‹ La bohême doréeChapitre 5 sur 20 · LE GANT DE GENDRILION · texte numérisé non relu

LE GANT DE GENDRILION

Une heure après que Gil eut quitté sa sœur, la calèche de la marquise s'arrêta devant le péristyle du Vaudeville, et le jeune domestique, sautant vivement

LA BOHÊME DORÉE. iTÎ

à bas de son siège, ouvrit la portière devant madame et mademoiselle de NelUes.

On était au premier entr'acte quand elles entrèrent dans la baignoire d'avant-scène que la marquise avait fait louer. Leur apparition dans la salie fut presque mi événement. Les divers binocles masculins et féminins occupés à faire le tour des loges s'arrêtèrent unanimement sur Tavant-scène où les deux dames venaient de paraître, et mademoiselle de Neilles, flattée et en même temps un peu interdite de Fattention qu'elle provoquait, ouvrit immédiatement son éventail pour cacher sa rougeur.

— Modestie d'étoile I dit gracieusement, en saluant la jeune fille, un homme entre deux âges, debout devant une stalle voisine de Tavant- scène. Que voulez-

. vous, mademoiselle, on vous découvre !

— Bonsoir, baron, fit la marquise en répondant par nn coup de tête amical au salut de l'agent [de change Horace Frémont.

Le groupe que formaient en ce moment la marquise, sa fille et le financier, était digne d'occuper les lorgnettes de la salle.

LA ROHÊME DORÉE.

La marquise était une femme de quarante ans, qui, quoiqu'elle ne fût plus jeune, était toujours admirablement mise, mais elle portait ses toilettes avec ui précieux aristocratique qui sentait un peu trop Vor-' gueil du faste et du blaSôtt. Elle avait ce qu*on àppelU un grand air. C'était une figure régulière et froidèj ne regardant paà autour d'elle et fie daignant pt s'apercevoir des regards. Toutes ces lorgnettes braquées sur sa loge, tous ces chuchotements dont elM entendait le murmure et dont elle sô sentait l'objetjj toutes ces têtes tournées de son côté, la lalssaieûl aussi complètement à son aise que si elle eût été sëuW chez elle. La marquise de Nellles était de ces très-| grandes dames qui sont toujours et partout dans leui salon.

Le baron Horace Frèmônt, sans avoir, comme li marquise, certains signes dô haute race auxquels 1( physionomiste ne se trompe jamais, pouvait pourtant passer pour un croquis de gentilhomme âssôz réussi^ Il était de taille moyenne, mince, froid, grave parfaitement élégant de tournure et de manières. Sôû habit noir, dessinant sans raideur son buste souple et

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ëiancë, s'ouvrait h demi sur une cravate de plénipo-^ tentiaire, dont le nçBud eût satisfait le valet de chambre de M. de Talleyrand. Quoique chauve, il avait Tair jeunei grâce h une paire de moustaches fines et encore noires ombrageant une lèvre sardonique, et à des sourcils fortement accusés aous lesquels brillaient deux yeux pâles d'une mobilité extrême. Le financier avait en lui ce je ne sais quoi de tenu, de ferme et de résolu qui dénonce Tambitieux dans le parvenu et rbomme pour qui la fortqne n'est qu'une ioimense lettre de change tirée à vue sur la société.

Quant à la jeune fille, son visage n'e^t pas nouveau pour le lecteur. Il n'est que Vorigiqal du portrait que nous lui avons fait voir, en face de celui de Ninon, dans cette chambre ma$quée, qui n'était elle-même qu'un portrait. Il n*eD est, disonsr-nous, que Toriginal, mais tellement exquis, qu'il dépasse en tout et ne répète en rien la copie.

Mademoiselle de Neilles paraissait de dix-sept à dixhuit ans, bien qu'elle ne les eût pas encore. C'était la jeunesse avec tous' ses diamants. Elle dégageait au-r tour d'elle une sorte de lumineuse vapeur. Sa toi-

lette de demi-deuil faisait admirablement ressortir réclat de son visage et nuançait d'une vague mélancoljie son beau regard timide et étonné. On eût dit Faurore aux lumières. De temps en temps, son sourcil mignon se fronçait et prêtait à son sourire quelque chose d'inquiet et de furtif. Son éventail, qu'elle agitait avec l'ingénuité d'une enfant pour qui l'éventail n'est encore qu'un jouet, mettait en évidence un gant de reine, d'une merveilleuse petitesse, devant lequel toutes les portes, môme celles de l'Orient, se seraient ouvertes à deux battants.

Au moment où la toile se levait, et comme le baron Horace se rasseyait après avoir échangé quelques paroles avec madame de Neilles, un jeune homme vint prendre possession d'une stalle restée vacante précisément au-dessous de la loge de la marquise.

L'agent de change serra la main du nouveau venu avec la familiarité d'un ancien ami.

— Par où donc regardez-vous les* femmes, mon cher Maurice? lui demanda-t-il un instant après, en voyant son Jeune voisin diriger sa lorgnette sur les

jambes d'une soubrette en jupon court qui venait de paraître en scène.

— Mais par le commencement, répondit le jeune homme, par les pieds.

—Par la fin, alors, reprit en riantragent de change.

— Comme vous voudrez. J'ai là-dessus une théorie. Je vous l'expliquerai à Tentr'acte.

-- Voyons la théorie, demanda l'agent de change quand le rideau se baissa.

— La voici, répondit Maurice. D'abord, il faut que vous sachiez, mon cher, que je suis blasé comme un vieiflard...

— Qui vient de naître, interrompit le Éaron.

— Je n'aime plus rien, reprit le jeune homme sans relever cette épigramme amicale ; je ne sais pas si j'ai usé la vie ou si c'est la vie qui m'a usé, mais je suis arrivé à cette triste conviction que je ne suis plus capable d'être amoureux. Les jolis visages et moi, nous ne nous comprenons plus. Tout ce qui fixe d'ordinaire le cœur des hommes passe devant le mien sans me rien dire. Je suis insensible aux profils antiques les plus jeunes, aux tailles de nymphe, de déesse et même

de guêpe, aux cbeveux de Tébène le plus coDStaté ou de Ter le mieux contrôlé ; quant aux beaux yeux, je suis leur aveugle, à Tâge où ordinairement on est leur caniche. C'est déplorable. Je suis complètement et absolument blasé, mon cher Frémont, sur tout ce que les femmes cachent et montrent, à commencer par la jambe et à finir par la main. Or, il y a quelque chose que les femmes ne montrent jamais.,.

— Quoi donc? interrompit l'agent de change avec surprise.

' —Leur pied, répondit Maurice; et pourquoi? tont simplement parce que rien n'est plus rare qu'un joli pied. J'en suis donc venu à me dire que, si je parvenais à découvrir un de ces pieds qui ne craignent pas de se déchausser, je pourrais peut-être devenir successivement amoureux de la jambe, de la taille, du proQl, de la main et de la femme. Bref, je suis comme )e prince du conte de Pei^rault. Je cherche une pantoufle. Je cours après un joli pied — ou deux.

