‹ La bohême doréeChapitre 4 sur 20 · LA CHAMBRE INVISIBLE · texte numérisé non relu

LA CHAMBRE INVISIBLE

Le logis de Ninon, dont il était facile d*a$signer la date, remontait à la première moitié du siècle der-* nier, et avait tout Taspect d'une petite maison de fermier i;énëraL H continuait l'ancien et vaste hôtel à la noble grille dont il était voisin et auquel l'architecte avait jugé nécessaire d*ajouter une aile d'un style moins sévère et mieux adapté aux goûts de cette époque» où

le Petit-Trianon remplaça Versailles. Uhôtel, en effet, était du temps de Louis XIY et la petite maison du temps du Régent. Les vieillards du quartier prétendaient qu'elle avait appartenu au cardinal Dubois.

Mademoiselle Larovère n'occupait que la petite maison. Le lecteur saura bientôt par qui Thôtel était habité.

Un attrait puissant devait donner hâte à Ninon de rentrer chez elle, car, aussitôt que sa chaise de poste l'eut déposée devant sa porte, elle monta rapidement l'escalier qui conduisait du rez-de-éhaussée au premier ; puis, après avoir donné quelques ordres à sa domestique et s'être débarrassée .de son châle et de son chapeau, elle ouvrit une porte habilement masquée dans la tenture flottante de sa chambre à coucher, et elle entra, une bougie âla main, dans une autre pièce qui, bien qu'on fût encore en plein jour, était plongée dans une obscurité complète.

Ce n'était pas qu'il n'y eût point de fenêtre. Il y en avait une, mais les volets en étaient si hermétiquement clos qu'ils ne laissaient pénétrer aucune lumière dans ce réduit.

> On lit petit et étroit en occupait le fond. 11 était revêtu hi*un couvre-pied de mousseline des Indes brodée, "dooblé de soie rose et relevé de nœuds et de rubans de môme couleur. Des rideaux, également de moussefine pareille à celle du lit, retombant à larges plis sur lia muraille, marquaient, et en même temps cachaient, I la fenêtre condamnée. Un épais et riche tapis, une glace enchâssée dans la boiserie dont on avait conpervé et réparé avec le plus grand soin la décoration l^mpadour, des consoles de bois doré, une cheminée de marbre blanc à chicorées et à ferrures de cuivre eiselé, des chaises et des fauteuils de satin de Chine, une toilette chargée de dentelles, un petit lustre de midi pendu à la rosace rococo du plafond, une table couverte d'un magnifique cachemire de llnde, un secrétaire de bois de rose, et au-dessus du lit, dans l'ombrCj un crucifix surmonté d'un rameau de buis, composaient Tameublement de cette chambre, d'une élégance exquise et pourtant toute virginale. Rien seulement qui annonçât qu'elle eût jamais été habitée. Tout ce luxe était sans vie. Les meubles étaient trop bien rangés ; chaque chose était trop à sa place.

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Cette ftme que U présence de la femme donne h ce qui l'entoure ne flottait pas dans l'air étouffé cette chambre à coucher privée de jour» qui n'a plus ni matin, ni soir, ni véritable nuit, et dont pendule ne marquait plus les heures que de soûveoir< On y aurait en vain cherché ces mille iodices qui tr« hissent le charmant va-^t~vient de deux petits pi et de deux petites mains, la broderie commeo abandonnée et reprise ensuite qui erre sur les meubl le ruban dont on vient d'essayer la nuance, la montante qu'on avait ce matin et qu'on n'a pas core serrée, la robe décolletée qu'on aura ce soir qu'on n'a pas encore essayée, le flacon de sels oubU sur la cheminée, l'éventail à demi déployé, la pa toufle de velours laissée négligemment sur le tapi pour la bottine de soie que remplacera bientôt le sou; lier de satin, et surtout ce parfum indéûaissable qu'ex^ haie, dans le luxe, cet éblouissant printemps de sou* rires, de grâce et d'innocence, une jeune fille. Non, cette chambre virginale et sombre avait quelque chose d'un nid dans une tombe. Si tout ce charmant mobi-^ lier avait jamais servi à quelqu'un, on sentait qu'il ne

savait plus rien de la vie de celle ^ qui il avait apparle&Q. L'encrier vide placé aur la table ne connaissait plus aa pensée, les bougies intactes du lustre avaient perdu sou regard, le miroir son reflet, le lit son sommeil et le crucifix sa prière.

Deux portraits en pied, les seuls qui fussent dans cette somptueuse cellule, se faisaient face sur la boisérie : l'un était celui de Kinon dans le costume d*un it ses rôles, l'autre paraissait âtre celui d'une toute leane personne en robe de bal et d'une aduûrable beauté.

Deux bandeaux de cheveux plats et lustrés posaient un diadèode noir sur la blaucheur lumineuse de son frout On eût passé une heure à contempler le regard ï perte de vue de ses yeux profonds. La carnation presque orientale de son yisage annonçait une de ces belles créatures comme on n'en rencontre que dans les pays dorés par le soleil. Il y avait en elle de la Française et de l'Espagnole, de la Parisienne et de la ' Bohémienne. Les pUs de sa robe de bal, au corsage souple et ferme, avaient comme un vague frisson de cachucha dépaysée dans la valse. Sa main, d'une mi-

gDonnerie incomparable, s'ajustait, frêle et délicatei à un bras de statue, et semblait avoir juste la force nécessaire pour soulever des castagnettes, tenir un éventail et porter un baiser. Elle faisait hésiter Fesprit entre la mantille et l'hermine, et l'on croyait entendre dans le lointain, derrière cette reine de bals parisiens, batlre aux champs des tambours de basque,

Outre la porte par laquelle Tactrice était entrée, il y en avait une seconde; mais celle-là, à en juger par la place qu'occupait cette pièce dans le plan de Fhdtd, devait communiquer avec l'autre bâtiment, que l'aotrice n'habitait pas.

Évidemment, il y avait dans cette chambre un mystère. Ce mystère, qui était celui de la vie et du cœur de l'actrice et que maître Egurral était devenu si désireux de connaître, le voici :

Ce fut un jour terrible pour la jeune blessée de l'auberge du Pas-de-Roland que celui où son frère Gil lui apprit la disparition de Rosa. On sait comment le hasard permit que Nina découvrît le nom et l'adresse de la femme qui lui avait enlevé sa fille. Cette femme s'appelait la marquise de Neilles et de^

I meurait h Paris. Impossible d'en douter. Le passe- " port trouvé dans la robe même de Tenfant en' faisait (oi. Interroger Egurral, c'était questionner, non pas le maître, mais le mur même de l'auberge du Pasde-Roland. Il nia tout.

Vais qu'importait le silence d'Egurral à la jeune mère? Il y avait quelqu'un à Paris qui avait sa fille, sa chère petite Rosa. Nina n'eut plus dès lors qu'une idée, qu'une espérance, qu'une ambition, qu'un but, p&rtir, avec Gil, à la recherche de son enfant ; elle ne Tit plus dans le monde entier qu'une ville, Paris, et (lans cette ville qu'une maison, cette maisonHlont elle ayait l'adresse, la maison de la marquise de Neilles.

