‹ La bohême doréeChapitre 13 sur 20 · LA DERNIERE RESSOURCE DE NINON · texte numérisé non relu

LA DERNIERE RESSOURCE DE NINON

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Ninon. rentra chez ^elteilôudjfoyée. ;> .. :v ;i Sand -savoir comment ses jambes avident pu la porter jtisqùô-là, sans avoil" pien vu autour d'elle, elle se retrouva assise da9s^:sai chambre. Elle n'aVait ipresque plus conscience tdlelte-méme. Elle regardait le fond noir de sa chemmée d'tm œil égaré. Elle resia ainsi plusieurs heures.* Penëaît-elle? Non. Elle avait conservé son chapeau, son mantelet et ses gants. Tout tourbillonnait et boiirdonilaitdans sa tête. Elle n'avait plus une goutte de san^ ald visage ni aux lèvres. Elle était pâle, livide, adéantie. Elle écoutait, dans les profondeurs de son cerveau, résonner et vibrer les éter-

nels roulements de ce coup de tonnerre : — une infâme !

A cette stupeur, comme dans toutes les grande! crises, succéda le calme. Ninon était une âme forte^j une âme espagnole, une âme éprouvée, une ânMij trempée ; il y avait du bronze dans les muscles de m caractère. Habituée à tout dévorer et à tout souffrir, elle n'était jamais abattue jusqu'à ne pas pouvoir se relever. Elle écarta de son esprit, avec une prodigieuse puissance de volonté, le mot qui la torturait; son dé^ sespoir se domina lui-même : la statue était brisée, mais debout encore.

Elle puisa dans son amour l'énergie de se raidir; elle fit ce miracle de pouvoir, dans cette situatioi inouïe, en envisager toutes les faces ; sa désolatiol s'éleva graduellement jusqu'au sang-froid marmoréea du calcul ; elle réfléchit, pesa, conclut, et reconnuti avec épouvante, que tout était perdu.

Après dix ans d'épreuve et de sacrifice, où en étailelle arrivée? — A ceci :

Sa fille, — qu'elle avait voulu laisser à madame de Neilles, avec l'espérance de faire à son enfant uae position exceptionnelle, — aimait un jeune homme placé précisément dans l'exception inverse. L'amour

le rbëritière du majorât des Neilles était allé tomber sur Thérilier d'un nom attaché à l'exécution de Louis XVI. Rosa, condamnée par Ninon à la pairie, avait été choisir, entre tous, celui-là à qui sa conscience faisait un devoir de ne rien accepter de la monarchie régnante. Elle était amoureuse de qui ? — du seul homme qui, Taimant, dût refuser sa main : — du fils d'un régicide!

I • Amoureuse , elle était devenue jalouse. De qui? ; précisément de la seule femme qui ne pouvait être sa rivale: — de sa mère!

Jalouse, et voulant se venger, elle consentait à se (marier. Avec qui? — précisément avec le seul homme I que la nature révoltée lui défendait d'épouser: — ^ avec l'amant de sa mère!

j Gouffres de tous côtés!...

Niuon, arrêtée à Timproviste sur le tmnchant de couteau de ces alternatives à pic, osa regarder devant ^ elle et autour d'elle avant de faire un pas de plus. Elle sentit qu'elle ne pouvait plus ni avancer ni reculer. Elle ne vit qu'une chance de salut, une seule, et cette chance la terrifia plus encore que toute cette conjuration de malheurs. Elle pouvait, sinon' tout sauver, au uioinsne pas tout perdre. Elle pouvait re-

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prendre sa fiHe àla marqoièe, Teïrfetefr'à FrénionU la donnera Maurice; elle Savait qu'à direà Rosa: Je suis ta mère! ' • '

Ce f^ alors*) alors < seulement, ^k^e la niaibeorèiise eut le verligei La dorde pèndùe dans TaiMme Tépouvanta plus (ïu« i-abîttie. ' - ^