— Bast ! fit l'agent de change, à votre âge, on en est encore au baise-main, mon cher Maurice, même quand la main est rouge.

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Cette futile conversation, quoique prononcée à demi-Yoix et couverte par le bourdonnement des causeries de l'entr'acte,. n^avait pourtant pas complètement échappé à Foreille curieuse de mademoiselle de Neilles gui, à demi pencbée dans le fond de sa loge, avait suivi la théorie de Maurice tout en battant la mesure d*un couplet du bout de son éventail sur le bord de la baignoire. Au moment où Maurice acheyait de prononcer son singulier verdict, mademoiselle de Neilles se déganta et laissa tomber son gant sur le dossier de la stalle occupée par le jeune homme.

C'était le plus petit des deux, c'est-à-diré le gauche.

Etait-ce caprice, était-ce distraction ? Mademoiselle de Neilles avait-elle regardé Maurice et avait-elle découvert dans le visage de son voisin de l'orchestre des circonstances atténuantes à l'incontestable fatuité de son langage ? Avait-elle éprouvé, en le voyant, ce * commencement de trouble inexplicable qui est comme le premier bruit de l'âme dans la jeune fille ? La silhouette bouclée et le profil fier de Maurice, s'enlevant sur le fond clair de la salle, avaient-ils trouvé grâce devant cette enfant? Nous l'ignorons. Toujours est-il

qu'elle sentit, à sa vue, quelque chose se détacher tfelle et glisser vers lui, que son gant tomba, et qu'elle n'osait ni le ramasser ni le reprendre.

Assurément, c'est, pour une jeune personne aussi strictement élevée que l'avait été mademoiselle de Neilles, un gros crime de lèse-convenances que de laisser ainsi tomber son gant sur la stalle d'un inconnu et avec préméditation; et Ton trouverait dans le monde dont Rosa faisait partie peu d'exemples d'une pareille énormité. Mais inademoiselle de Neilles, on s'en souvient, n'était pas née grande dame. Elle avait en elle quelque chose du caractère de sa véritable mère. En dépit de l'éducation à la fois sévère et tendre qu'elle avait reçue de la marquise, Rosa, tout en devenant la plus chaste jeune fille qu'on pût rêver, avait conservé dans son cœur et dans son esprit cette rapidité d'impressions qui prédestine aux existences accidentées. Dans cette future marquise de Neilles qui devait faire de son mari un pair de France, il y avait une jolie petite bohème, mais si mignonne, si dépaysée et si bien corrigée par l'éducation, qu'elle restait invisible à l'œil nu de l'observation. Il fallait

qne l'amour survint pour aimanter dans le cœur de cette jeune fille cette pointe de son âme, cachée en elle comme le dard dans le corsage de la guêpe. L'enfaut reparaissait en ce moment dans l'adolescente. Elle avait été baptisée en naissant par la fée Aventure, et, quand elle aperçut le beau Maurice, la goutte de sang libre et ardent qu'elle tenaitMe ce baptême brûla le cœur de la jeune fille.

Presque aussitôt après que mademoiselle de Neilles se fut dégantée, un bruit de chaises qui se dérangent se fil entendre dans la loge au-dessous de laquelle causaient l'agent de change et son jeune ami.

Le baron se leva.

— Vous partez ? interrogea Maurice.

— Oui, j'accompagne madame de Neilles dans le monde, répondit le financier en désignant d'un signe de tête la loge de la marquise qui se retirait avec sa fille.

Maurice se leva à son tt)ur pour laisser passer l'agent de change; dans ce mouvement, il aperçut le gant de mademoiselle de Neilles, le prit et se tourna Ters la loge comme pour le rendre à la personne inconnue à qui il appartenait.

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La loge était vide ; Maurice jeta alors un regard sur sa trouvaille. C'était le plus charmant portrait qu'on ait jamais fait des cinq doigts d'une jolie femme en demi-deuil. Il était gris-perle brodé de iioir et encore tout parfumé, tout tiède et tout empreint de la forme adorable delà main qu'il venait de perdit.

— Quelle miniature ! pensa Maurice avec admiration. Voilà qui est singulier! je cherche le souUôr de Cendrillon et je trouve son gant.

Maurice de Vic-Aimon, que nous achevons de présenter au lecteur, avait tout ce qu'il faut pour êlre quelque chose de plus que ce qu'il était, c'est-à-dire un des plus charmants et des plus légers dandles qui aient jamais eu vingt-cinq mille francs de rente à vingt-cinq ans . Il était orphelin, mais son père lui avait laissé en mourant, outre sa fortune, un de ces graves souvenirs qui apportent avec eux la nécessité d'une vie sérieuse. Le jeune homme était fils d'un conventionnel qui avait voté la mort de* Louis XVI.

L'héritier du sévère régicide, tout en conservant un profond respect pour la mémoire de son père, semblait ignorer qu'il y eût à sort nom ce qu'on ftppe-

lait une tache et ce qui n'était qu'une trace de sang; et, n'eût été l'espèce d'ostracisme dont l'avaient frappé les salons du faubourg Saint-Germain chaque fois que ses relations avec la jeunesse élégante de Paris l'en avaient rapproché, rien ne pouvait empêcher Maurice de croire qu'il ne fût maître d'aborder partout, grâce à sa fortune, à son éducation et à sa figure.

Pour le moment, il appartenait à cette classe de jeunes gens pur sang pour qui la nature a été une mère et une marraine, qui ont tout reçu d'elle, beauté, esprit, fortune, et qui ont pour profession de tout gaspiller. Beaux, ils sont fats; spirituels, ils sont oisifs; riches, ils se ruinent. Leur vie est une perpétuelle chasse au plaisir. Leur matinée se passe consciencieusement entre un coiffeur et un pédicure, leur aprèsmidi entre un cocher et un valet de pied, leur soirée entre deux coulisses, leur après-minuit entre deux cartes, et le reste de leur temps entre les deux griffes d'un de ces charmants oiseaux dont le métier est de plumer les hommes.

Ces jeunes gens ignorent la vie de famille. Tandis

qu'à côté d'eux d'autres jeunes gens, appartenant soit à la bourgeoisie riche, soit à l'aristocratie titrée, mènent une existence d'hommes du monde sous Tœil maternel, et, sauf les folies de jeunesse, inséparables de la première barbe, vivent dans la gravité csdme et modeste des mœurs domestiques, — ceux-ci, peu soucieux du rang qu'ils pourraient tenir dans le monde, lancent leur claque de bal par-dessus les moulins, changent de maîtresses comme d'habits, ne reconnaissent d'autres lois que leur fantaisie, ont aujourd'hui vingt louis dans leur poche et n'ont pas demain de quoi dîner, jouent, achètent, revendent même quelquefois, traversent en un an quatre ou cinq domiciles et autant de mobiliers, jouissent d'une impopularité complète auprès de leur concierge, découchent régulièrement, doivent à M. Dimanche et surtout à M. Josse, fournissent le joli sexe de bracelets, de cachemires et de bois de rose, et ouvrent largement, devant leur argent qui tombe à poignées, leur crédit et leur fenêtre.

