‹ La bohême doréeChapitre 12 sur 20 · LE SCANDALE · texte numérisé non relu

LE SCANDALE

Les salons de la marquise de Neilles étaient majestaeosement vastes.

C'étaient trois énormes pièces de quarante mètres carrés, qui se succédaient. Les murs, revêtus de boiseries du temps de Louis XIY, étaient blanc et or, mais For avait pris la teinte du temps, et le blanc s'était estompé de cette demi-teinte de grisaille que les années ont donnée aux salons de Versailles. Pas un tableau, pas une jardinière, pas une fleur ; boit grandes fenêtres s'ouvrant d'un c6té sur le parc, de Vautre sur la cour; des cheminées de marbre, une pendule, des candélabres et des lustres-empire; des rideaift de lampas aux croisées, des fauteuils dorés, mais froidement alignés; des glaces allant jusqu'au plafond; un immense tapis d'Âubusson à rosaces; une porte à deux battants dans chaque salon; une table couverte d'un tapis de velours à crépines ; des canapés et des causeuses autour de la table; tout cela noble, riche, majestueux, glacé.

Il était dix heures du matin. Autour de la table d'un des salons, quatre personnes étaient assises: madame de Neilles, Rosa, le baron Horace Frémont et le vieux et respectable notaire de la famille, tenant * à la main un cahier de papier où brillait la splendide anglaise de son premier clerc, et le lisant posément, en s'arrétant à chaque paragraphe avec l'importance

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, d'an homme qui feuillette des millions calligraphiés

I dans son étude.

I Des trois personnes intéressées dans ce contrat, d6ax seulement, la marquise et le baron, y prêtaient leor attention. Rosa, sous l'empire d'une sombre préoccupation, fixait un regard distrait et stupide sur le velours du tapis de table. Elle était blanche et comme brisée sur sa tige. La ligne bleuâtre de la fati-

< gue et de la douleur cerclait ses paupières où la volonté passive de la résignation se trahissait par un tressaillement nerveux. Sa bouche avait Tair d'avoir été frappée de mutisme; sa poitrine se soulevait par instants et étouffait un soupir; sa petite main étreignait convulsivement sa robe de soie, quand la fatale image de Maurice et de Ninon repassait dans sa pensée : elle avait l'attitude de ces épouses de l'Inde qui s'ensevelissent toutes vives dans le bûcher du mariage. Un mot la peindra : elle se mariait pour se venger 1 Elle regardait le baron, et ce regard semblait dire : « Celui-là ou un autre, que m'importe ! » Jalouse comme une Espagnole, à la minute même où elle s'était crue trompée, elle avait arraché Maurice de sa vie ; elle avait brusquement et pour jamais divorcé avec ce premier amour, tout en le gardant mal-

gré elle dans les replis inconnus de son cœar. Cette trahison du jeune homme au moment même où il venait de lui jurer Téternelle fidélité, ce faux serment du baiser, Tavaient révoltée, et elle haïssait maintenant Maurice de cette haine qui s'indigne d'aimer encore. Elle épousait le baron, parce que sa mère le voulait, avec l'indifférence du désespoir; elle ne donnait pas sa main, elle la laissait prendre.

La marquise était heureuse et sereine. Ce mariage arrangeait une grosse affaire de famille. Sa fortune compromise allait se rasseoir pour toujours. Son orgueil nobiliaire, à qui la nécessité avait dû mettre une sourdine, avait suffisamment vieilli pour elle les armes bégayantes du financier fraîchement titré. Le roi approuvait et le mariage et le mari, et il avait môme daigné, dans sa récente entrevue avec Horace Frémont à Saint-Cloud, glisser à l'oreille du baron un de ces mots qui font de ceux à qui ils sont adressés des ministres en expectative. La promotion qui devait appeler le nouveau marquis de Neilles au Luxembourg était à l'étude dans le cabinet. Le prodigieux pouvoir de l'argent éclatait dans cette circonstance. Malgré sa morgue aristocratique, la femme du monde n'avait plus que de Tadmiralion pour son futur gendrei qui,

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tout parvenu quUl était, avait réussi à gagner- la faveur du i^oi en quelques' uninutes de conversation, et à entrer de plain-pied dans les hautes sphères de rhorome d'État.