D<'abord, si die rei^renait Rosa» adieu le grand rôve! Adieu cette chimère pour laquelle Nincm avait tordu son'âmi^'5u^qa'àllad"érnière làrrtié'et pétrififesesentraiileè^I Adiea celte ' splendeur de^ sa fille pour laquelle l'actrice avait accepté en ^uiriant làtort'ure de Tabaûdon et de Toubti 1 Adieu te piédestal* devant lequel elle s'était faite statue!' Adieu celte auréole à fleurofis ^qui -avaU ooûté à fiK)n' dmotir dix années^ réclusion ! Adieu Cette existence énorme et presque princière dont le soulier -de satin 'toiicbait le trône et qui mtotraiit à Ninon toute la société moderne faisant la haie sur le passage de son enfant 1 Adieu ce premier rang, dont le mirage effaçait tout pour Tactrice, et empêchait Finsensée de s'apercevoir que, si le monde donnait la splendeur à sa fille, — elle, elle eût pu lui donner un reflet d'art et de ^énie! Plus de voitures armoriées I plus de duchesses à recevoir! plus d'admirateurs I plus d'ehtféés aux petits-levers

royaux! plus de bals éblouissants I plus de banc-

d^œuyre à l'église, plus de courtoisies de ministres ni

de sourires d'évéquesl plus d'antichambres I plus'

d'envieux !

Un brusque et formidable écroulement dans un

inonde quelconque I

Hélas I était-ce donc pour en arriver là que Ninon

s'était volontairement privée des caresses et de Tai mour de son enfant? Était-ce possible? Oui! cela

était. L'implacable nécessité surgissait tout à coup ^ avec sa sombre démonstration. La volonté d'en haut ! sortait de Finconnu, comme une béte fauve, et Ninon I entendait distinctement près d'elle le rugissement ^ * sourd de la fatalité.

I Grand Dieu ! être une fille de théâtre et une cour-

î tisane, et avoir consacré sa vie, ses jours, ses nuits à :," une idée! s'être réhabilitée tout bas dans une chimère! Avoir, — à tort ou à raison, peu importe! — pris dans sa main la belle poupée sociale toute lumij neuse et toute dorée, et l'avoir donnée pour jouet à [ son enfant ! Avoir laissé dire et laissé croire, pendant t dit ans, h la jeune fille, que rien ne lui manquerait de ce qu'il y a de plus enviable et de plus recherché dans le trésor de la fortune et de la puissance I L^avoir \ iu 1

laissée toucher à tout dans Técrin du sort, et essayer les colliers, et mettre les bracelets, et faire la belle dame devant son miroir avec une couronne de marquise! L'avoir habituée à caresser de sa fine main les pifs soyeux de la pelisse d*hermine de la pairie 1 S'être habituée soi-même à voir passer sa voiture dans ud tourbillon et galoper autour d'elle des cavalcades de jeunes gens titrés et inclinés 1 Avoir savouré d'avaoGC chaque heure de cet avenir 1 S'être accoutumée à cette pensée que pas une femme au monde ne serait plus radieuse que celle-là I Avoir feuilleté successivement toutes les pages de cet avenir et cru lire sur toutes des promesses de fée l S'être sacrifiée pour cela 1 N'avoir pas même voulu voir qu'on était une mère qui en valait bien une autre 1 £t que, tout à coup, au lieu de l'espérance, ce soit de l'épouvante qui sorte de ce sacrifice ! et que, tout à coup, on se sente acculée à tout briser! et que, tout à coup, sous peine de faire le malheur de l'enfant même, il faille la reprendre à ce rêve de bonheur ! et que ce soit fatal, évident, sans réplique, sans pitié !

Cette extrémité, devant laquelle Ninon avait reculé cinq ans avant, la voilà qui reparaissait plus terrible que jamais 1

Mais tout cela, ce n*était rien encore.

Une mère qui rouvre ses bras à son enfant» après dix ans, a au moins cette joie céleste de penser que c'est un sourire et un respect qui rentrent dans la maison.