Mais des Pyrénées à Paris il y a loin.

Nina et son frère s'étaient mis en route sans autre argent que quelques menues pièces de monnaie que le sensible hôtelier leur avait pathétiquement glissées dans la main au moment de leur départ, en leur souhaitant bonne chance, et qui devaient être vite épuisées. Ils ne se mirent pas moins en marche, tous les deux, bravement, tristement, douloureusement, 6il décidé à mendier pour secourir sa sœur, Nina

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décidée à mourir pour arriver jusqu'à son enfant* Ctiemin faisant,. tantôt ils se désolaient et tantôt ils espéraient. Une ûëvre ardente dévorait Niûa et par moments donnait à sa marche quelque chose de haletant. Il lui arrivait parfois de faire tout à coup deat cents pas en courant. La route était longue ; ils en avaient pour des jours, pour des semaines, pour des mois peut-être, ignorant les chemins, n'ayant pas de pain, pas de guide, pas d'asile.

Ils allèrent ainsi tout un jour droit devant eux, aa hasard. A la tombée de la nuit, des gendarmes leor^ demandèrent qui ils étaient Ils répondirent qu'ils voyageaient. Leurs vêtements, leur accent, leur mau- i vais français, leur misère les rendirent suspects. On les arrêta.

' La fatalité voulut que le pays fût alors infesté de malfaiteurs. On ne parlait que de bandits dévalisant les voyageurs. Il n'en fallut pas davantage pour rendre Gil et Nina encore plus suspects et les faire impliquer dans je ne sais quel procès local. On les retint six mois en prévention. Un moment Nina fut sur le point de dire au juge d'instruction qu'on lui avait en*

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leré sa fille, et de se senrir» pour le prouver, du passe* port de la marquise de Neilles, en en rëTëlant l*ori* gioe. Mais elle apprit que la voitare de la marquise avait été un mois auparavant arrêtée sur la route de Paris à Bordeaux. Ce passe-port pouvait donc non la sauver, mais la perdre* Le montrer, c'eût été confirmer les soupçons et donner une arme à Taccusation, qui cherchait à introduire Nina et son frère comme complices dans le procès qui s'instruisait. On aurait, sans nul doute, traité leur récit de fable, et voilà tout. A quoi bon d'ailleurs mettre la justice des hommes dans une telle confidence? la justice de Dieu ne suffisait-elle pas ? Une fois sortis de prison, une fois libres, une fois à Paris, Nina courrait chez la mar** quise, et Rosa reconnaîtrait sa mère.

Mais on ne sort pas de prison comme on y entre.

Les deux prévenus n'avaient pas cru un instant qu'ils pussent être condamnés. Il n'y avait contre eux d'antre chef d'accusation suffisamment établi que ce-< lui de vagabondage. On les condamna. Pourquoi? Quel était leur crime? Ils rignorèrent. Us étaient victimes d'une regrettable erreur judiciaire.

Ils subirent leur condamnation avec courage, et profitèrent de l'oisiveté que leur imposaient Tisolement et la réclusion pour apprendre complètement le français, dont ils ne savaient que quelques mots.

Ces longs mois de captivité eurent sur Tesprit de Nina une influence immense, et peut-être même, à son insu, décidèrent plus tard de sa vie.

Nina, née et grandie en pleine nature, ignorait les villes et les sociétés. A quinze ans, c'était un de ces beaux fruits mûrs qui n'ont plus à attendre de la jeunesse que la dorure du rayon de soleil. Enfant, elle avait élé élevée dans son village, au milieu des amulettes et des escopettes, entre la madone et la contrebande. Il lui était resté de cette éducation deux traits saillants qui formèrent son caractère : la douceur et la sauvagerie. Au demeurant, quoique façonnée à des mœurs dures et libres, elle était, dans son adolescence, la plus chaste enfant de tout le pays basque. On l'appelait la vierge de la montagne. A dix-sept ans, elle se maria très-légitimement à un chasseur d'ours et d'izards. Elle eût fait une véritable Diana Vemon du Midi. Ce devait donc être, pour une na-

tore de cette trempe, une rude étape que celle de la prison. Au lieu de la liberté, le cabanon ; au lieu du précipice, le préau ; au lieu des rocs sublimes de la montagne, les murs à pic et hérissés de broussailles de fer d'une maison d'arrêt.

Si les porte-clefs eussent eu des yeux plus observateurs, ils eussent été frappés du regard courroucé de cette créature altière quand elle essuyait leurs rebuffades. Nina, pendant les premières semaines, tordit de sa petite main brune les barreaux de sa cellule : habituée à la liberté, elle était prisonnière; la femme

était frappée après la mère. Pour comble de douleur,

on l'avait séparée de Gil, avec lequel elle ne pouvait échanger des regards ou des paroles que de loin en loin et par hasard. Hélas! Timpossibililé de l'évasion lassa bientôt la pauvre femme. Alors elle se résigna et songea. Nina était une intelligence. Elle avait un de ces esprits, rares chez les femmes encore plus que chez les hommes, qui savent tirer rapidement la conclusion de ce qu'ils voient.

Tout en balayant les cours, tout en mangeant son pain noir, tout en écoutant le dernier grincement de

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la clef qui la bouclait le soir dans sa cellule, tout ea cherchant h se consoler par révocation de sa fille ché* rie, Nina regarda autour d'elle et au-dessus d'elle, et conclut : Quel est le véritable nom de la prison? c'est la force. Nina s'éleva facilement à cette pensée simpto et terrible que la force est la servante de la puissance. Il y a, il est vrai, deux sortes de puissances, la bonne et la mauvaise. Tune qui se tourne contre le progrés, Vautre qui n'est que la consécration même de la loi [ et s'appelle la Justice. Mais la primitive ^t farouche Nina ne fit pas cette distinction trop philosophique, pour elle; elle envisagea la puissance dans son ensemble, la prit en bloc et y vit la condition absolue du bonheur. Point de vue logique chez une sauvage dont l'apprentissage se faisait en voyant sur sa tête et en sentant sur son front les clous du soulier ferré de la geôle.

La puissance 1 mot fait pour éblouir cette femme libre ! idée flamboyante qui contient tout, les dignités, les honneurs, les richesses, la considération publique, et qui jette à l'esprit un résumé laconique et brusque de toutes les joies du monde 1 La puissance!