Quant au baron, il était rayonnant. Il arrivait donc enfin au but de sa vie. 11 allait potivoir commander à son carrossier la fameuse berline à Jiahneaux armoriéàcomme la dalmati^itie d- tm archer féodal ; il eillaH pouvoir s'asseoir sur dé fauteuil de velours vert galonné d'or des premier^ grands seigneurs de la monarchie, qui plaçait le pair au-dessus de la loi, auprès du roi, immédiatement après les princes du sang, et donnait lepâi^ sur les ambassadeurs, les cardinaux, les ami-i raux et lès maréchaux. Il allait pouvoir faire graver sur sa'èarte cette ligne triomphante comme un bulletin de victoire : Le fnoùrrjuis Horace deNeilles, pair de France. Et puii^, qui épôusait-il?'unè des plus ravissantes filles du'iiî'olide. Détail précieux pour un connaisseur de citiquahte ans, expert en jolies feiînmes, gourmet éDùiérîte eti fait de beaux yeux, de cheveux sbyeux, dis taiîles finies et de tout ce qu'enferme de trésorfe le verrou mignon d'ane épingle de corsage. Le baron, ajoutons-le pourtant, aurait pu, s'il l'avait voulu, découvrir des nuages à son bonheur. Il se sou-

propriété dé Thôlël de Neilles, qui devait être le domicile commun des époux. Elle se bdntentait, ené^ange de ces divers uVantages, d'unefrenteviagèreide cinquante milte fraiicSi Qèant! aulbaron* il apportaiti sa fem[mé une fortune de cintjmillioni» de fraaesi; dofiit nwitié! en ïnwneubléè,;uri quart en 'titres de rentes sur rÉtat et Tatitre .quart en-valeurs. Il se- (recbriflais^it en outre acquéreur, îfeiu'lréu et place delà raârqoise, de neuf lots denerraiins ivagues, sisentre lerondpoînl des Champs-Elysées et le Goursi-la-Reirle, et évalués chacun,' l'un ■ dans l'autre, à. soixante mille francs;- le baron s'engageait à restîtoer le prix de ces terrains déboursé par la njarquise, et à^les capitaliSiCr sur la tête de sai^femme. '■ • - •

Quand le notaire eotachevèsa'leoturei'il'iprôàenta la plume à la marquise qui signa. Lé baron signale second, eh disant à Rofea : ' "'

-^ C'est inioh bonheur que je signé 1 ^ -

Rosa iie répondit pas* i . i /.

Elle avança sa main tremblante vers la plume et la moKllla d*encre* , ; I i,

Au' moment de 'signer, dte 'eut une aflft^euse hésitation. Le mot non monta jusqu*à ses lèvres'. Mais elle entrevit la lueur dé la bougie éclairant le visag<eil€

Maurice et celui de Tactrice ; elle se leva et posa la plume sur le papier. '

— ïci^ ihadémôiselié, (ïît le notaire' en touchant du doigt la place où Rosa devait mettre sa signa-

En ce moment, une des portières du salon se souleva, élïâ VOIX 'Claire et 'fermé de Gïl ânnôbçà :

— Mademoiselle Ninon Lârôvère!

— Jen'y stiispoiir î[)fersotinér's*écrïa la marquise

envoyant entrer une femme dont, malgré sa célébrité,

ellesâvaitàp'eiïiëieiiotn. ' ' -

— Elle! balbutia lé 'baron foilûroyé de cette audace.

-^Mel s'écria Rosa. '• -

fi* «

lé notaire abaissa àes lunettes jusque sur Textrémité de son nez, et regarda la nouvelle venue pardessus le cercle d'or de sa seconde paire d'yeux d*\in air qui voulait dire : " « ^

— J'ai vu ce nom-là dans mon jburnâl. '

Ninon^ en entrant, regarda sa fille à la dérobée, et mit dans son regard ce cri sourd : — « Je te sauve I » Pui^ elle s^âvariça intrépidement dàîis le salon .