0 comble de stupeur I dans quel moment la destinée, qui ne pardonnait peut-être pas à cette femme d'avoir violé Tordre des lois naturelles et contrefait au bas du bonheur de sa fille la signature de Dieu, voulait-elle donc forcer la malheureuse à dévoiler ce secret qu'elle avait jusqu'ici enseveli dans son âme ? — Dans le moment où l'actrice, mettant un dévouement de plus dans son imprudence, venait d'aiiBcher scandaleusement son amant, sa vie et ses mœurs devant Rosal Quand Rosa frémissante, et le fouet de l'innocence à la main, venait de la frapper au front ; quand, dans le salon de la marquise, devant tous, avant tous et après tous, avec la fierté de la vierge bondissante de jalousie et de haine, Rosa venait de flétrir à deux fois la courtisane hardie I Quand cette main adorée venait de lui jeter à la fois la première et la dernière pierre! Quand cette .bouche, dont les lèvres avaient pour Ninon quelque chose du paradis, venait de cracher à la face de la créature déchue un

outrage sans nom! Quand la pudeur, se baissant indignée de toute sa hauteur, venait de ramasser de la boue pour en souffleter l'audace de la femme perdue! Quand l'adolescente immaculée arrachait les rideaux de Talcôve de l'impure I Quand la candeur frappait la prostituée avec le plat de l'épée divine 1 Quand l'être chaste clouait à jamais Técriteau de la honte sur la nudité de cette vie dififaméel Quand l'enfant prononçait sur l'actrice l'arrôt du mépris social! Quoi! quand le cri de haine de la jeune fille retentissait encore dans l'écho, quand c'était le moment de se cacher et de s'enfuir, quand Rosa avait à peine achevé de dire à cette demoiselle : — « Vous êtes une infâme ! » c'était l'heure où Dieu voulait que l'infâme répondît : — Un baiser ! je suis ta mère 1

Quoi ! l'aveu qu'elle avait muré en elle, croyant faire le bonheur de Rosa, le cri suprême que cette muette volontaire avait contenu dix ans, il fallait qu'elle se l'arrachât dans ce moment-là! il fallait qu'elle revendiquât le plus saint des droits de la femme quandla vierge la dégradait du rang des femmes ! Il fallait qu'elle vînt maintenant demander de l'amour à cette haine, du respect à cet outrage, une bénédiction à celte avanie! Il fallait qu'elle parlàti à la minute

même où, plus que jamais, elle se sentait condamnée au silence I II fallait qu*elle se démasquât sous le soufflet ! Il fallait que, honnie, conspuée et déshonorée par le seul être dont l'estime fût pour elleFair respirable, elle reprît Rosa, la lèvre encore pâle de l'invective, et se refit une place d'amour dans cette âme ! Il fallait enfin, quand Fange avait encore l'attitude du bras qui chasse, que la pauvre Eve lui criât : — A genoux 1 je suis ta mère I

Il existe, dans le vocabulaire humain, un mot. sans équivalent ni synonyme, qui renferme et condense en lui tout l'inexprimable du mépris arrivé à ses derjoières limites. Ce mol sonore, éclatant, suprême, la loi le réserve aux criminels et le garde pour le bagne et l'échafaud. Il domine, comme une sorte de cri souverain, toutes les voix de la justice et de la pensée. Il est l'ineffaçable et l'inflexible. Il est large et clair. Il fait de la langue qui le jette la lame d'une hache. Il brille, tombe et tue. Ce fut le mot d'une société contre les lépreux; c'est le mot d'une religion contre les parias. C'est le mot sans pitié et sans appel. C'est le mot robuste et mâle qui épouvante dans la bouche des grands justiciers de l'histoire. Une infâme 1 C'est le mot de Juvénal & Messaline, de Tacite à Agrippine, de

m LA BOHÊME DORÉE.

saint Jean à Hérodiade, et, ce mot-là, une fille venait de le dire à sa m ère!

Ninon, chaque fois que son esprit retombait sur cette parole, demeurait interdite, immobile, et comme ne pouvant aller plus loin. Comment Rosa rentreraitelle maintenant chez Ninon? Par où? par quelle porte?...

Reprendre 'son enfant après ce mot-là î ... Ah ! misérable !.., Aurait-elle une heure, une seule, de joie pure? Elle alla jusqu'à supposer Rosa heureuse et lui revenant, et lui demandant pardon, et lui rendant amour et respect. Hélas ! quand sa fille viendrait la baiser au front, Ninon ne se dirait-elle pas : —«C'est pour se faire pardonner? i> Si sa fille lui souriait, si sa fille lui prenait la main, si sa fille se mettait tendrement à ses pieds, si sa fille lui sautait au cou, Ninon pourrait-elle ne pas frissonner jusque dans ses os en songeant à Téloquence de cette caresse, et ce repentir môme ne serait-il pas un dernier coup, et cet oubli ne serait-il pas le souvenir ?