U existe à Paris deux bohèmes : l'une, cette bohème pauvre, pittoresque et vivante qu'on a si curieuse-

ment étudiée de nos jours, cette bohème artiste constellée de talents et de trous aux coudes, qui se chauffe au feu sacré, dîne on ne sait où, loge on ne sait où, dont la rue est partout et le numéro à Thôpital, bohéme du Parnasse et du Mont-de-Piété qui cultive les arts et arrose sa montre — quand elle en a une, — qui pétille d'esprit dans sa misère, fait des bons mots a?ec ses souffrances et des bulles de savon avec sa paille, qui crève de faim et de rire. Celle-là, c'est la Lohôme crottée. L'autre, celle à qui Maurice avait rhonneur d'appartenir, c'est la bohème dorée.

La bohème dorée, quoique nioins connue, est aussi ancienne que sa sœur. C'est elle qui rossait le guet sons nos pères; c'est la bohème de la petite maison, du scandale, de l'Œil-de-Bœuf , de Tépée et de la cape ; c'est celle qui, de temps immémorial, séduit les filles, trompe les maris, se coupe la gorge et envoie Dieu au diable ; c'est celle qui, par la bouche de don Juan, invite le commandeur à dîner; c'est celle qui secoue sur le monde la marotte dont les grelots valent vingt francs pièce.

Cette bohém&-làases rois de Thunes, sous lesquels

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s'échelonnent, dans la Cour des Miracles du plalsif, totis ces princes de la galanterie et tous ces dignitaireé de la mode dont la couronne est un chapeati neuf et nouveau et Tordre un nœud de eravate; Elle est repré* sentée dans Tantiquité par Alclbiade et Trimàlcyon ; au moyen âge, entre le quinzième et le seizième siô*» clés, par le Valentinois, ce bâtard d*un pape et d'un» courtisane, qui ferrait d*or ses mulôs avec trois clods seulement, pour que les fers se perdissent; sons Henri III, par Quélus, Mauglron et Saint-Mégrin, qtJé Voltaire qualifie pudiquement de « jeunes voiyptueux; » sous Henri IV, par Bussy et Bassompiérre; au dit^septième siècle, par Buckingham, et au dii"^ huitième, par ce duc de Richelieu, de folle mémoird^ qui, grâce à mademoiselle de Charolais, fit entrer^ pour la première fois, à la Bastille^ un autre coiffeur que le bourreau ; et elle arrive jusqu*à la Révolution avec Lauzun. Elle est vieille comme le monde, comme For et comme la jeunesse, et son sceptre immortel finit par être la canne de BrummeL

Le bohème doré contemporain, quoiqu'il émarge au grand-livre, vit au jour le jour. Comme le bohème

crotté qui dépense son esprit et en a toujours, lui, dépense son argent quand il en a, en trouve quand il n'en a pas, en crée quand il n'en trouve pas. Il en emprunte à sa famille, à sa mattresse, à son bottier, à son domestique; il en emprunte à tout le monde, même au bohème crotté, qui s'arrange pour lui en prêter. L'usurier est sa providence, et il est la providence de l'usurier. Il ordonne, l'argent paraît; le billet à ordre est dans son antichambre, attendant un signe de lui; il sonne la fortune en tirant la queue du diable.

Il habite le premier étage de la maison dont le bohème crotté hante la mansarde. Il achète le tableau Au bohênoe crotté, mais il l'achète à crédit. Comme lui,il est orphelin; comme lui, il a ses mœurs et sa société; coname lui, il ne sait pas ce que c'est que le lendemain ; comme lui, il a la jeunesse et n'ignore que la manière de s'en servir. Tous les deux, l'un râpé, l'autre verni, l'un en savates, l'autre en pantoufles, Varliste et le vicomte, le panier percé et la corbeille percée, celui qui joue au. domino et celui qui joue à la roulette, ils sont, au fond, le même excentrique, et,

quoique aux deux bouts de Téchelle sociale, ils se rencontrent sur le palier commun du créancier. Bohême delà cigarette ou de la pipe, du Maryland ou du caporal, ce n*estpas le même tabac, mais c'est lamêoie fumée libre et capricieuse, errant à tous les souffles de Fair, dessinant des zigzags, 1^ sous le plafond lézardé, ici sous le lustre, et faisant, d'un commun accord, éternuer les grands parents, fuir les dames et larmoyer les convenances. Donnez les rentes du bohème doré au bohème crotté, et vous obtiendrez le même habit et le même trou, non au coude, mais à la poche.

En somme, il n'y a entre eux que la différence qui sépare la boue de Tor. Différence peu appréciable, et qui, si Ton y regardait de près, prouverait que c'est, après tout, la boue qui tache le moins.

Pour le bohème doré, la fortune est une école plus sévère encore que pour le bohème crotté la misère. Elle lui fait croire que tout est à lui : elle lui prodigue les heures faciles et inoccupées, elle l'empêche de penser, d'apprendre, de vouloir, elle lui retire des mains la plume, le pinceau, l'outil, elle le déshérite

du travail Elle eo fait le plus à plaindre des désœuvrés, le désœuvré du capital, Foisif qui a tout et n*en fait rien, le condamné à mort du bonheur. La misère est moins cruelle. Elle est la mère de l'effort, de Finspiration et du courage. Le pain manque, il faut le gagner. Le feu manque, il faut le créer. Et voilà la vocation, voilà le talent, voilà le génie même qui sortent du pénible et laborieux apprentissage de la misère. Elle crotte ses bohèmes et les inspire.

Comme le bohème crotté, le bohème doré n'a pas ffopimoD politique. Il s'éprend de Fart, du beau, du luxe, du bien-être, et ne voit rien au delà de la triple satisfaction de son esprit, de son cœur et de son estomac. Pourvu qu'il ait dîné dans de la vaisselle de Chine, pris son café dans une soucoupe de vieux Sèvres pâte tendre et fumé son tabac dans une pipe â'ëcume à bouquin d'ambre montée en argent ciselé ; pourvu qu'il ait dans sa salle à manger et dans son salon les tableaux du peintre qu'il aime, une belle page de Decamps, de Marilhat ou de Louis Boulanger, un beau bronze de Barye, un joli marbre de Pradier se détachant sur quelque teqture de lampas ou de da«

U encanaille sa conversation de mots inintelligibles pour tous autres que les initiés; il a été élevé dans une sainte horreur du madrigal et des devises de dragées, et, s'il lui arrive, par impossible, de faire une J déclaration à une femme, il tâche de la faire courte i et bonne. Son style est un mariage illégitime de la i métaphore et de Targot. Sa phrase est, comme son i habit et ses bottes, pittoresquement ponctuée de taches de crotte. Elle ignore le coup de brosse de la grammaire et la bouteille de vernis de Télégance. Le bohème doré, c'est autre chose. Adossé à la cheminée 4 d'un salon, ou debout devant la loge de son portier, 1 il ne* se départ jamais d'une certaine recherche de lan- | gage qui va quelquefois jusqu'à la manière. Bavard, | causeur, éloquent ou passionné, il est toujours à un ^ certain diapason d'euphonie et même de précieux { dont on a pu déjà juger dans la courte conversation \ qui vient de mettre en scène notre ami Maurice. Son \ verbiage est comme lui-même, musqué et, pour ainsi parler, tiré à quatre pointes. La sainte simplicité est \ aussi loin de ce qu'il dit que de ce qu'il fait et de ce 1 qu'il porte. U paraphrase à tout moment le sonnet |

d'OroDte, et donnerait dans son moindre mot des impatiences à Alceste. Entre son langage et Tautre, il y a toute la différence de Tesprit crotté à Fesprit poudré*. Dorât et Marivaux revivent en lui, comme Rabelais et Régnier dans le bohème de l'atelier. S'il aime une femme, il ne le lui dira pas tout bonnement, il lui offrira sa déclaration dans un cornet brodé d'une foule de jolies dentelles. Sa bouche ne sera que la boutonnière du bouquet à Chloris.