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Intanique, iodépendaDcesupFâmQl sceptre magique» qui change la soumission eu respect, Tobéissancepas^ ri?e eu déyouement, qui fait un laquais avec une broderie et un héros avec une croix I La puissance I baguette de fée qui courbe tous les fronts autour d'ellOi et accomplit ce miracle d'extraire un flatteur d*un envieux I Vanité, peut-être, mais vanité qui donne le boabeur I verroterie si Ton veut, mais talisman I

Nina retrouva son frère en sortant de prison. Ils quittèrent la salle du préau pour le pavé ih la rue et pour la poussière du chemin. Pas plus de pain, pas plus d'asile en sortant de prison qu'en y entrant L'aumOne d*Egurral était depuis longtemps épuisée^ n fallait pourtant s'assurer de quoi vivre, manger et coucher, avant de reprendre la route de Paris. Partir encore sans autre ressource que celle de mendier, c'était s'exposer à une nouvelle arrestation.

n vint alors à Nina la pensée de faire ce qu'elle faisait si souvent avec son frère au soleil couchant, daus les petits villages de la frontière ou dans leurs pittoresques bivouacs de la montagne. Ils dansèrent tous deux» sur une place de Bayonne, une des danses

charmantes de leur pays. On s'attroupa. Quand ils eurent fini, et au moment où Gil ramassait le peu d'argent qu'on leur avait jeté, un passant, qui avait regardé Nina avec plus d'attention encore que les autres assistants, lui demanda si elle voulait danser sur son théâtre. C'était le directeur du théâtre de la ville. Elle accepta, quoiqu'il lui fallût s'engager pour autant de représentations qu'il plairait au directeur; en acceptant, elle abdiquait sa liberté, cette liberté qui lui était désormais si précieuse; mais, en refusant, elle refusait pour son frère de quoi vivre et pour ellemême de quoi gagner Paris. Elle s'engagea donc, modifia légèrement son nom, et dansa. Peu à peu, on ■

s'aperçut qu'elle avait une expression et une vie singulières dans sa danse. On lui confia des bouts de rôle:

elle les joua bien. On lui confia des rôles entiers: elle les joua mieux encore. Bref, elle fut applaudie, et, au bout de quelques semaines, la danseuse était actrice.

Tendre, passionnée, ardente, exallée jusqu'au fanatisme, capable à la fois de toutes les révoltes et de toutes les résignations, minée par une mélancolie de

LA BOHEME DOREE. 4 if

tous les instants, n'ayant au monde qu'un amour et qu'une pensée : sa fille, ce fut au milieu et au plus fort de sa douleur que Niiîa devint comédienne. Sa vocation ne devait se développer que peu à peu, presque à son insu etcomme malgré elle. Jamais visage n'avait caché plus de pâleur sous le vermillon et le carmin du théâtre. Il y avait dans ce métier, où tont était chiflfons, carton, oripeaux et clinquant, quelque chose qui lui faisait Teffet d'une ironie. Pourtant elle s'y jeta à corps perdu. Il l'avait fallu. Toutes les nécessités de sa nouvelle existence, elle les subit. Elle prit, les yeux fermés, les mœurs de la coulisse. Pour les jeunes gens de la ville, c'était une maîtresse à avoir et qu'on avait. Dans l'occasion, elle sablait le vin de Champagne tout comme une autre, mais avec une sorte de soif étrange. Elle avait tout accepté du théâtre de province, la coulisse, et quelle coulisse I la scène, et quelle scène ! l'avant-scène, et quelle avant-scène ! Ce que Ninon souffrit alors eût dépassé les forces d'une autre femme. Il lui fallut vivre de cette vie telle qu'elle est, avec ses laideurs, ses vices et ses hontes dévorées. Elle s'y résigna. Elle ouvrait sa loge à tous.

us LÀ BOHÊME DORÉE.

elle riait, elle échangeait le propos contre le propos» ramassait le bouquet, recevait le billet-doux et accep* tait lé souper. Cette femme, qui portait en elle un drame vivant et sombre, le traînait courageusement ii travers ce répertoire de province, deyant cette rampe fumeuse et sous ce lustre de quinquets, heurtant son àme à ces décors, jouant tout, vaudeville, comédie et drame, depuis les ûéjazet jusqu'aux rOles de MarSt depuis les Sauvages de la montagne d*Or jusqu'à Célimène. Ce deuil perlait le couplet. Cette doulear était grande coquette 1

A partir du jour oii Ninon fut actrice, elle ne s'ap* partint plus. Son âme, avec toutes ses émotions, était, désormais à la foule, au public, au premier passant payant son entrée. Voulait-elle s'enfermer avec son frère et parler de Rosa? c'était l'heure de la répé* tition ; voulait-elle prier î c'était l'heure de la repré^ sentation, et elle allait représenter une autre souffrance que la sienne, et ses yeux allaient pleurer d'autres larmes que les vraies 1 Qu'était-ce quand il lui fallait sourire, quand il lui fallait être brillante et enjouée et mettre des fleurs dans ses cheveux? On lui

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criait bravo ; elle avait été si spirituelle, elle avait été si touchante; hélas ! comme elle laissait tomber sur son sein sa noble tête toute souffletée d'applaudissements 1

Gil, d'ailleurs, était pour elle un consolateur admirable.

De huit ans plus jeune que sa sœur, il n'avait avec elle aucune ressemblance ni morale ni physique. Élevé dans la vie nomade qui avait rempli Tenfance et la première jeunesse de Ninon, il avait le goût de ïimprévu et de la péripétie. Il avait l'horreur de la monotonie et de tout ce qui, dans les mœurs bourgeoises, constitue la gravité et la routine. 11 était né sous rétoile de la gatté. Tout ce qui était divertissement, plaisir, costume, clinquant, paillette, le ravissait. Un peu pétri de la même pâte que son illustre homonyme, le bachelier de Salamanque, il avait en lai une dose considérable de patience, de bonne humeur et d'entrain. Il était créé pour l'aventure. Bohémien de naissance, il était bohème de caractère. Intelligent et précoce, il avait appris à écrire et à lire ea déchiffrant les affiches des saltimbanques ambu-

lants, pour lesquels il avait eu, tout jeune, une admiration illimitée.

Si, au lieu d'être né en Espagne, il fût né à Paris, | il aurait passé, comme les gamins, des heures entières devant le théâtre de Guignol. Tout enfant, il ' faisait la roue sur les chemins, sautait, gambadait, I courait, chantait. Quand il eut treize ans, sa sœur lui 1 donna un ravissant costume de ballerino. Il fallait le j voir alors avec la veste de satin brodée, le petit gilet j mordoré, la culotte à coins et les bas blancs. Comme '

il dansait leste et agile I comme il se balançait et se :

t courbait avec la souplesse d'une couleuvre I Comme il ,

frétillait, sous ses oripeaux étincelants et piqués de |

lumière par le ciej bleu d'Espagne I Sa danse était du ;

vif-argent au bout d'un rayon de soleil. Brave d'ail- j

leurs, ne craignant rien de personne, n'ayant ni soif '

ni faim quand le pain et l'eau manquaient, vivant

d'un oignon cru et d'une cigarette, espiègle et allègre, ;