— Madame la marguise, dit-elle, croyez bien que je ne me serais pas permis de troubler une îéte de famille, — car c'est une fête que la signature d'un

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contrat de mariage, — si je n'avais eu à dire à votre cœur et à votre honneur une chose qu'il est de mon devoir de femme et, permettez-moi de l'ajouter, de mon devoir de bonne voisine de vous apprendre. Le mariage qui va se faire est impossible. Je m'y oppose 1

— Sortez I s'écria le baron, pendant que la marquise écoutait muette de colère.

— J'ai une révélation à faire, répondit froidement Ninon.

— Une révélation I répéta la marquise en pâlissant à ce mot qui lui fit faire uiie réflexion terrible et brusque en lui rappelant que Rosa n'était pas sa fille, secret enseveli pour elle, et qu'elle n'avait jamais confié à personne au monde.

Ninon regarda en face Horace Frémont.

— Monsieur sait ce qui m'amène 1 dit-elle. La marquise respira.

— Sortez ! exclama le baron.

— Pas avant d'avoir dit le mot que j'ai à dire, et ce mot, le voici : M. le baron Horace Frémont, qui ose ici toucher la main de cette chaste jeune fille, M. le baron Horace Frémont est indigne d'elle et n'est pas libre. 11 vit depuis cinq ans avec une femme, et cette

femme, c'est moi ! Niez-le donc I ajoutât-elle à un mouvement du baron. Vous êtes mon amant, je suis YOtre maîtresse ! vous voulez vous marier, — je vous arrête !

Il y eut une seconde de silence, d'un de ces silences de sépulcre que rien ne peut rendre» et qui sont comme Toscillation de toutes les réflexions devant les énormités du scandale.

— Oui, répéta Ninon, je suis votre maîtresse !

— Pas de celui-ci seulement, mademoiselle I s'écria Rosa, qui s'était levée de sa chaise, et qui, venant jusqu'à Taclrice, accentua de toutes les forces du mépris cette écrasante réponse.

Ninon eut comme un nuage d'ombre devant ses jeux de femme et de mère. Ce mademoiselle, suprême coup de fouet du dédain dans cette phrase qui lui jetait sa vie à la face, ce mademoiselle dit à la mère par la fille, à la courtisane par l'ange, retentit en vibrations tonnantes jusqu'au fond de son être.

Elle fit un pas désespéré vers sa fille.

— Ne m'approchez pas! exclama Rosa indignée. -— Qu'on la chasse! ordonna la marquise. Ninon, les yeux hagards, regardait sa fille.

— Elle m'insulte! ellel Ah! si elle savait qui je suis!... Je suis...

' ^ Une-intrigante Iintènx)mpH;Préfaiônttf une Voi< tonnante. • \

— Une Aspasié, uneLaïs, une Ninott dé Lencfcs, dit le tiôtaire en s'agitent velrtuetiseiniEml sût sonfaih

— Une femme perdue 1 dit la rtfeirquisei.

— Une infâme î' s'écWâ Hofia. ' '''^ m - - ' < * - Ninon, sous ce detnier coup; sie-sentH sombrer.

Elle recula lentement jusqu'à la porte en emportant lé dernier mot de 6a fille, qui criait dans son âme comme ces lettres de chair vivante que le bourreau imprime, aVec un fer rouge, sur l'épaule des forçats.

— Monsieur le baron, fit Rôsa en s'adressant à l'agent de change, vous êtes mon mari; je vous donne ma viêetmon coèùrl* ' '

Et la cruelle' enfant, heureuse tf avoir pourtémoin de cet engageniént uiie femirié ' qtif pûi ete parler à Maurice, reprit la plume et signa résolument.

Ninon sortit du sàloni En traversant le viéstibùle, elle trouva la force dé sourire à'sbn frère, qui ne put ni la questionner ni la suivre'.

Gil, immédiatement interrogé par la marquise,

faillit être chassé. Mais Jl «fit rinnocent, s'excusa sur le manque de consigne, et Tagent de change, qiii croyaU ravoir; 'acheté; et le tBéftageailiiTépwadit'dii jeune domestique..' . ■ .. ) ■. •»:,'- /^ ..^ ;

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