Cependant, malgré toutes ces lacunes et tous ces crimes, il se rencontre parfois des bohèmes dorés qui se relèvent dans l'estime publique. Comme leurs frères du grabat et du Mont-de-Piété, ces rapins du million arrivent quelquefois à l'âge de raison. Ce qui les sauve, c'est qu'ils ont encore toute la vie à faire ; c'est qu'ils ont la sève, la force, la jeunesse, et qu'en somme, crottés ou dorés, roturiers ou titrés, frisés ou échevelés, ils ont au front l'étoile du matin.

Tel était Maurice. Il était encore si jeune qu'on pouvait croire qu'il n'avait pas donné sa mesure. Il s'était, il est vrai, gaspillé dans les plaisirs , et avait jeté sa vie partout sans la semer nulle part, mais il

n'y avait qu*à le regarder pour voir qu*il n*ètait pas incurable. Sa physionomie était intelligente et expressive, sa bouche avait un bon sourire, et son regard valait mieux que son lo^gnon. Dans ce viveur, il y avait peut-être quelqu'un.

Œil noir, teint pâle, nez droit, front haut, bouche moyenne, visage ovale, barbe brune, taille un mètre soixante-dix centimètres, tel eût été le portrait qu'aurait fait de Maurice le peintre qui, de nos jours, a fait le plus de portraits, M. Porte, chef du bureau des passe-ports à la Préfecture de police. Mais il ne serait jamais venu à Tesprit de notre jeune homme de voyager. L'élégant bohème n'était pas seulement né àParis, — il était né Parisien.

C'est dire qu'il avait toutes les qualités et tous les défauts du pavé natal. Tout blasé qu'il se disait, il adorait le mouvement, le bruit, la vie de la grande ville. Pour lui, appartenir à Paris, c'était appartenir à l'univers, urbi et orbi, et voyager, c'était flâner. Il prétendait qu'un Russe résume la Russie, un Anglais l'Angleterre, un Allemand l'Allemagne, et que par conséquent^ lorsqu'il avait rencontré dans sa journée,

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^ deux heures de flânerie, un Russe, un Anglais et hà Allemand, il avait traversé l'Europe de part en IfiTt. n appelait Paris le dictionnaire des capitales. Il jfaimait à la façon de Montaigne, jusque dans ses verhies. Il l'aimait en gros et en détail, quoiqu'il préfétle.s maisons aux monuments, les rues aux maisons, passants aux rues et les passantes aux passants, ns avoir jamais visité le Jardin des Plantes, ni otre-Dame, ni le Musée d'artillerie» ni le Panthéon, i rodéon, il se considérait comme connaissant son ris sur le bout du cigare. Il prenait tous les jours n absinthe à Tortoni, son dîner aux Provençaux, et n plaisir sur le tapis vert de Prascati. — Regarde! disait-il un jour, en passant surjes ulevards, à un de ses amis qui allait monter en baise de poste, quel monde que ce Pans ! comme tous gens-là vivent, vont et viennent ! Londres est un ©beau, Pétersbourg un linceul, Paris est une âme. passant de Paris est le seul de l'univers qui soit le duit de la foule. Tout vrai Parisien est à lui seul ot Paris. Il ne se fume pas sur ce noble asphalte un Ml cigare qui n'ait un petit air majestueux et volca^

nique. Tiens I je te plains de partir ! toutes les capi? taies sont des mères gigognes dont la populati( grouille bêtement. Elles ne sont bonnes qu*à faire enfants, il n'y a que Paris qui fasse des gamins. Il tf| a de coins de rue que sur les boulevards. On ne dai qu'ici, on ne s'amuse qu'ici, on ne mange qu'ic L'unique café Anglais connu est à Paris. Ta m] trouveras nulle part ni Longchamps, ni le bal de l'O* péra, ni le croupier de Frascati, ni Notre-Dame- Lorette, la seule église dont le diable aime le bëi tier, ni cette poussière, ni cette boue, ni ces ruisseai illustres qui font de la Seine une grande rivière^ ni le treizième arrondissement, ce post-scriptum Paris!

Conformément à cette opinion, Maurice habitait, au centre même du mouvement parisien, au coin de rue de la Chaussée-d'Antin, le premier étage d'uni maison neuve, et il avait là un appartement de gar--^ çon dont le mobilier aurait fait honneur à la petite maîtresse la plus délicate. On lisait, dans la recherche et dans le luxe dont Maurice était entouré, la si^ gnatured'uneexistencede patricien. Nommer ses mal*-

tresses, c'eût été passer en revue la liate des demoiselles qui étoilent la scène des petits théâtres, et dont Famour est tout entier dans cet axidme si yrai qu'il prend naturellement la forme sibylline de l'alexandrin : — Le plus doux des billets, c'est le billet de banque.

Au nombre de ces défauts, et pour rester fidèle au programme de la bohème dorée, le jeune fashionnable se faisait un mérite d'ignorer le prix de l'argent. Il en avait, il en dépensait, et cela lui sufiQsait. Tous les mois, son agent de change et ami, le baron Frémont, lui comptait 2,000 francs que Maurice employait de la plus futile façon. Deux nuages ne s'enfuient pas avec plus de rapidité que ces deux feuilles de papier de la poche du jeune homme, poche funeste qui rendait ses gilets et ses pantalons horriblement chers. Le fait est qu'au bout du mois, ni Maurice ni personne n'eût été capable de dire où étaient passés ces deux mille francs : ils étaient tombés en pluie d'or dans le coffret de quelque Danaë; ils avaient éteint çà et là quelques dettes qui menaçaient le capital du jeune homme d'un commencement d'incendie ; ils s'étaient

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évaporés dans la mousse d'un souper fin au Yia Champagne ; ou bien encore, ils avaient disparu une nuit.de jeu, balayés par le gra^d veut de la ro lette et du trente-et-quarante,

Saus que Maurice eût plus mauvais cœur et fût p| damnable qu'un autre, il n'avait pas encore songé qa' y avait, sur ce pavé de Pari^ qu'il aimait tant, des ge sans souliers et des familles sans toits. Insouciant heureux, il passait dans la vie, le sourire sur les lèv et la canne aux doigts, coudoyant les misères sans voir. On Taurait assurément fort étonné si on lui a appris qu'il n'avait jamais donné un sou à un pauvi et que, tout riche qu'il était, s'il fût venu demaia mourir, il n'aurait pas eu de quoi passer le pont Paradis,

C'était un joli garçon, complètement inutile genre humain. Sa vie s'était écoulée jusqu'ici préoccupation sérieuse, sans but, sans travail et véritable inclination. Tout, pour lui, n'était et pouvait être que distraction, plaisir et passe-temps, n'avait jamais cherché dans la femme ni une pensée, nÉ une consolation, ni un dévouement, U n'avait jamais

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JBiQaDdé une larme au^ howx yeux, ni à une jolie N>ocbe autre chose que d'avoir les denta blanches» le jffopos gai, le rire facile et le même verre que lui. U )e connaissait de la femme que la beauté, et de Tâme |w l'amourette. Comme son cigare dans Paris, son RBur avsut toujours fl&né dans Vamour.