rendant tin pied-de-nez pour une chiquenaude, il al-

lait où Ton voulait, couchait où Ton pouvait et se fût

passé de tout le monde, — excepté de sa sœur. Il avait

pour elle le culte qu'elle avait pour sa fille. Il faut

toujours qu'on se dévoue, quand on est bon : Gil avait concentré sur sa sœur tout ce qu'il avait de facultés aimantes. Elle était sa préoccupation incessante. Elle était son but et son idéal. Lui plaire, l'aider, Taimer, la suivre, — il ne voyait rien au delà. Et c'était tout simple. L'enfant n'avait jamais vu son père ni sa mère. Tout ce qu'il connaissait d'eux, c'était sa sœur. Elle était pour lui la famille vivante. Elle l'avait élevé et nourri. 11 avait eu à huit ans la petite vérole, et sa sœur l'avait soigné, au risque de gagner sa maladie et de se défigurer. Donc il l'aimait passionnément, en raison aussi de cette loi des contrastes qui se plaît à souder ensemble les natures les plus opposées. Elle était mélancolique ; il était gai. Elle était grave ; il avait le diable au corps. Raison de plus pour l'adorer. Il l'aimait avec la fidélité et l'exclusivisme aveugle d'un (Jhien ; pour elle, il se serait volontiers logé dans nne niche, et il aurait essayé de prendre la lune avec ses dents si elle lui avait dit : Apporte.

Au physique, il était laid, mais d'une laideur aimable et spirituelle. Son teint grêlé s'était bronzé pendant sa vie de plein air. Il avait le nez comme brisé

8oas le front, petit, mince, retroussé et mobile dans le bout. Uœil était bien fendu, quoique un peu à fleur de tête, et jouissait d'une vue admirable. Le front était protubérant et mamelonné de deux bosses qui indiquaient la mémoire. Il tondait en brosse ses cheveux d*un blond ardent, comrme tous les gens dégourdis qui aiment à ne point gêner leurs mouvements et à en avoir vite fini avec leur toilette. Ce qu'il avait de remarquable, c'était sa petitesse. Très-bien fait pourtant et admirablement proportionné, il avait brusquement cessé de grandir à quatorze ans, et sa taille, à laquelle un exercice quotidien avait donné une vigueur sèche et musculaire, était restée celle d'un adolescent, n avait la main maigre et osseuse et un poignet de bronze. Tel qu'il était, petit, laid, grêlé, mais vif et difficile à décourager, Gil fut pour sa sœur, dans sa douloureuse épreuve, une véritable providence. Il fut le bras sur lequel elle s'appuya et le cœur qui la soutint. L'excellent garçon, gamin par la mesure et homme par le courage, tâchait, au logis, de remplacer à Ninon son enfant volé, par du bruit et du mouvement. Quand elle était dans ses tristesses, il

la faisait sourire avec un lazzi heureux. Il lui cban* tait ou il lui dansait quelque chose* Il était comme un pinson pesé au bord du berceau vide. Puis il savait faire mille choses : il s'occupait du ménage, allait au marché, payait, recevait, mettait la nappe et le cou* vert, préparait un plat du pays en fredonnant un air du pays, et ne trouvait rien ni au-dessus ni au--dessous de lui. Avec le caractère que nous venons de dépeindre, on comprendra même que ce métier de comédien, qui humiliait sa sœur, devait lui plaire. Il faisait répéter à Ninon ses rOles et lui donnait la réplique. Il la soufflait aux répétitions, la servait dans sa loge et Tapplaudissait dans la salle. Que de fois il regarda du coin de l'œil, avec une secrète convoitise, la poudre, les mouches et la houppe de cygne ! Il lui arriva môme, quand il était seul, de s'emparer en tapinois du pot de rouge et de s'en étaler une bonne couche jusque sur le nez ; il se peignait les lèvres et les sourcils ; il empâtait de blanc de céruse les marques de son visage, et, une fois ainsi, il osait se mirer : ù bonheur l il n'était plus grêlé. Puis, quand il entendait la sonnette du régisseur annonçant la fin de

Facte, vite il courait à la cuvette, passait, en soupirant, la serviette sur le pastel et débarbouillait son portrait. Incorrigible adorateur de la paillette et du chiffon, il se prit d'amour pour la comédie. Il aima Fescalier noir qui conduisait aux coulisses, la vie en commun, le tutoiement, le cabotinage. Il lui vint une passion pour les décors. Il fut l'amant secret des rôles. Chemin faisant, il se fourra dans la tête et apprit par cœur quatre ou cinq cents pages de Molière, de Regnard et de Beaumarchais. Ses personnages de prédilection, c'étaient les valets. Il trouvait en eux l'étincelle qui lui plaisait. Recevoir des coups de bâton, sauver les amoureux, duper les jaloux, berner les avares, mettre le feu aux quatre coins de la morale des pères grognons, entrer, sortir, courir, porter des lettrès, et avoir toujours dans sa poche le trousseau de clefs de la présence d'esprit, voilà ce qui, dans le vieux répertoire, lui parut être sa vocation. Ici encore se retrouvait son inclination native. Il voyait dans le valet l'homme utile aux autres. La domesticité lui paraissait être la grande école du dévouement. Bref, comme une jeune fille rêve toilettes, lui il rêvait livrées. Il

ambitionnait d'entrer dans la peau de Mascarille et

dans le sac de Scapin. La résille de soie de Figaro

l'empêchait de dormir, et la bouteille de carton de

Sganarellé Favait grisé.

Si bien qu'à la fin, il n'y put tenir. Il parla de son

goût à Ninon, qui le fit engager. Il débuta dans le Barbier de Séville, souvenir de sa chère Espagne, et, pendant dix-huit mois, à côté de sa sœur qui jouait les premiers rôles, il joua les valets, en parcourant toutes les antichambres de l'ancienne comédie, du vaudeville et du drame.

Enfin, Ninon put rompre, en payant un assez fort dédit, l'engagement indéterminé qu'elle avait été forcée de conclure avec le directeur de Bayonne. On lui faisait de Paris de très-belles propositions. Il ne s'agissait plus d'une misérable scène de province, il s'agissait d'un des théâtres les plus importants de la première ville du monde. Ninon accepta cette fois avec un empressement facile à comprendre, et en pensant, non au théâtre, mais à Paris. Enfin, elle allait donc s'y trouver [dans ce Paris dont le mirage la fuyait depuis si longtemps;

dans ce Paris où était la marquise, où était sa fille I Plus de deux ans s'étaient passés depuis le rapt de Rosa. L'enfant devait avoir atteint sa huitième année. Ninon et son frère étaient à peine descendus de voiture qu'ils se faisaient conduire rue de l'Université, à l'adresse indiquée sur le passe-port de la marquise.

•— Madame la marquise de Neilles est-elle chez elle? demanda Ninon d'une voix brisée par Témotion.

Le domestique répondit que la marquise était absente depuis deux mois, et qu'elle était partie pour l'Italie avec sa fille.

Ninon rentra chez elle désespérée.

Les jours et les mois s'écoulèrent. L'hôtel de Neilles

continuait de rester fermé. La marquise ne revenait pas.