Pourtant, il le fallait. Il ne restait plus à Ninon, pour sauver sa fille, d'autre ressource que celle-là.

C'était impossible, — soitl - C'était nécessaire l

— Allons ! dit Ninon.

Et, pâle, elle pénétra dans la chambre masquée, y prit le passe-port de la marquise et relut la déclaration ffEgurral. *

Tout à coup un doute affreux lui vint.

Ninon était dans une de ces crises de désespoir où les idées qui épouvantent sont celles qui persuadent.

— Si elle allait ne pas me croire! dit-elle. S*il allait falloir lui trop prouver que je suis sa mère !...

Pourtant, ce doute poignant, elle voulut le secouer et passer outre. Mais alors elle fut frappée d'une péripétie épouvantable à laquelle elle n'avait pas sérieusement songé. En admettant que Rosa la crût sur parole et sur preuve, Rosa n'était pas seule. Elle avait derrière elle la marquise et Frémont : la marquise, qui ne lâcherait pas ainsi l'honneur et l'avenir de sa maison, Frémont qui ne renoncerait pas ainsi h la jeune fille et à la pairie. Ninon entrevit un procès. A ce mot de procès qu'elle se dit tout haut à elle-même, l'actrice se sentit tout à fait découragée. Elle parcourut d'un regard consterné toutes les phases de cette affaire, qui, si elle arrivait jusqu'aux tribunaux, serait Tétonnement et le scandale de Paris, de la France et de l'Europe. Elle passa son âme au laminoir de eette affreuse perplexité. Avocats, plaidoiries, juges,

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public, tout comparut devant elle. Elle vit son secret traîné devant tous et affiché ; elle sentit dans son cœur le piétinement de la curiosité publique. Elle comprit qu'elle serait Tobjet de la réprobation universelle. Elle entendit le cri d'horreur de toutes les mères devant cet amour maternel dont, de son avea môme, la mesure dépassait les proportions humaines. De plaignante, elle deviendrait moralement l'accusée. Elle assista mentalement aux dépositions des témoins, à la comparution de la marquise indignée et toutepuissante, de Frémont menaçant, de Maurice désolé, de Rosa interdite. On questionnerait non-seulement Ninon, mais son frère, mais ses domestiques, ses amants, ses amis, son existence tout entière. On interrogerait ses jours et ses nuits ! Pas une heure de sa vie, depuis dix ans, qui ne fût déshabillée publiquement devant son enfant I On fouillerait dans le passé de Ninon; on lui demanderait qui elle est, d'où elle vient, où elle est née. On irait jusqu'à découvrir et à apprendre à Rosa que la pauvre femme avait fait jadis, en province, une an^ée de prison, et n'était qu'une reprise de justice! Elle lut d'avance les articles de journaux, devina les regards, écoula les murmures et courba le front sous l'avalanche de la chi-

cane furieuse ! Enfin, ce procès déshonorant, elle le perdrait ou le gagnerait. Perdu, il lui enlevait à jamais Rosa. Gagné, il renvoyait Ninon du tribunal sous le coup d'un jugement motivé qui la flétrirait en reconnaissant ses droits, et lui jetterait avec dégoût dans les bras sa fille rouge de honte.

A cette idée» cet ange noir de la mort qui porte la fin des maux sur ses ailes traversa la chambre sombre où cette dernière épouvante venait d'assaillir Ninon.

Elle eut le vertige du suicide.

-— Mourir! pensa-t-elle. Pourquoi pas? Mourir ici, dans celte chambre, près d'elle, pendant qu'elle sera là, à côté de moi, et qu'elle dormira 1 Mourir sans bruit, là, sur ce lit qui a été le sien, en regardant son portrait qui me regarderai Qu'elle me voie ainsi, — sans me voir ! — Que mon dernier soupir aille, en flottant dans l'air, se poser tout doucement sur sa bouche endormie et la baiser! Mourir entre toutes ces choses aimées qui lui ont appartenu 1 II faudra bien qu'elle me croie — quand je serai morte ! Comment ne serait-elle pas persuadée que j'étais sa mère, quand cette porte qui nous sépare s'ouvrira pour elle et qu'elle reconnaîtra ce doux nid, jumeau du sien.