Habitué à chasser en pays conquis, il était donc, en |iet, non blasé, mais fatigué. Il savait peut-être ce pe c'est que les femmes, mais non ce que c'est qu'une fBmme. H ignorait la profonde jouissance du mystère |aQd le rendez-vous attendu, dans le regard surpris, pxi% la lettre lue h la dérobée. Il ne savait pas ce que k*est que d'être l'objet de l'élection secrète et pure d'une àme qui s'éveille, d'une chaste jeune fille qui ne prononce, qui n'écrit et qui ne marie h son nom fpi'm nom, celui de l'hommeaimé. L'initiale de Maulice avait toujours vécu dans le célibat. Le pauvre )dasè avait encore à connaître le premier amour, et (ie$ mille transitions qui font qu'on l'épële avant de le comprendre, et ces mille riens, souvenirs chari&aQts qu'on se donne entre espérances, et le pas qui l^ésite, et la main qui tressaille, et l'idéale chasteté du

tutoiement tremblant devant le baiser, et la boucle dd cheveux, et le médaillon, et Féternelle fleur fanée I

Hais, nous l'avons dit, Maurice était un Parisieii|i et, en général, la vie de Paris, surtout pour la jeunesse riche, exclut ces amours timides, profonds, mysfé^ rieux, qui ont besoin d'ombre et d'un peu de province. Si Maurice eût été le moins du monde provincial, il eût assurément rencontré dans sa bonne vieille ville natale une de ce» passions-là. Car c'est surtout eii province, sous l'égide de la vie bourgeoise et retirée dans le demi-jour d'une maison tranquille, que s'épa* nouit la jeune fille ; tandis que Paris appartient es^j sentiellement à la femme mariée, à la femme coquette, \ h la femme galante, à la mode, au tourbillon, aUj bruit, à l'intrigue, au hasard et à l'aventure. ;

Or, en ramassant le gant de mademoiselle del Neilles, notre bohème ne put s'empêcher, sans savoir pourquoi, de l'approcher de ses lèvres et de trouver qu'il avait une forte odeur d'aventure mélangée d'héliotrope.

En sortant du théâtre, il alla jouer, perdit* tout ce qu'il avait sur lui, et, vers une heure du matin, des-

cendit l'escalier de Frascati de fort mauvaise humeur. Comme il allait remonter dans sa voiture, un mendiant lui tendit son chapeau.

— Impossible, mon brave, lui dit Maurice : je suis

St S6C.

Cependant, il tâta machinalement les poches de son gilet et crut y sentir la rondeur d'un louis inattendu . n se fouilla et ne retira de sa poche que le gant de mademoiselle de Neilles; seulement, une pièce d*or qui s'était glissée dans un des doigts en tomba dans le chapeau du mendiant.

— Bah I fit Maurice. Garde-le I

Le jeune homme rentra chez lui et termina sa nuit en dormant d'un sommeil presque semblable à celui du juste, et en rêvant à ce joli petit gant gris perle brodé de noir, qui, à travers sa perte de jeu, lui avait économisé une aumône.

Entre tous les mystères, celui qui demanderait le plus impérieusement une explication, c'est cette puissance des choses insignifiantes qui ont l'air de ne pas nous toucher et qui nous conduisent. Comment se fitil donc que Maurice, en s'éveillant le lendemain de ce

jour, n'eut rien de plus pressé que de reprendre le gant de mademoiselle de Neilles où il l'avait laissé, et de l'examiner avec la plus grande attention? Comment se fit-il ensuite qu'au lieu de tomber de sa poche pour s'égarer dans un coin, ce gant dépareillé, ce gant sans nom, ce gant sans suite, trouva moyen de gratter à la porte de l'imagination du jeune homme au point de le faire rêver toute la journée? Â quelle mignonne personne, à quel amour de bras, à quelle taille epchanteresse, à quels grands yeux, à quels petits pieds ce gant appartenait-il? Comment, tout gauche qu'il était, eut-il assez d'habileté pour retenir tout un jour entre ses doigts le regard, la pensée et le bout de l'aile du jeune dandy et piquer si vivement en lui la curiosité, cet odorat du cœur? — Ce fut assurément là un prodige de parfumerie.

Il fallait, sans nul doute, que Maurice fût un grand désœuvré pour avoir la curiosité si facile à éveiller. Toujours est-il que, bon gré, mal gré, il ne put faire autre chose de son temps que de tourner et de retourner sous toutes ses faces ce gant anonyme. Le jeune Parisien avait toujours si facilement obtenu desfemmes

tout ce qu'elles ont à donner, qu'il lui sembla nouveau et original de s'amouracher d'une femme sur le signalement de sa main. A force d'y songer, il se fit d'elle un portrait en pied qu'il se plut à croire trèsexact, et il la déclara charmante avec l'aplomb d'un connaisseur qui jugerait un chef-d'œuvre sur la signature. Il n'avait pas vu la propriétaire de sa trouvaille, il ne verrait peut-être jamais d'elle que son gant. Mais c'en était assez pour tâter le pouls à sa beauté.

Ce que c'est que d'être jeune et de se croire vieux! Le jeune homme aurait vu mademoiselle de Neilles, qu'avec ses préventions contre les femmes, il ne se serait peuf-être pas donné la peine de la regarder. Mais du moment qu'il fallait qu'il fît tous les frais du ta* bleau, il n'hésita pas à peindre une Vénus. L'irrésis* tible charme du mystère l'avait captivé. Son imagination avait complété toute la silhouette et toute la toilette de sa voisine de la veille, qu'il avait été assez sot pour ne pas voir, et dont il ne lui restait, pour s'orienter, que cette adorable extrémité. Bref, Maurice se mit en tête de retrouver son inconnue, sans craindre

que la réalité ne fût au-dessous de ses appréciations anticipées, et que ce gant mignon, auquel il avait prodigué d'avance les baisers, ne lui répondit par une chiquenaude.

La retrouver, mais où cela? Il eût fallu, pour bien faire, que ce gant de fée joignit à toutes ses séductions et à toutes ses qualités celle de savoir signer

son nom.