Le nom de madame de Neilles était fort connu dans le monde élégant de Paris. La beauté, le talent et la renommée naissante de Ninon ne tardèrent pas à attirer dans son intimité quelques-uns des hommes riches et désœuvrés dont se composait la société de la marquise; un jour on présenta à l'actrice l'agent de

change de madame de Neilles, le baron Horace Fr^ mont.

Ancien viveur retiré dans le veuvage, M. Horace Frémonty quoique fort bien posé dans tous les mondes, était un des parvenus les plus véreux de la fortune. Homme d'épée d'abord, puis homme de Bourse, en dernier lieu baron, agent de change et homme du monde, Frémont, quoique précédé d'une réputation complexe, était reçu où il voulait et recevait qui il voulait, comme un homme qui s'était trouvé brusquement, un beau matin, avoir à ses breloques une clef des caves de la Banque.

Un mot sur ce personnage, qui ne paraît encore ici qu'incidemment, mais qui reviendra. On se tromperait si l'on croyait, en le retrouvant dans la suite de ce récit, que Tauteur a eu Vintention de représenter dans Horace Frémont ce qu'on est convenu d'appeler l'homme d'argent. La clabauderie contre la Bourse et contre l'agiotage est une pauvre banalité. L'homme de Bourse, comme l'avocat, comme le médecin, comme l6 juge, comme le savant, remplit une fonction sociale. Le crédit est un des organes nouveaux et essentiels

du progrès; et, quoique nous sachions qu'il est de mode (vieille mode, après touti) de déverser le blâme sur le spéculateur, qu'on appelait jadis le financier, il n'entre ni dans nos vues ni dans l'esprit de ce livre de nous associer à cette vertueuse et pudique levée de boucliers. La grande initiative financière est productive de la richesse publique et, par conséquent, savamment réglée, du bien-être universel. Qu'on flétrisse l'agiotage sans foi ni loi qui s'embusque dans les détours de l'artère du crédit, c'est bien, rien de plus moral et de plus nécessaire ; mais nous ne confondrons jamais l'intelligence et la tricherie, la spéculation qui féconde et la rapine qui stérilise.

Horace Frémont, tel que nous le mettons en scène, est tout simplement une variété de l'intrigant. L'intrigant, on le sait, s'est de tout temps glissé partout. Il est dans l'art, dans l'armée, dans la diplomatie, dans la science, dans l'administration. S'il faut en croire la Bible, il était dans le paradis terrestre, derrière le plus honnête de tous les arbres. L'intrigant argenté a donc tout naturellement sa place dans la Bohême dorée.

Horace Frémont, quoiqu'il ne fût plus très-jeune, se trouva être très-galant. Il fit la cour à Ninon, mais une cour d'homme qui a des ménagements à garder Tis-à-vis du monde, une cour discrète, sans témoins, une cour qui voulait avoir son heure, son entrée, sa sortie. L'actrice ne refusa pas ces tête-à-téte ; au contraire : elle avait su que l'agent de change était l'homme d'affaires et l'ami de la marquise. Elle le fit causer; dans ses conversations avec lui, conversations où rien de ses préoccupations secrètes ne perça et où elle ne montra que la curiosité banale des actrices à l'endroit des femmes du monde, elle apprit que la marquise de Neilles était dame d'honneur de madame la Dauphine, et possédait une des plus grandes fortunes et un des plus beaux noms de la Lorraine ; que son mari l'avait laissée veuve après deux ans de mariage, avec une fille unique au profit de laquelle le roi avait constitué en majorât la terre de Neilles avec le droit, pour la jeune héritière, de conférer un jour à son mari, non-seulement le titre de marquis de Neilles, mais encore la pairie attachée à ce marquisat. L'agent de change parlait de mademoiselle Rosa de

Neilles comme d'une des plus ravissantes personnes qu'on pût voir. Sa mère lui faisait donner la meilleure éducation et l'entourait des mattres les plus célèbres. Déjà, avant son déport pour l'Italie, la jeune flUe an-« nonçait une vocation musicale que son séjour dans la patrie de Palestrina devait mûrir et développer. Mademoiselle de Neilles serait un des plus magnifiques partis de Paris. Le roi signerait à son contrat, et la main de la jeune marquise provoquerait un véritable assaut parmi les fils de famille du faubourg Saint-Germain.

Cet ensemble de faits, Ninon ne l'apprit pas à la fois. Il lui fallut beaucoup de temps et beaucoup d'adresse pour arracher une à une toutes ces confidences au baron financier, sans qu'il se doutât de rien. Mais quand elle les eut toutes reçues, elle les groupa dans son esprit, et il en résulta pour sa conscience et pour son cœur la plus horrible des perplexités.

Sans doute elle pouvait toujours donner suite à son projet, attendre le retour de la marquise, arriver chez madame de Neilles à l'improviste, se présenter devant elle et devant Rosa en criant : Ma fille!... La mar-

qnise ne pourrait pas ne pas lui rendre son enfant. Rosa, qui avait déjà Tâge de la mémoire quand sa mère l'avait perdue, ne pourrait pas ne pas se souvenir de sa mère. Rosa la reconnaîtrait, Rosa lui sauterait au cou; et, une fois qu'elle sentirait les bras de sa fille Tétreindre, elle ne la lâcherait plus, elle ^empo^ terait!

Où cela?

Dans sa chute I ^

Dans sa maison d'actrice, dans sa destinée d'actrice, dans cette maison et dans cette destinée dont le seuil est une limite pour les respects du monde! Dans cette Tiedoût le pain amer se gagne au jour le jour! Dans cette ?ie de coulisses, dans cette vie d'oripeaux, dans cette vie de misères I

Que donnerait donc Ninon à sa fille en échange de ce qu'elle lui prendrait? La considération des hommes? Sa fille l'avait chez la marquise; Qlle ne l'aurait plus chez l'actrice. La fortune ? Sa fille l'avait chez la marquise; ce qui l'attendait chez l'actrice, c'était le luxe précaire d'un métier où le génie même ne donne pas à la femme l'égalité avec les autres femmes. L*hon-

neur? Il était chez la marquise ; ce qui Tattendait chez Tactrice, c'était le perpétuel voisinage de la galanterie, du tutoiement et de Fintrigue. Le bonheur ? Il était i chez la marquise; ce qui Tattendait chez Tactrice, c'était l'aventure. Un mari? Elle Taurait chez la marquise; ce qui l'attendait chez l'actrice, c'était un amant I

Avec la marquise, Rosa avait des maîtres, des admirateurs, toute une cour; elle verrait toutes les portes, même les plus grandes, s'ouvrir devant elle ; le , roi signerait à son contrat; elle serait marquise et pairesse de France ; et il n'y aurait pas aux réceptions des Tuileries de voiture plus splendide que la sienne, et il n'y aurait pas de plus noble blason que le sien. — Ah î cache-toi plutôt de ta fille, pauvre actrice, se disait alors Ninon en se prenant la tête dans ses mains et en fondant en larmes, avec ta misérable afiSche de théâtre toute souillée de boue !