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et qu'elle reconnaîtra son lit, et qu'elle verra sur ce lit une morte ayant dans sa main un codicile suprême qui lui dira tout et lui dictera mes dernières volontésT Comment ne pas croire un cadavre? Et puis, qu'ai-je à attendre maintenant de la vie? Je dois mourir. On me Ta prédit. J'j étais prédestinée. J*y étais résolue. Je le savais. Pourquoi pas maintenant ? — Ah ! si du moins je pouvais, en mourant, voir mon rêve réalisé tout entier! — Mais non! c*est fini! — Oui! c'est un moyen ; c'est le seul, c'est le vrai ! Comme cela, je parlerai à ma fille en restant muette, je me montrerai sans m'imposer; elle me retrouvera, elle me verra, elle m'obéira, et je serai partie! La mort a les trois choses que je veux : le silence, l'éloquence et la majesté. Le seul voile que l'infâme puisse maintenant lever sans rougir devant sa fille, c'est le linceul !

Alors, comme elle avait raisonné avec son désespoir, cette femme raisonna froidement avec sa mort. Elle en examina les résultats et les trouva bons.

Le premier était éclatant d'évidence. Avouer et prouver à Rosa qu'elle avait pour mère la maîtresse de l'agent de change, c'était faire reculer d'horreur la noble jeune fille devant ce mariage monstrueux.

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A cette pensée, Ninon leva les yeux au plafond avec un inexprimable sourire d'allégement.

Le second résultat, c*était de détruire la jalousie de la jeune fille, et de rendre son cœur tout entier à Maurice.

Le troisième, c'était de restituer à Rosa la libre disposition de sa destinée. Si la marquise ne consen* tait pas à marier la jeune fille à l'homme de son choix, ou si Maurice, persistant dans ses scrupules, refusait d'épouser Théritière de madame de Neilles, Rosa, mise en possession de Id^ preuve de son enlèvement, était dégagée vis-à-vis de la marquise, et rien n'empêchait plus les deux jeunes gens d'aller cacher leurs amours dans quelque coin du monde.

Ninon laissait auprès de sa fille deux protecteurs et deux dévouements : Maurice et 6il.

Enfin, la mort offrait à Ninon la délivrance. Elle débarrassait l'actrice d'une existence à laquelle l'art et le succès ne sufSsaient plus, et qui n'avait jamais eu qu'un but, un seul, la réalisation d'un idéal de souveraineté et de puissance sociale entrevu par elle pour son enfant. Son but manqué, Ninon se condamnait k mort avec l'impassible sévérité d'un juge qui punit un conspirateur maladroit. Puisque son rêve voulait s^é-*

crouler, elle voulait s'y ensevelir. Cette femme, qui mêlait à son fanatisme éploré pour sa fille une sorte de rage sombre, ne renonçait pas, même dans ce moment, à Tenivrante ambition qu'elle avait savourée si longtemps. Elle sentit qu'elle ne pourrait pas voir sa fille à une autre place qu'à la première. Sur le point d'en finir avec la vie, elle en voulait sourdement à Maurice d'avoir changé l'avenir de Rosa.

La mort lui plaisait donc comme une délivrance et comme un châtiment qu'elle avait également mérités. Elle se punissait d'avoir renoncé à son enfant et commis à la face du ciel ce crime de lèse-maternité, sans autre résultat que de voir son enfant malheureuse par elle, — elle outragée par son enfant!

Une infâme !... — Ninon eût consenti à vivre, que jamais sa pensée n'aurait pu franchir le moment où ce cri avait jailli des lèvres de Rosa. I<a vie de Ninou s'était arrêtée à jamais sur cette seconde. La malheureuse avait senti que rien n'y ferait, et que, vécûtelle cent ans, ni le temps ni l'âge n'arracheraient de sa pensée cette seconde enracinée à son dernier cheveu blanc I

Une infâme! une infâme! une infâme!... mot terrible qui, si Ninon eût vécu, aurait incessamment

rd)ODdi de jour en jour et d'heure en heure sur cette mère lapidée par sa fille ! Pierre fatale, épargnée par le Christ k la femme adultère, et dont le dernier ricochet ne pouvait s'arrêter que sur un tombeau I

UTILITÉ d'un grime PREVU PAR LE GODE

Le temps pressait. Ninon décida qu'elle se tuerait dans la nuit môme.