Tout à coup Maurice se frappa le front, geste familier à tous les poètes, à tous les spéculateurs et à tous les amoureux quand il leur vient une idée bodne ou mauvaise. Il se rappela ce que lui avait dit la veille le baron Horace en le quittant, et le nom des dames deNeilles, que l'agent de change avait prononcé en lui désignant certaine loge d'avant-scène sous laquelle il était placé, lui revint dans Tesprit. n s'habilla donc en hâte, et,, comme dix heures sonnaient à sa pendule, il monta en voiture et se fit conduire rue da Bac, chez le financier.

Le salon de l'agent de change avait tous les privilèges d'un salon millionnaire. Bien que célibataire, le baron devait à son immense fortune et à son vea-

vage le droit de recevoir en grand et en petit comité la meilleure et la plus haute société de Paris, et il n'y ayait pas dans le faubourg Saint-Germain de mère noble qui ne crût sans aucun danger de conduire sa fille chez lui. On y faisait de la musique, on y prenait le thé, et souvent le piano y donnait le signal d*un quadrille improvisé dont Fimpérieuse ritournelle Tenait battre le rappel des jeunes gens. Ce fut au milieu d'une des premières mesures d'une de ces contredanses impromptues que le nom de Maurice fat annoncé dans le salon de l'agent de change. Â peme le jeune homme avait-il serré la main du maître de la maison, que celui-ci l'engagea à faire son devoir dans le quadrille qui s'ouvrait, et auquel précisément il manquait un vis-à-vis.

Maurice remit à un moment plus opportun les renseignements qu'il comptait demander à l'agent de change, et exécuta les diverses évolutions d'usage en la circonstance où il se trouvait, avec la résignation la plus parfaite. Il invita sa danseuse qu'il ne se donna même pas la peine de choisir, et alla prendre sa place avec elle dans le quadrille, de l'air le plus mélancoli-

que que puisse inspirer h un Parisien facile à ennuyer le spectacle d'un piano dans l'exercice de ses fonctions.

Chateaubriand, enfant, quand il songeait à sa sylphide, n'avait pas certes le regard plus distrait et plus nuageux que Maurice en ce moment. Tout en échangeant des propos banals avec sa danseuse, il évoquait pour la dixième fois en lui-même la figure dont il était à la fois Tamant et le créaleur, sans prendre garde à un ravissant visage qui lui faisait vis-à-vis, quand, au moment de la chaîne des dames, il jeta ma* chinalement les yeux sur un gant gris perle brodé de noir qui venait de se poser dans sa main.

Maurice retint à demi une exclamation.

— La paire ! murmura-t-il.

Maurice regarda mademoiselle de Neilles, et le résultat de ce rapide coup d'oeil fut que notre original ami s'aperçut avec plaisir qu'en devenant amoureux sans savoir au juste de qui, il n'avait pas trop mal employé son temps depuis vingt-quatre heures.

Nous n'affirmerons pourtant pas que la beauté de mademoiselle de Neilles répondît en tout point à Tidéal que Maurice s'était complaisamment composé.

EOe était petite, et peut-ôtre ravait-il rêvée grande; elle était brune, et peut-être ravait-il commandée ' blonde; c'était une jeune fille, et peut-être avait-il eu rimmoralité de la marier; elle paraissait dix-huit ans, et peut-être lui en avait-il permis jusqu'à vingt-cinq; elle portait ses cheveux en bandeaux, et peut-être ravait4i coiffée en anglaises ; elle avait une robe demimontante, et Maurice Tavait probablement autorisée i se décolleter. Nous ne répondrions même pas qu'il ne l'eût point entrevue dans le poétique tourbillon d'une valse, et elle lui apparaissait, timide et modeste, dans une simple contredanse. Mais enfin, elle était charmante, et à ce signe infaillible il la reconnut. 0 puissance de l'imagination, de la jeunesse — et de la

I chaîne-des-dames 1

I C'est un moment bien doux et bien fugitif que celui où le cœur se prend. Tout tremble en nous. Un vague frisson nous agite jusqu'au fond de notre être.

I Nous n'osons pas nous l'avouer, mais, nous le voyons

; bien, nous allons aimer. Rien de plus insaisissable et

I de plus céleste que cette rapide seconde où l'amour,

léger et chantant, se pose sur nous. Amour qui n'est

encore qu'un regard! nid quin'estencorequ'un oiseau! Maurice, après avoir si parfaitement reconnu ma^ demoiselle de Neilles, éprouva le besoin tout naturel de faire plus complètement sa connaissance. La contredanse finie, il s'approcha du maître de la maison et le conduisit dans Tembrasure d'une fenêtre :

— Comment s'appelle cette jolie personne qui me

faisait vis-à-visî lui demanda-t-il.

— Mademoiselle Rosa de Neilles, répondit l'agent de change avec froideur.

— N'était-ce pas elle qui était hier au Vaudeville, près de nous ?

— Avec sa mère, la marquise de Neilles, répondit l'agent de change de plus en plus froid.

— Mon cher ami, demanda Maurice non sans un certain tremblement dans la voix, vous m'obligeriez de me présenter à la marquise de Neilles.

-r Diable ! répondit l'agent de change, vous tombez mal, Maurice. Tout à l'heure, pendant que vous dansiez en face de sa fille, la marquise me questionnait sur vous et sur votre famille.

— Eh bien !

— Eh bien I attendez-vous, si je vous présente, à faccueil le plus glacial.

— Expliquez-moi cette énigme, mon cher Horace ; leDomque je porte...

— Est précisément Tobstacle, interrompit Tagent de change.

Ham'ice devint sérieux.

— Je vous connais assez, continua le baron, pour savoir ffue vous ne voudriez, à aucun prix, entrer dans un salon où le nom de votre père ne rencontreïait peut-être pas tout le respect que vous lui portez, lïe vous offensez pas de ce que je vous dis là, mon cher ami; mais vous le savez, dans ce diable de siècle où nous vivons, on ne peut pas se retourner sajfs coudoyer la politique et se faire une querelle avec elle. Or, votre père a condamné Louis XVI, si je ne me trompe, et la marquise de Neilles est dame d'honneur de madame la Dauphine.

— Je comprends, répondit Maurice aVec hauteur ; n'en parlons plus, mon cher.

— Pourtant, si vous y tenez...