Mais, riche déjà, Ninon ne pouvait-elle pas s'enrichir encore et arriver à assurer pour toujours à son enfant l'aisance et le luxe? Aisance calomniée ! luxe questionné, dentelle à dentelle et bijou à bijou,

par ropinion! Chez sa mère adoptive, Rosa ne porterait jamais un diamant qui ne fût digne de son front.

Aimait-elle du moins Rosa plus que la marquise ne l*aimait? Avait-elle du moins la ressource de se dire qu'en redemandant sa fille, c'était un meilleur amour maternel qu'elle lui rendrait? Non. Jusqu'ici, à en juger par tous les tendres soins dont l'éducation de mademoiselle de Neilles était entourée, l'amour de Ninon pour Rosa ne valait pas un baiser de plus que celui de la marquise.

Ainsi, c'était donc vrai, Ninon ne pouvait reprendre sa fille à madame de Neilles qu'à la condition fatale de la reprendre aussi au bonheur. On la lui avait enlevée, soit. Le droit légal et le droit moral de la véritable mère subsistaient toujours, et elle pouvait arriver chez la grande dame, elle, la comédienne, terrible et vivante. Elle pouvait se montrer, après tant de jours et tant de mois écoulés, devant sa fille, au milieu de cette existence de calme, de joie, de lumière et de pureté ; elle pouvait surgir brusquement, avec sa vie d'aventures, de luttes, d'amertumes, de déboi-

468 LA BOHÊME DORÉB.

res et d'avanies, et crier au paradis : Tu m'M volé mon enfant, rends-le-moi I

C'était son droit. En userait-elle?

Si elle n'en usait pas, qui sacrifiait-elle? Ellemême. Si elle en usait, qui sacrifiait-elle? Sa fille.

Et ce sacrifice de son enfant, si elle avait le courage et Tégoïsme de l'accomplir, où pouvait-il la me- "j ner? Ici s'ouvrait un abtme devant lequel Ninon reculait épouvantée. Il pouvait la mener à se faire haïr de son enfant I

Brusquement arrachée à la vie et au monde de la marquise pour tomber dans la vie et dans le monde de l'actrice, Rosa, si bonne et si douce qu'elle fût, ne pourrait pas ne pas comparer ce qu'elle quitterait chez l'une avec ce qu'elle trouverait chez l'autre. Quoi ! s'être endormie fille d'une marquise et, tout à coup, du soir au matin, se réveiller fille d'une actrice ! Quoi! s'être endormie la veille en rêvant à son premier bal peutêtre, en pensant à sa première toilette de jeune fille, avoir choisi sa robe, avoir décidé la nuance de ses rubans, avoir reçu un bouquet de quelque charmant danseur de son âge, se faire une fête du lendemaini

LA BOBÊME DORÉB. 459

a un mot, et le lendemain plus de bal ! Se réveiller sans sa robe, sans ses rubans, sans son bouquet, dans une chambre inconnue I Avoir eu la veille pour amies des filles de duchesses, et, le lendemain, sortir dans la rue, les rencontrer et n'être plus reconnue par elles ! Les avoir eues pour égales et pour sœurs pendant des années, et tout à coup les voir se détourner de soit Voir la rue, la maison, la fenêtre de la chambre où l'on a vécu si heureuse et ne plus oser entrer dans la rue, ne plus pouvoir entrer dans la maison ni dans la chambre; être éclaboussée par la voiture armoriée qui vous a portée ; n'être plus saluée ni par les amies qui vous ont tutoyée, ni par les hommes qui vous ont gâtée, ni par les laquais qui vous ont seniel Enfin, chose affreuse, rencontrer peut-être tout à coup, dans quelque promenade, cette marquise de Neilles qui vous a élevée, qui vous a entourée de maîtres, qui vous a ouvert Tesprit, l'âme et le cœur, qui vous a fait épeler votre premier livre, votre première prière, votre premier talent, qui vous a tout prodigué et tout promis, rencontrer tout à coup cette mère-là, n'être plus sa fille et l'aimer encore!

A cette conclusion fatale, Ninon essuyait une sueur froide sur son pâle visage. Elle se prenait le front] dans les mains et fondait en larmes.

— Et moi I disait-elle, que serais-je pour toi, mal fille bîen-aimée? Une étrangère! une morte qui se remettrait à vivre, une mère dont il te faudrait brus-] quement rapprendre le nom, le visage, la voix, lebai-j ser, un mauvais ange qui te retirerait la parure da| bal, récrin de la fiancée, toutes les pures couronnes! promises à ton front, et qui ressusciterait pour f ar-j racher au ciel I Avec moi, plus de titre, plus de for-| tune, plus de respect, plus rien I Au lieu des hommesl inclinés, les hommes familiers, un monde étrange] où s'évanouiraient une à une toutes tes illusions, desj mots nouveaux que tu ne comprendrais pas, des coups i d'œil singuliers pour qui tu ne serais plus qu'une belle fille, le contact de liaisons libres et faciles qui te feraient rougir, puis rêver, puis déchoir ; enfin, un amant, un jeune homme, beau, noble, riche, que tu aimerais et qui t'abandonnerait ! Et alors, oh ! alors, tu te tordrais les bras de désespoir, n'est-ce pas, ma Rosa? tu pleurerais de honte; tu te dirais que cet

homme, dont tu aurais été le caprice, eût été trop ' heureux de t'avoir pour femme si je f avais laissée à h marquise; tu maudirais le jour où tu serais devenue la fille d'une actrice, et tu maudirais cette actrice, et tu haïrais cette mère I

An milieu de toutes ces perplexités, Ninon avait ïepris sa vie de théâtre. Elle l'avait reprise avec la passion fiévreuse d'un cœur qui a besoin d'une 'diversion puissante. Peu à peu, son talent s'illumina et grandit. Tout Paris vint la voir. ' Encouragée par le succès, elle versa à pleins bords dans son jeu toutes les forces vives de la douleur. Jamais l'art n'avait eu Qoe plus grande actrice, la société n'ayant jamais eu peut-être une plus grande victime. La souffrance, c'est du sublime qu'on a en soi.

Peu lui importait la pièce I peu lui importait le r61el C'était elle qui était le drame. Elle faisait tout rivre autour d'elle. Le décor où elle paraissait vivait, la table où elle écrivait vivait, la chaise où elle s'asseyait vivait. Son âme contenue la débordait et ruisselait en émotion sur la scène et dans la salle.

Un soir, elle jouait. Une loge s'ouvre, à sa droite,

au-^dessus de la rampe. Une femme en toilette de y entre avec une toute jeune fille, douze ans à pei Ninon se sent frappée au cœur. Pourtant, qu'avaiei ces nouvelles venues d'extraordinaire? Rien. La avait grand air, la fille était charmante. Rien là singulier. C'est égal, Ninon trembla. Quelqu'un q était dans la coulisse^ et qu'elle voyait, désigna dil doigt la loge et nomma la marquise de Neilles. \

Ninon s'évanouit en scène. il

On fut forcé de baisser la toile et de venir dire public que mademoiselle Larovère avait été prise d' indisposition subite, et que, pour ne pas interromp la représentation, une autre actrice lirait son rôle.