£Ue donna congé à ses domestiques pour vingtquatre heures. Elle prétexta une partie de campagne qui devait la retenir deux jours hors Paris.

Une fois seule, elle écrivit.

D'abord son testament, qu'elle plaça sous son oreiller. Elle léguait à son frère, le seul parent qu'elle déclarait avoir, tout ce qu'elle possédait, sept mille livres de rente environ, placées sur l'État, et la propriété de sa maison de Breteuil. Dans ce testament

49S LÀ BOHftlIE DORÉE.

elle donnait de son suicide des motifs qui devaient dérouter tous les soupçons.

Elle écrivit ensuite k Gil. Elle lui feisait part de sa mort, ainsi que des raisons qui Tavaient décidée. Elle le remerciait avec effusion de son dévouement et lui demandait pardon de mourir. Elle priait son frère d*habiter toute sa vie la maison qu*elle lui léguait, et de conserver intacte la chambre masquée, mais sans jamais en révéler l'existence à personne, excepté à Rosa. Comme dernières instructions, et pour que les causes de cette mort et le secret de cette chambre restassent à jamais inconnus, Gil avait ordre de ne laisser constater le décès qu'après avoir pris la précaution de transporter la morte dans sa propre chambre à coucher et sur son propre lit. Nidoq entrait, $ur ce point, dans le^ explications les plus détaillées.

Gil était, en outre, chargé de remettre le jour même, et dans le plus grand mystère, à son adresse le papier cacheté qu'il trouverait dans 1^ main de sa sœur morte.

Il était alors sept heures 4u soir. Ninon n'avait rien mangé depuis le matin, car, pour ne pas éveiller les soupçons de ses domestiques, elle avait déjeuné.

Elle attendit neuf heures, et alla jeter à la poste

la lettre qu'elle écrivait à son frère. L'heure de la dernière levée était passée, et Ninon avait calculé que son frère, recevant sa lettre par la première levée du lendemain, pourrait être auprès d'elle de grand matin. Par surcroît de précautions, Ninon ferma la porte.de son appartement, dont Gil avait la clef ainsi que celle de la maison.

De retour chez elle, Ninon descendit à lacuisine; là, elle fureta quelques instants et finit par trou ver ce qu'il lui fallait : du charbon de bois et un réchaud.

Puis elle monta dans la chambre masquée, et plaça le réchaud sur le tapis, au milieu delà pièce.

Ces préparatifs terminés, elle écrivit une longue lettre qu'elle cacheta, et dans laquelle elle mit le passe-port de la marquise. L'enveloppe portait le nom de mademoiselle de Neilles.

Cette lettre fut horrible à écrire. La plume de Ninon s'arrêtait à chaque instant entre deux sanglots. Quand elle eut fini, il était onze heures du soir.

Cependant, la maison était silencieuse et vide, la ' rue déserte et à peine éclairée; la chambre, complètement close, n'avait pour lumière que la flamme pâle d'une bougie.

Tout dans cette chambre était, on le sait, l'objet

d*un culte pour cette femme dont la sensibilité n'était comparable qu'à sa sauvagerie. Un portrait n'est que rimage des traits; cette chambre dont le mobilier avait servi àRosa, c'était pour Ninon le portrait même de la vie de son enfant. Les chaises, c'était Rosa assise. Le lit, c'était Rosa couchée. La cheminée, c'était Rosa, l'hiver, rentrant, après une longue course, toute transie de froid et se chauffant. La fenêtre, c'était Rosa, l'été, prenant l'air et écoutant chanter les oiseaux ou babiller les ouvrières endimanchées qui passaient dans l'avenue. Le miroir, c'était Rosa coquette. La table disait : Mademoiselle travaille. Le prie-Dieu la montrait à genoux, la tête inclinée sur son livre d'heures, en jupe de nuit, et le crucifix murmurait : — Chut 1 elle prie. Le pas de la jeune fille semblait être resté partout sur le tapis. Sa beauté parfumait la toilette à denli-voiléesousla guipure comme un reposoir. Il y avait un peu d'elle dans tous les coins; elle était là présente dans toutes les attitudes, et lé cadran de la pendule était comme le médaillon des heures de sa vie. Il y a dans le culte qu'on a pour les choses mortes une inépuisable source d'émotion. Les âmes les plus prosaïques ne sont pas insensibles à cette sourde éloquence de la matière traversée par le souvenir. Qu'est-

