UN FIN LIMIER
Ninon était de retour à Bordeaux le surlendemain de son départ, ainsi qu'elle l'avait annoncé à sa femme de chambre.
Soit que son congé fût fini, soit plutôt qu'ayant réussi à obtenir d'Egurral ce qu'elle désirait, Tactrice eût hâte de rentrer chez elle, elle voulut repartir immédiatement pour Paris ; mais elle fut retenue un jour à Bordeaux pour y régler ses comptes avec le directeur du théâtre.
Ce jour de retard permit à une autre voiture que celle de Ninon, et qui était également partie de Tauberge du Pas-de-Roland, mais douze heures plus tard, d'arriver à Bordeaux et de traverser le quai précisément au moment où la chaise de poste de Ninon le traversait elle-même pour quitter la ville.
Le personnage qui conduisait cette voiture, à en juger par le chemin qu'il avait suivi dans Bordeaux, paraissait se diriger vers le port, où un navire en partance pour New-York devait lever l'ancre dans la journée ; mais la rencontre inattendue de la chaise de l'actrice parut changer complètement son plan de voyage, car il ne tarda pas à gagner, lui aussi, la grande route de Paris, dont la berline de l'actrice soulevait la poussière à un quart de lieue devant lui.
Il faut croire que, si le personnage dont nous parlons avait parfaitement reconnu la chaise de Ninon et conçu brusquement le projet de faire le même voyage qu'elle, il lui vint également et presque aussitôt la crainte d'être remarqué de Tactrice, car, après avoir fait prendre à ses deux vigoureux chevaux la route que suivaient ceux de Ninon, il eut soin, durant la plus longue partie du trajet de Bordeaux à Paris, de laisser à la chaise de poste une étape d'avance sur lui, et de n'arriver à chaque relai que six heures après l'actrice, assez tard pour trouver reposé l'attelage qu'elle quittait et assez à temps pour ne pas perdre sa trace de route en route et de ville en ville. Quant à ses chevaux, il les avait vendus, au premier relai, à uû maquignon de sa connaissance.
Si l'intention de ce personnage était de voyager avec mademoiselle Larov^re sans qu'elle s'en doutât, il avait eu complètement raison de prendre ces précautions, car dans chaque auberge où il lui fallait relayer aux environs de Bordeaux, dès qu'il entrait, tout le monde, depuis la servante jusqu'au chien de garde, reconnaissait et saluait maître Ëgurral, l'honnête au^
bergistc du Pas-de-Roland, réputé à quarante lieues à la ronde pour sa solvabilité et sa probité.
Dans Topinion de ce fin limier, rencontrer ainsi à rimproviste la chaise de la mystérieuse Nina, cette chaise de poste qui lui montrait la route à suivre pour en apprendre un peu plus long peut-être sur le secret de rinconnue, c'était tomber en arrêt sur une mine d'or. Ce secret, qui dix ans auparavant avait rapporté à maître Egurral 5,400 francs et venait de lui en rapporter 10,600, lui fit l'effet de ces bons vins qui augmentent de prix en 7ieillissant, et- lui parut valoir la peine de se déranger un peu pour faire un bout de conduite, à travers la belle France, à l'aimable voyageuse. Ëgurral se dit qu'il était absurde de savoir tant et si peu d'une aventure si intéressante et où il jouait le rôle du personnage muet; que, puisqu'il était personnage muet et qu'il pouvait honnêtement gagner sa vie avec son silence, il était bête de s'embarquer ainsi pour l'Amérique en ignorant ce qu'étaient devenus ce bel enfant dont il avait fait l'avenir, cette grande dame dont il avait fait le bonheur et cette Nina dont il venait de faire le diner. Accompagner ainsi jusqu'à Pa^
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ris la berline de rinconoue» c'étût peut*étre prendre la bonne voie pour s'édifier tout à fait sur certains noms et certaines adresses dont Fignorance démangeait la curiosité de Taubergiste. Se mettre sur la trace de Nina, c'était peut-être ressaisir le filon aurifère de cette lucrative histoire où tout le monde payait si bien. Maître Egurral songea donc d'abord que la fortune qu'il allait chercher en Amérique ne valait probablement pas celle qu'il laissait en France ; ensuite^ qu'il était dans une excellente position pour escorter Nina jusque chez elle et passer quelque temps incognito dans les environs de sa personne, puisqu'il fallait deux moiSr en comptant l'aller et le retour de la poste, avant qu'on eût des nouvelles de New-York; qu'en deux mois, enfin, on peut, si l'on est habile et si on a quelque chance, découvrir bien des choses; qu'on a tout le temps d'attendre, de s'informer, de voir, de dresser son petit plan et de choisir le moment de se montrer ; qu'en tout cas, en mettant les choses au pis, s'il s'était trompé dans son calcul et s'il voulait reprendre la route de New-York, Nina lui ayant donné huit jours pour partir, il avait encore de la marge et un serait
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quitte pour s'embarquer son à Bordeaux» mais au Havre. Maître Egurral» on le voit, était un logicien*
La voîtore sur le siège de laquelle se tenait notre hAtelier était celle que son père lui avait léguée. Ce n'était ni une carriole, ni un cabriolet, ni une patsr che. C'était un bon vieux fiacre de province acheté fourbu dans une vente à l'encan par le père et remis ii nenf par le fils. Le ventre du véhicule, exhaussé sur QB système d'essieux antédiluviens et flanqué d'un large strapontin formant caisse, provoquerait aujour*d'hui notre sourire. Mais, à cette époque éloignée déjà de nous de plus d'un quart de siècle, ot le coucou trftnait encore en maître sur les places et dans la ban*» liene de Paris, la voiture de maître Egurral n'avait rien de bien différent des fiacres de la capitale elle->méme.