Le lendemain, Ninon fit passer sa voiture dans rue de la marquise. Les volets de Thôtel étaient toolj grands ouverts. La voiture de Factrice passa sans s'arrêter.

La résolution de la malheureuse mère était prise« Elle avait renoncé à son enfant. Par amour maternel, elle avait cessé d'être mère.

— Ah! s'écria Gil en l'embrassant, tu es un monstre de dévouement I

LA BOHÊME DORÉB« 463

n faut bien se représenter le moment où se passe ^tre histoire. La monarchie était alors dans tout son ^lat, quoiqu'il ne lui restât plus qu'un an à vivre. Jamais les anciennes form^ et les anciennes splendeurs I de la dynastie bourbonienne n'avaient semblé plus Itivantes et plus imposantes. Charles X, surlepen* I diant de sa chute, était en apparence le chef d'un ré« I gime solide et fondé. Il avait Tacclamation de la I France et l'adhésion de Chateaubriand qui s'hono* lût d'être son ambassadeur. Le roi et sa cour venaient de faire, dans les provinces de FOuest, une revue des populations royalistes, où ils n'avaient recueilli que des ovations et étaient à la veille d'entreprendre leur fameux voyage d'Alsace. Voyage enthousiaste et trompeur, dont le dernier arc de triomphe s'ouvrit sur Holyrood 1

En ce moment donc, un siège k la chambre haute, un grand titre, une famille qui, comme celle de madame de Neilles, pouvait feuilleter toute l'histoire de France avant de remonter jusqu'à la source de sa généalogie, la faveur du roi et des princesses, devaient fasciner celte Ninon qui, quelques années auparavant,

dans sa prison, avait à jamais gravé en elle, comm<| l'expression suprême de l'idéal humain, ce mot : puissance !

La puissance, sa fille l'a^vait !

Oui, il s'est rencontré de nos jours, parmi les ac-« trices, sur le plan des Mars, des Duchesnois, dei Pasta, des Malibran et des Dorval, une femme qui| pendant dix ans, tout en faisant son métier de comé^ dienneeten le faisant avec génie, Ta haï, méconnu méprisé, et qui, de notre société, n'a rien voulu voi et n'a rien vu que l'éblouissement des vanités hu-^ maines; une femme qui s'est volontairement privée dei son enfant pour le Msser au sommet, pour lui voifl sur la tête les fleurons du marquisat et sur les épauler le manteau de la pairie ; une mère, dénaturée à forco d'amour, qui s'est destituée de son droit, de son cœur J de sa mission et de son sacerdoce, et qui, à la fois! sauvage et résignée, implacable et tendre, a consommé i son sacrifice en silence, et, devant sa fille puis-: santé, a crucifié pour jamais ses embrassemenis ! Oui, elle s'est rencontrée sans que personne l'ait jamais soupçonnée, cette courtisane doublée d'une martyre;.

ra vue sur la scène, dans les rues, dans les proinadeSy dans les fêtes, dans les soupers; on a choqué les verres avec elle; on a ri de ses bons mots; on Ta surprise tantôt railleuse et tantôt douce, aujourd'hui imère, demain sombre et désolée, puis tout à coup tonte gaie et toute folle de plaisirs ! Elle a vécu dans k fracas de Paris, cette lorette tragique qui vous regardait avec une larme traversée d'un éclair, et qui irait, en cachette, écrit sur son cœur de marbre : — Ci-glt ma fille !

Le retour et la présence de la marquise à Paris ne firent que fortifier Ninon dans son renoncement. Elle Bot parfois occasion de rencontrer madame de Neilles 5t Rosa aux promenades ou dans les théâtres. La jeune fille était si belle et si rose et avait un tel air ïépanouissement de vie et de bonheur, que Ninon layoura avec délices la pensée de son sacrifice. • Seulement, elle fit tout pour se rapprocher de Rosa. Bile s'allacha Fami de la marquise, M. Horace Prémont, par des liens de plus en plus intimes, et prit îur lui assez d'ascendant pour qu'il n'eût plus, dans ta société de sa maltresse, de ces contraintes et de ces

réserves que les hommes du monde apportent génè» ralement dans leurs rapports avec les femmes da théâtre.

Elle sut par lui comment la vie de Rosa était réglée» ses heures de sortie, ses heures de rentrée, si Rm avait été la veille au bal, comment elle était habillée, quels étaient ses fournisseurs, de quelle modiste lai venaient ses robes, de quelle fleuriste ses coiffures. Uagent de change racontait h Tactrice ces détail pôle-méle avec beaucoup d'autres choses. Elle, tool en jouant Tindifférence et en n'attachant d'apparente Importance qu'à ce qui ne l'intéressait pas, elle re* cueillait avec avidité tout ce qui avait rapport à sa fille.

Plusieurs années se passèrent ainsi. Mademoiselle, de Neilles se développait et grandissait rapidemeat a^rec la précocité des beautés espagnoles.

Peu à peu, toutes les folles idées qu'un cœur qui vit de la vie d'un autre peut concevoir loin de ce qu'il aime, l'actrice les eut. Elle quitta son carrossier pour celui de la marquise, et il fallut que Ninon eût une voiture exactement semblable à celle oii Rosa sortait;

LA BOHÈMB DORÉB. 467

l'actrice eut la même couturière, le même coiffeur, le même parfumeur, le même bijoutier que la jeune fille. Quand on faisait une robe à mademoiselle de Neilles, Ninon le savait et achetait des coupons de Fétoffe, non pour la porter, mais pour la regarder. De tempe en temps, la modiste et le bijoutier disaient à Tactrice : f Voici un chapeau, voici un bracelet pour mademoiselle de Neilles. » Et l'actrice de les trouver charmants et de vouloir tout de suite les pareils. Puis, rentrée diez elle, Ninon regardait la robe, le chapeau, le bracelet, et se figurait que sa fille allait sortir de tout cela.

Bientôt ces stériles bonheurs ne lui sufiirent plus. U lui fallut se rapprocher encore de Rosa.

L'actrice apprit par Tagent de change que madame de Neilles cherchait depuis longtemps à se loger et Toulait quitter sa maison de la rue de TUniversité.

À force de ruse et de diplomatie, Ninon parvint à faire acquérir par la marquise la grande et la plus belle portion de son hôtel, vaste et somptueux b&timent que Ninon avait acheté dans cette intention, après ravoir soigneusement visité et compris tout le parti qu'elle pouvait tirer de la mitoyenneté des deux

470 LA BORÊKE PORÉE:.

-r Toi! mon frère! toi! domestique! s'écrit Ninon»! jamais I

— Bah! répondit Gil, voici un an que je suis ^m

le métier.