« que le conscrit embrasse en allant au feu ? Tamuette achetée à la foire que lui a donnée la payse. A [uoi songe le marin la nuit dans la tempête? au coq loré de son clocher qu*il entrevoit dans les ténèbres, ^t qui mêle pour lui son vol idéal à Tessaim tourbil- Dnnant des mouettes et des cormorans. Le jeune tiomme qui va sur le terrain pour la première fois baise m cachette une boucle de cheveux. 0 puissance de ce qui parait mort, voix des choses muettes, vie secrète du rien! un air qu*il entendra jouer dans la rue par un orgue de barbarie va rendre brusquement à un vieillard ses vingt ans, par un beau jour de soleil, et va lui remettre au bras sa maîtresse chantant cet airlà. Un parfum, c'est souvent toute une grande année de là semaine des amours. 11 y a des femmes dont le souvenir est au jasmin, d'autres à la verveine, d'autres à rhéiiotrope, comme était celui de Rosa pour Ninon et pour Maurice. Une nuance peut vous rappeler un ruban, le ruban un cou et le cou un baiser. Un chiffon fané, c'est bien peu de chose, n'est-ce pas? eh bien I l'esprit le rafraîchit en le regardant et voilà une toilette toute neuve qui reparaît. Le souvenir est un magicien dont la relique est la baguette. Il fait marcher un soulier, s'agiter les doigts d'un gant, val-

ser une robe, sourire un chapeau. Il donne au nunaéro de la rue que vous aviez l'habitude de regarder jadis de votre fenêtre la mystérieuse perspective de ruiuslon qui revient. Il vous arrache des larmes quand vous revoyez un lieu où vous avez été heureux, un tronc d'arbre où vous vouséles assis deux, un chiffre gravé sur une écorce, une allée, un mur, un banc, n évoque, pour le solitaire, la forme de l'être absent dans la maison vide, pour le délaissé, la figure de l'être infidèle dans la lettre déchirée, pour le proscrit, le fantôme de la patrie dans l'hirondelle qui passe et qui vient de cet horizon disparu qu'on appelle là-bas I

Cet horizon, pour Ninon, c'était cette chambre.

Dire ce qu'elle avait enfoui là de douleurs et de jouissances, ce qu'elle avait répandu d'amour dans ce néant, ce qui'elle avait dépensé de trop plein dans ce lieu vide, ce qu'elle avait bavardé de tendresses aux murs roses de cette cellule, ce serait faire l'histoire de sa vie pendant ces heures où, n'ayant pas sa fille, elle la voulaitàtoute force, pauvre affamée qui venait vivre là avec l'apparence du festin, mère martyre qui venait jouer là avec l'ombre du bonheur de sa fille!

Elle procéda avec calme à tous les préparatifs de sa mort. Slle prit leg manuscrits de ses rôles, les déchira

et en fit des bourrelets de papier avec lesquels elle boucha hermétiquement la fenêtre et le tFou de la serrure des deux portes, les bords du châssis de la croisée et le tuyau de la cheminée. Elle éprouva un bonheur infini à faire ce sombre usage de ces pages qui contenaient sa célébrité. Il lui sembla que toutes les figures qu*elle>avait créées étaient là avec elle, que chacune de ces femmes absentes, dont elle était aussi la mère, erraft dans la pénombre, se baissant avec elle sur le tapis, tamponnant la porte, calfeutrant la croisée, et que toutes ces filles de son génie auxquelles elle avait prêté sa vie l'aidaient à mourir. '

Tout un grand rôle passa à allumer le réchaud. Ce fut long. Les feuillets se consumaient sans que la flamme mordit le charbon. Ninon noircissait ses doigts à remuer les tisons. Elle prit un charmant petit soufilet de Boule et souffla. Le papier s'éteignait toujours et le feu ne se faisait pas. Elle se mit sur ses deux genoux et souiBa avec sa bouche. Enfin elle sentit entrer dans sa gorge la première fumée fatale. Elle avait réussi. Le charbon pétilla. Le grésillement de la braise lança des étincelles, et des jets de gaz se répandirent dans la chambre par les orifices du réchaud.

