l'engelure de ce soufflet-fàl
— Est-ce tout? demanda Ninon.
— Non, reprit le groom. Je rentrai immédiatement à l'hôtel. Il s'agissait maintenant de prévenir Rosade la catastrophe. Impossible! Elle était à sa toilette. J'allai au jardin dans l'espoir qu'elle me verrait de sa
fenêtre, et que je pourrais lui faire da signe de chapeau qui raverlît. A peine étais-je là que je vis sortir de la maison et entrer dans le parc la marquise causant vivement, quoique à demi-voix, avec le baron. Ilà se dirigèrent, pour être plus seuls sans doute, vers le pavillon. Ils ne m'avaient point vu. Je les suivis de l'œil d'abord, puis du pied. Que pou\8eSent-ils se dire? Évidemment, ils parlaient du billet intercepté. « Gil, mon ami, me suis-je dit, tu as fait une sottise, réparela. Tu as été nourri dans l'étude de la comédie, que diable I et tu connais ton Mascarille sur le bout du doigt; ainsi, du sang-froid, de l'adresse, et que ton toupet répare la faute de ton chapeau I Glisse-toi jusqu'au pavillon, poste-toi derrière le volet de la fenêtre, et écoute ce qui va se jaser entre le traître et la marquise ! 7> Aussitôt dit, aussitôt fait. Je me faufile d'arbre en arbre jusqu'au pavillon, dont par bonheur la fenêtre était Ouverte, et je me blottis derrière la persienne, le corps complètement caché par un vieil orme qui n'a pas dû être peu flatté de servir de décor et de coulisse à une fourberie de Scapin déguisé en groom. Une fois là, j'écoute.
Ninon prit la main de son frère et la lui serra en silence.
— Voici, en trois mots, de quoi il retournait. Le baron avait lu la lettre de Rosa, et l'avait ensuite remise tout ouverte à la marquise. Dans cette lettre, Rosa annonce à Maurice son mariage et lui redemande ses lettres et les quelques souvenirs qu'il a d'elle. Elle lui donne rendez-vous pour demain dans le pavillon du parc, à six heures du matin. Là, elle lui dira pourquoi tout est à jamais rompu entre eux deux. Sur la lecture de cette lettre, le baron demanda à la marquise des explications. « Amourette sans conséquence, répondit la marquise, caprice de jeune fille — (je te passe les développements) ; — mais soyez tranquille, cher ami, a-t-elle ajouté, Rosa ne viendra pas à ce rendez-vous. Je l'en empêcherai. -— J'y viendrai à sa place, nloi! répondit le baron, car il faut, atout prix, ravoir ses lettres. Écoutez, marquise, pas d'éclat. Ne parlez de rien à Rosa. L'obstacle suffit souvent pour raviver les sentiments. Il faut qu'elle croie que son billet est arrivé tout droit à son adresse, qu'elle vienne au rendez-vous, qu'elle n'y trouve pas M. de Vic-Aimon, et qu'elle l'accuse de déloyauté. — Mais il viendra, objecta la marquise. — Le rendez-vous est pour six heures, n'est-ce pas? répondit le baron avec un mauvais petit rire. Eh bien! au moyen d'un léger
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r trait de plume, je change le 6 en 5 et j'envoie la lettre, î Demain, M. de Vic-Aimon vient ici à cinq heures et \ me trouve, moi, au lieu de Rosa. Nous avons quel- ! ques minutes de conversation, je lui fais rendre les ' lettres de mademoiselle de Neilles, et tout est dit. A six heures votre fille arrive. Personne. Le tour est \ fait.»
f —Mais c'est une trahison! s'écria l'actrice. i — La marquise résistait et avait des scrupules, 1 poursuivit Gil, mais le baron lui prouva que c'était \ là une rouerie tout innocente, que d'ailleurs il s'agissait de l'honneur de la maison de Neilles. Argament sans réplique qui fit céder la marquise.
— Tu as prévenu Rosa? interrogea vivement Ninon.
— Bast I répondit Gil. J'ai eu beau faire le pied de grue dans le parc, sous la fenêtre de Rosa, mais elle était avec la marquise, qui ne Ta plus quittée. Quant au baron, il est rentré au salon où je suppose qu'il a fait à la lettre la petite retouche en question, et j'ai su, par mes collègues de l'antichambre, qu'il avait remis un papier cacheté à son cocher, avec ordre de filer au grand trot. Puis, une
heure après, ils sont partis tous trois pour Saint-
Cloady d*où ils ne revieodroQt que ce soir fort tard.
— Attends Rosa, et, quand elle rentrera, glisse-lui un mot à l'oreille.
— La marquise sera avec elle : impossible ! Ninon réfléchit quelques instants.
— Au faitl dit-elle, nous avons mieux !...
Elle s'assit devant une petite table et écrivit à la hâte quelques lignes qu'elle mit sous enveloppe et cacheta.
— Cours vite, dit-elle. Ce billet à Maurice. II l'avertit du piège.
— Bravo ! s'écria Gil. Jouons serré !
— Maurice n'ira pas à ce rendez-vous, reprit Ninon. Je le lui défends.
— Parfait 1 s'écria Gil> le baron trouvera visage de bois. Ah 1 monsieur l'agent de change, ajouta^-il en secouant le doigt avec un air de comique menace, vous m'avez tiré l'oreille, vous vous êtes pe^^ mis de m'apprendre à vous saluer, et vous m'avez évalué dix louis. Je vous dois un soufflet; mais, eo attendant, voici un croc-en-jambe.
Et le jeune groom, mettant cette fois la lettre doBt il était porteur, non dans son chapeau, mais dans sa
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poche, enjamba rescaliei" quatre à quatre, comme s'il eût eu les bottés à Técuyère du Petit- Poucet.