— Pas du tout.

entr'ouverte, il avait tout par droit dç naissance. La peuple, taillable et corvéable à merci, se chargeait ÛB cette immense carte à payer qu'on appelait la France féodale, aristocratique et monarchique. Un Montmorency, un Créqui, unLaTrémouille ne pouvaient pas sel ruiner. Ils n'avaient et ne pouvaient avoir d*autre scia que leur rang et leur grandeur. Ils vivaient pour leur nom, pour leur figure, pour leurs aïeux, pour lenr blason. Une tache à leur épée, une mésalliance dans leur famille, une infraction à l'étiquette dont ils s'en-^ touraient, étaient leur unique souci, et c'est à cetU continuelle et facile préoccupation de leur attitude de grands seigneurs que beaucoup d'entre eux doivent encore, malgré les lumières nouvelles de la philos(H phie et du droir, un incontestable relief historique Enfermés dans leurs donjons, ou paradant au Louvit^ ils apparaissaient à la foule dans une sorte de zone' lumineuse et grandiose. Ils étaient tout d'une pièce. Ils trouvaient chaque jour leur table magnifiquement servie, leur carrosse attelé, leur salon resplendissant de lustres et de girandoles, le vestibule de marbre de leur hôtel gardé par dix laquais debout. Cette vie se

continuait ainsi de siècle en siècle. Habitué à ne pas compter, riche de millions héréditaires, la main gantée du grand seigneur pouvait échapper au contact salissant des affaires et aux nécessités du pain à gagner, n dépensait Targent, mais n*y touchait pas. La Révolution, en supprimant les dîmes, les tailles, les douaires et les bénéflces, en vendant les biens des émigrés, en transformant en propriétés nationales les propriétés féodales, en rognant les châteaux, en prenant les terres et en imposant aux rois des listes civiles, a modifié cet état de choses et introduit dans la vie du noble un élément nouveau. Le jour où il a fallu qu'un Vendôme commandât son dîner ou le gagnât, le bour- ^geois s'est enté sur le grand seigneur; le noble est devenu homme d'affaires. Il avait une maison, il a eu un ménage. Sa grandeur étant attachée à son luxe, pour continuer son luxe il a dû capituler avec sa grandeur. Sa morgue s'est équilibrée avec ses besoins. Pouvant se ruiner, il a appris à compter. Ne voulant pas renoncer à ses douze chevaux, à ses dix laquais, à ses voitures armoriées et à son hôtel, et n'ayant plus pour suffire à son train l'inépuisable mine d'or de ses

terres et de ses droits, il a dû s'apercevoir de Téxis* tence d'une foule d'êtres dont il ne se doutait pas et' qui s'appellent les fournisseurs quand ils ne s'appellent pas les créanciers. Il a aperçu le carrossier dans sa voiture, le tapissier dans son hôtel, le maquignon dans son écurie, le passementier dans sa livrée et son tailleur dans son habit. Il & été réduit à calculer que ses soirjSes peuvent lui coûter huit cents francs de bougies, et il a eu l'étonnement de voir se dresser, au bout de tant de siècles d'opufence facile, la sourde* oreille de la fin de mois. Sous peine de n'être plus riche, c'est-àndire de ne plus tenir son rang, sous4>eiiie de ne plus être grand seigneur en un mot, il a été forcé de s'humaniser avec la vie humaine, et l'on a vu de nos jours les héritiers des plus grands nom»' patroner des sociétés en commandite, courir après les affaires, spéculer, bénéficier, économiser, réaliser et tripoter^ et remplacer l'épée en civadière par le parapluie du boursier. Aujourd'hui, sans abdiquer son orgueil, un Cossé-Brissac serait président du conseil d'administration^ d'un chemin de fer, et la plume de duc et pair de Saint-Simon saurait la tenue des livres.

La marquise de ]>[eilles, dame d'honneur de madame la dauphi ne, et dont la noblesse, prouvée jus^ qu'aux croisades, ne cédait le pas du nom à aucune famille, présentait un échantillon frappant de cette métamorphose. Il y avait en elle deux femmes : la grande dame et la femme du monde. La grande dame était intraitable sur ses aïeux ; la femme du monde composait avec ce siècle où la bohème dorée a partout à'oit de cité. Elle avait dans sa plénitude le sentiment de son rang, le respect de sa noblesse et une fierté Mtive presque inaccessible, et, en môme temps, cette toperbe conscience s'assouplissait merveilleusement ii ce qu'on pourrait appeler les raisons d'État de la Me. Elle était capable d'explosions généreuses ; elle aurait donné des leçons d'honneur et de dignité à quiconque en eût manqué devant elle ; et, en môme temps, la noble veuve n'avait pas hésité, dans l'intérêt de sa maison, à substituer à sa fille morte un enfant de hasard et d'occasion pour perpétuer et consolider dans sa famille, par quelque lucrative alliance, des dignités et des biens devenus^ précaires. Habituée et condamnée à un luxe effréné, elle était disposée à lui

faire tous les sacrifices ; car de son faste dépendait sa ' figure. Elle aurait donné le fameux soufflet de la princessePalatine, et elle jouait à la hausse ou à la baisse. Elle aurait, comme le duc de Richelieu, jeté par la fenêtre la bourse du jeune prince de Chinon trop économe pour un prince, et, en môme temps, elle avait pour conseiller un agent de change qui ri-nitiaitaux secrets de Tagio. Elle avait des raideurs de douairière, et, en môme temps, elle admettait dans son intimité un homme de douteux aloi, devenu de " coulissier millionnaire et raccommodé baron par un Louis XVIII qui avait été lui-môme raccommodé roi. Elle en était encore aux âges où la noblesse se croyait maîtresse du spl par droit divin, et, en môme temps, elle spéculait sur des achats de terrains. La nécessité* de continuer son luxe, nécessité terrible et implacable par le temps qui court, était pour cette femme ce que serait pour une actrice la nécessité de poursuivre avec le môme succès les représentations d'une pièce en vogue. Cette marquise hautaine, qui, il y a seulement cent cinquante ans, aurait traité un fermier général comme le dernier des manants, devait mainte-

fiant à son rang même de pactiser avec la roture de reçu, sous peine de mettre le mot relâche sur son blason. Ses dix siècles d'ancienneté en étaient réduits Il joindre les deux bouts de Tannée, suivant l'expression des ménagères. Car son train était l'étiquette de son nom, et son hôtel représentait sa maison. Cette nécessité toute moderne avait créé une femme à part, nn caractère à pic et souple à la fois, une marquise doublée d'une femme positive, une grande dame de Iwnne foi compliquée d'une rouée politique et d'une immense bohème d'argent. Son langage, ses manières, la société et sa vie, tout trahissait en elle cette double nature, qui lui prêtait, pour ainsi dire, le don d'ubiquité dans le passé et dans le présent. Elle avait un pied dans l'un et une main dans l'autre. Aujourd'hui,

vous auriez cru entendre parler Te siècle de Louis XIV

et demain la France de 1859. C'était une page de Bossoet ayant au verso un bulletin de Bourse. Il y avait des instants où la marquise, oubliant son autre moifié, avait de brusques accès de chevalerie, et tout ^ coup la calculatrice, interrompant la grande dame, continuait sa phrase dans lelangage et presque dans le

jargon d'aujourd'hui. Elle savait, à mille francs près»

j ce que lui coûtait par mois sa maison, sans pour cela |

reculer devant une prodigalité de cent mille écils dictée seulement par la vanité de son rang. Elle avait , les pudeurs d'un nom vierge de tout alliage, sans | pour cela hésiter devant certaines capitulations de conscience, de famille et de ménage que luiconimandait Tassiette de sa maison. Elle mettait ses armoiries sur son portefeuille, mais non dedans. Elle était en un mot, avec toutes ses fiertés et toutes ses faiblesses, avec toutes ses grandeurs et tous ses calculs, un échan* tillon assez complet de cette aristocratie d'autrefois» mise à pied par la Révolution, et dont M. de Talleyrand a été le bas de soie.