Ninon se leva.

— Sera-ce long? dit-elle.

Elle s'aperçut alors que, dans l'état de surexcitation morale où elle était, elle avait gardé son chàle et son chapeau de paille. Elle éprouva le besoin de se mettre à Taise. Elle se déshabilla, et alla prendre dans une armoire une robe de chambre de cachemire qu'elle avait fait faire un an avant sur le modèle et avec TétofifequeRosa avait choisis pour elle-même. Puis,ainsi vêtue, elle s'assit devant la toilette, et, avec un peigne qui avait servi à Rosa, elle lissa ses bandeaux noirs.

Cependant la chambre s'emplissait lentement d'un nuage qui s'épaississait d'instants en instants.

C'était vraiment un spectacle étrange et terrible que celui de cette cellule élégante jusqu'à la richesse où brûlait un affreux alambic de terre commune, posé à mêmesurun splendide tapis delà Savonnerie. Les spirales blanchâtres montaient de plus en plus opaques vers le plafond doré et semblaient jouer avec le lustre comme la fumée du narguilhé d'une sultane. La glace posée sur la cheminée reflétait les gerbes méphitiques à mesure qu'elles s'échappaient du brasier, et la flèche des rideaux du lit disparaissait déjà dans la légère zone grise que le nuage traçait sous la ligne du plafond. L'air respirable, refoulé insensiblement vers le plan-

cher, commençait à s*apesantir. Ninon, toujours assise devant la toilette, venait de poser dans ses cheveux une rose artificielle qui avait été au bal toute une nuit avec sa fille.

Si, au lieu d*une tenture de mousseline à dessous i de soie rose, il n'y eût eu là que quatre murs nus, et, i -au lieu d'un lit de marquise, qu*un grabat; si, au lieu I d'une mourante vêtue de cachemire, la condamnée eût été quelque pauvre femme enhaillons, ce réchaud eût été mille fois moins effrayant. Ce suicide du gros peuple, ce suicide sordide de la faim, de la misère, de la prostitution et du grenier, dans celte ravissante bonbonnière, c'était à faire frémir. Il y avait je ne sais , quoi d'indicible dans le face-à-face de ce luxe et de cette chose, et dans cette belle femme parée qui, au milieu \ des dentelles, des dorures, des soieries, buvait à longs

I traits et en souriant ce sinistre vin bleu de la mort.

La fumée descendit une nouvelle zone dans l'atmo- ! sphère de la pièce.

I La flamme de la bougie, consumée aux trois quarts, I vacilla quelques instants encore, et s'éteignit.

Mnon se trouva alors dans une pénombre étoilée I seulement par le brasier.

: L'acre senteur du charbon lui brûlait les yeux et la

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leva droite sur son séant et voulut se jeter à bas da lit; mais le corps s*y refusa. Elle retomba sur Toreil- 1er en râlant ce mot :

— DerairI

Puis elle perdit le sentiment.

Tout à coup, à l'autre extrémité de la chambre, uni bruit singulier se fit entendre. On eût dit qu*un effort invisible cherchait à forcer le volet extérieur. Un craquement annonça qu'une des traversesde lapersieooe avait cédé ; puis une vitre de la fenêtre tomba en éclats, et une grosse main rugueuse, passant par la fracture, souleva rapidement l'espagnolette.

La fenêtre s'ouvrit, et un visage d'homme à per* risque de laine frisée et au regard perçant et curieux, éclairé par une lanterne de fiacre que tenait l'antre main, juché au bout d'une échelle dont on apercevait le dernier montant, s'avança à demi dans la chambre en grommelant :

— Pouah I ça fume rudement ici I

Uairdu dehors pénétra rapidement dans lacbambi^*

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