— Toi!

— Est-ce que je n'ai pas joué les valets penijant ni an en province? Pourquoi ne jouerais-je pas unij

fois par hasard un domestique au naturel? Groom J ajouta441 en riant, c'est précisément ce qu'il me Ulk lait pour compléter mon répertoire. ,

^ Toi domestique I répéta Taçtrice en retenant ofl(| larme.

— De ma nièce! riposta Gil avec un geste ded^

gnité comique.

— Mais ton engagement qui va se signer ?

— Je le change contre des gages, [ ' — Mais tes débuts avec moi ? \

— Je débuterai avec ta iille. Et puis, vois-tu, ^

m'amusera. Ce sera tout de même de la comédie, c(| sera tout de même un rôle. Dame! il faudra avoi^ l'air grave et respectueux, il faudra obéir. Ça m* changera. Et puis, c'est drôie ! ça me va; et si ta filM

rfest pas contente de moi, il faudra qu'elle soit bien difficile. Plus que ça de domestique pour servir madefflôiselle : un chef d'emploi, un valet qui sort de chez Molière! Et puis, je sais le métier, va. Qui est-ce qui a toujours fait le ménage ici? moi! Qui est-ce qui serre tout, qui est-ce qui frotte, qui est-ce qui brosse, qui est-ce qui êâsuie? mol! Je sais épousseter aussi bien un appartement qu'un décor, je porte admirablement les vraies lettres, et je n'ai pas besoin de souffleur pour allumer le feu! Recommande-moi à ton

Le surlendemain, Gll entrait au service de made-' ttioiselle de Neilles.

L'été suivant, la marquise alla passer deux mois en Lorraine avec Rosa et le baron, laissant OU à Pari» pour garder l'hôtel.

Quinze jours après leur départ, l'actrice commandait une copie du portrait de sa flUe, et, aidée de son frère, faisait secrètement transporter, dans la cham-* bre oh nous l'avons laissée au début de Cô chapitre, les meubles de Rosa, qu'elle remplaçait par d'autres exactement pareils. Une porte secrète, pratiquée au-

trefois par le mattre du logis pour favoriser sans dout quelques nocturnes débauches, mettait en commui cation l'hôtel avec la petite maison, et donnait à la foi^ dans les deux chambres. Seulement, dans la chambi habitée par Rosa, cette porte était une grande glac enchâssée dans la boiserie, et dont le cadre sculpté chait, sous les rubans et les lacs â.*amour, des gom et une serrure.

Ainsi, rinfortunée mère était parvenue, sans qu< rien transpirât de son secret, à résoudre le problème de vivre à la fois loin de sa fille et tout près d'elle, d( rester inconnue d'elle et de pouvoir, grâce à son frère,] confident dévoué jusqu'à l'héroïsme, connaître toul l'existence de Rosa. Morte pour Rosa, Ninon parta^ geait cependant le môme toit et avait à sa tomb( une porte dérobée donnant sur la chambre de soal enfant.

C'est dans cette tombe que l'actrice avait eu si grande hâte de venir s'enfermer aussitôt après être arrivée chez elle. Dès qu'elle y fut, elle se dirigea vers le fond de la ruelle et agita le cordon d'une sonnette dont on n'entendit pas le bruit.

Un instant après, la porte secrète s'ouvrit, et un tout jeune homme en livrée parut. C'était Gil.

La sonnette qui Tavait appelé correspondait avec la mansarde qu'habitait Gil dans Thôtel de Neilles.

Le frère et la sœur se jetèrent dans les bras l'un de l'autre.

— Comment va-t-elle? demanda l'actrice.

— Toujours au mieux, répondit Gil.

— Rien de nouveau ?

— Peu de chose. La marquise a pris le deuil d'une tante. El toi! ton voyage?

— A parfaitement réussi. J'ai vu Egurral.

— As-tu ce que tu voulais ?

— Tiens ! lis.

Ninon montra à son frère la déclaration de l'aubergiste.

— C'est en effet une preuve, dit Gil, mais qu'en vcui-tu faire ?

— Sois tranquille ! répondit l'actrice avec une voix profonde, elle servira.

— Et Egurral? demanda Gil.

— J'en a^ fait ce que j'ai voulu. Après avoir obtenu

de lui sa signature, il était important de Téloigner. C'eût été, jusqu'à nouvel ordre, un témoin au moto inutile. 11 part dans quelques jours pour l'Amérique, et j'aurai de ses nouvelles dans deux mois au plus par mon banquier. Tout mon plan a réussi. Tu vols que mon voyage a été excellent.

— Savait-il ton nouveau nom?

— Il ne savait ni le mien ni celui de la marquise. De plus, son départ pour New- York va mettre trois mille lieues entre notre secret et lui.

— Ainsi, à part toi et moi...

— Personne ne sait que Nina est vivante.

— C'est bien !... Tu n'as pas de recommandation nouvelle à me faire au sujet de Rosa? demanda Gil.

— Non.

— Alors je t'embrasse et je rentre.

— Si vite?

— Oui. Ces dames sont à dîner, et, dans une heure, nous allons au Vaudeville.

— Je ne te retiens plus.

— Et puis, tu sais comme il faut que je prenne des précautions pour être sûr de ne pas être surpris ou-

LÀ aOHÊMfi DOAÉfi» 475

yra&t cette porte» continua Gil en se dirigeant vers Vii* sue par laquelle il était entré.

-^Oht accorde- moi une grâce, dit Ninon à son frère au moment où celuiniïi tournait la clef dani la stfrure.

•^ Laquelle, chère sueur? Tu sais bien que je suis encore plus ton domestique que celui de ta fille*

— Laisse cette porte entrebâfllée un moment* ^ C'est bien imprudent.

•- Seulement une minute, pour que je voie sa chambre ! et puis tu la refermeras*

— Folie 1 tu sais bien qu'il n'y a rien de changé. Tu l'as déjà vue dix fois.

— C'est égal. Rien qu'une minute ! le temps d'un ' regard d'amour !

Gril ouvrit la porte et, quand il en eut passé le seuil, la tint un moment entr'ouverte.

La chambre où Ninon plongea alors ses yeux avides était, dans la lumière, dans les fleurs, dans la vie, ce qu'était dans les ténèbres et dang la solitude celle d'où Ninon regardait : mômes meubles à la même place ; même Ut brodé et enrub anné ; même lustre de

cristal; môme toilette voilée de dentelle; môme cheminée de marbre ; mômes dorures au plafond et sur les murs ; tout cela seulement inondé de jour ; et, çà et là, dans un fauteuil dérangé, dans le tiroir de la table à demi ouvert, dans un chiffon de soie oublié sur une chaise, ce charmant désordre laissé par des doigts blancs. C'était le môme nid, mais avec le soleil et Foiseau de plus.

n y avait aussi une autre différence. Au lien du portrait de l'actrice, on remarquait, en face de celui de Rosa, le portrait de la marquise de Neilles.

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