Ce fut donc sans exciter en aucune façon Thilarité so'il causerait à nos badauds d'aujourd'hui que le ùacre parti de l'auberge du Pas* de-Roland franchit, après cinq jours de voyage, la barrière d'Enfer et entra dans Paris.
Quand les employés de l'octroi, après avoir rapidement visité lea deux ou trois maUes qui chargeaient
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ses banquettes et y remplaçaient les voyageurs, eurent
laissé passer sans opposition ce patriarcal berlingot^ Egurral fouetta vivement ses chevaux et ne tarda pas à rattraper la berline de Ninon qu*il avait insensiblement rejointe en voyageant la nuit et à laquelle il n'avait plus laissé, dans les quinze dernières lieues, qu'une avance de quelques portées de fusil.
Ajoutons qu'en arrivant à Arcueil, maître Egurral, dont le plan de campagne mûrissait singulièrement à mesure qu'il se rapprochait de Paris, avait avisé dans l'écurie du relai de poste une paire de chevaux qui lui avaient paru dignes de remplacer les siens et les avait achetés, de telle sorte qu'en franchissant la barrière d'Enfer, il était de nouveau à la tête d'un fiacre et de son attelage.
Une fois qu'il put la suivre dans l'immense ville, ce ne fut plus par portées de fusil, ce fut par mètres qu'il eût fallu compter la distance, de moins en moins grande, qui séparait la chaise de ce fiacre.
Dix minutes environ après être entrée dans Paris, la voiture de Ninon s'arrêtait avenue de Breteuil, au numéro 3, devant la porte d'une maison basse et à
deux étages, immédiatement voisine d'un immense Mtei à grille aristocratique qui faisait le coin de lavenue et de la petite rue d'Estrée.
Egurral entra dans cette rue en même temps que la chaise de poste, et s'arrêta en même temps qu'elle aussi, mais à une certaine distance, au détour de fayenue de Breteuil. Là il attendit que Tactrice fût descendue, eût payé son postillon, eût renvoyé ses chevaux et fût entrée au numéro 3 ; puis il continua la rue, passa devant la maison, remarqua le numéro, tourna l'avenue et alla se ranger le plus tranquillement du monde au milieu d'autres fiacres, à peu près pareils au sien, qui stationnaient sur la place Vauban.
Ni cette place ni les rues qui l'y avaient conduit ne parurent être inconnues à mattre Egurral, qui avait défendu Paris en 48U. Il n'était donc pas surprenant qu'il en eût conservé quelque souvenir ; et, à voir l'air dont il examinait son Paris, nous aurions presque juré qu'il en avait encore le plan assez frais dans l'esprit. Cette connaissance des rues de la capitale lui suggéra même une idée lumineuse pour un bomme qui, en venant à Paris, n'avait pas
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d'autre but que d'y faire un petit voyage d'agrément à travers ralmanach des vingt-^cinq mille adresses.
Dès le lendemain de ce jour, la station de la place Vauban comptait un fiacre de plus. Ce nouveau fiacre, qui ne dépendait d'aucune compagnie et travaillait pour son propre compte, appartenait à un gros homme sans barbe et sans cheveux dont il eût été difficile de faire le portrait et de dire Tâge, porteur d'un colossal carrick à quadruple collet, d*un chapeau ciré h larges bords, et d'une perruque de grosse laine grise frisée, affligé d'une des plus fortes voix de basse* taille que l'infiltration du trois-six ait jamais donnée à l'entonnoir humain, parlant admirablement l'argot populaire des barrières, enfin possesseur d'un livret de cocher de fiacre qu'il n'avait pas eu de peine à échanger contre une patente d'aubergiste, et loca-' j taire, sous un faux nom, d'un mauvais grenier av^J nue de Breteuil, numéro 6.
Le numéro 6 faisait face à la maison où était en« ^ trée et qu'habitait mademoiselle Larovère.
FIN nu PROLOGUE