Rien n'existe sans racines. Les madame de Neilles» — et on en trouverait plus d'une aujourd'hui sans trop chercher, — ont eu leurs pareilles même dans l'ancien régime. Ainsi, par exemple, sans remonter plus haut que le xvni® siècle, on pourrait citer, comme un parfait type de notre marquise, la princesse de Guémenée, si fameuse par la grandeur de sa seigneurie et TéQormité de sa banqueroute.

LA BOHÊME DORÉE. âS^S

Deux mots encore, pour compléter ce profil et le mettre tout de suite dans sa vraie lumière. La marquise de Neilles, on doit s*en douter, avait un secret. Ce secret c'était la naissance de Rosa. Or, comme toutes les grandes dames d'autrefois, madame de Neilles possédait ce don du silence qui ferme au public, et souvent à Thistoire, l'accès des scandales intimes ensevelis dans le huis-clos des grandes familles. On lui eût confié le nom du Masque de Fer qu'elle ne l'eût pas révélé. Mariée à vingt-trois ans, veuve à vingtcinq, elle .avait brusquement perdu sa fille unique dans des circonstances exceptionnelles qui lui avaient permis de cacher ce décès dont l'acte était resté enfoui au milieu des papiers d'une obscure municipalité d'Espagne. La substitution de Rosa à l'enfant mort s'était encore faite dans le même mystère, et la loi sur l'adoption n'avait eu' rien à voir < à un changement d'état que personne ne pouvait soupçonner. Donc le monde ignorait tout. La marquise, pour empêcher toute révélation imprudente échappée à l'enfant et laisser vieilUr ce souvenir dans sa mémoire avant de la produire à Paris, était, aussitôt son retour d'Es-

pagne, repartie pour Tltalie. Aux questions de Rosa, elle avait trouvé une réponse d'une habileté sans réplique, en disant à Tenfant qu'elle avait quitté, non sa mère, mais sa nourrice. Cependant la grande dame n'avait rien oublié de cette aventure. A ces heures où la réflexion revient, dans ces insomnies où la pensée parle sans témoins, la marquise songeait et se souvenait. Elle ne pouvait alors chasser le spectre de cette journée où elle avait froidement sacrifié le deuil de sa fille morte aux intérêts de sa race et où, sans hésiter, elle avait consommé, en frustrant la loi et le monde, cette audacieuse supercherie sociale. Elle revoyait la sombre auberge et le hideux aubergiste. Elle revoyait aussi la vraie mère, quoiqu'elle l'eût à peine regardée, et tressaillait en pensant que peut-être la mourante avait survécu. Puis ces impressions s'effaçaient. Les excuses, les raisons majeures, le senliment du devoir imposé à la dernière des Neilles triomphaient de ces scrupules rétrospectifs.

La rouée politique, on le voit, n'était pas moins complète que la rouée d'argent. Dans toutes les questions, elle abordait franchement l'expédient, et sans

en rougir. Une fois la chose nécessaire faite et bien faite, la marquise la cachetait à la cire noire et aristo- I cralique du silence. Elle avait bien un directeur, mais i elle s'en servait comme les grands et les diplomates. Elle causait avec lui de ses petits péchés et de ses remords véniels. Elle allait à confesse comme elle allait au bal. Son confesseur était un luxe de sa conscience.

A côté de cette marquise, grande dame incontestable mordue par Fengrenage du million, le baron Horace Frémont, son inséparable, opposait le pendant du millionnaire entiché de noblesse. Ancien élève boursier de l'école de Saint-Cyr, et sorti fruit-sec, il était entré sous le drapeau comme soldat, puis parvenu au grade de fourrier et aux fonctions de prévôt d'armés. Renvoyé de son régiment sous une accusation de malversation, il dut à l'indulgence de son colonel de ne point passer devant un conseil de guerre. Il fit alors un plongeon de quelques années, pendant lesquelles il se fit oublier. Vers 4812, il reparut à la surface du globe, commis chez un banquier considérable. Pendant dix-huit mois, il s'amassa un petit ca-

pital en jouant sur les fonds publics et en carottant des différences, à la faveur des énormes affaires de son patron. 481 4 le trouva à la tôte d'une centaine de mille francs qu'il décupla en un jour en les risquant à la hausse, sur la nouvelle de la bataille de Waterloo» | Les Bourbons rentrés, Horace Frêmont, riche de ciiH quante mille livres de rentes, devint à la mode et at« tira sur lui Fattention, à la suite de quelques duels contre des républicains, où il se mit du côté des gardes du corps, et où, grâce à son habileté h Tes* crime et à son talent de prévôt d'armes, dont il ne se vanta pas, il tua un homme. Cette bonne note lui ouvrit définitivement la carrière du succès. Il acheta une charge d'agent de change, fut décoré, et obtint secrètement, en 1823, une partie de la fourniture des fourrages de l'expédition d'Espagne, magnifique affaire dans laquelle il tricha le gouvernement et l'armée de quatre cent quatre- vingt mille francs. De 4823 à 4829, il fut nommé baron, traversa rapidement les grades de la Légion d'honneur jusqu'à celui de commandeur, se maria, perdit sa femme, et devint un homme heureux dans toute Ib, force du terme.

Le baron se flattait d'être en tout un modèle de savoir-vivre. Arrivé des profondeurs d'une jeunesse orageuse et peu scrupuleuse au sommet de la finance et aa premier échelon inférieur de l'échelle héraldique, il avait adopté le signalement de l'homme grave. Diseur de grands mots, juché sur la morale et sur la vindicte publique, sévère sur le point d'honneur, doué d'un sourire parfaitement dédaigneux pour ce qu'il appelait l'esprit du temps, professant pour les tribunaux une admiration sans bornes, il avait de la société un légitime mépris, basé sur le respect qu'il lui inspirait. Gentilhomme de nouvelle roche, il cherchait à compenser la nouveauté de son blason par la beauté du vernis, et il avait la tenue aristocratique d'un homme plus noble que Charlemagne, puisqu'il pouvait dire : Je descends du premier coquin. Il offrait donc à l'observation le mélange inverse des deux éléments qui composaient le caractère de la marquise.

Tandis que la noble bohème de l'argent s'enrichissait à son contact, ce riche bohème du titre s'ennoblissait au contact de la marquise. Il frottait de faubourg Saint-Germain son nom roturier, comme madame de

Neilles donnait à Tor de son blason, grâce à Tintimité utile de Tagent de change, la consistance d'un ' lingot. Baron par le procédé Ruolz, Horace Frémont avait adopté non-seulement les manières et le ton, mais encore les mœurs du grand seigneur d'autrefois, de même que la marquise avait adopté celles de la femme du monde d'aujourd'hui. Horace avait dans le monde les plus hautes relations, et en même temps il entretenait secrètement et largement une célèbre actrice. Ami de la marquise de Neilles et amant de Ninon Larovère, il réunissait donc tous les signes particuliers d'un merveilleux de l'Œil-de-Bœuf. Cependant, à travers celte vie à la Richelieu, l'aventurier visait haut et visait juste. Où visait-il ? On le saura plus tard. C'était pour le moment un de ces faiseurs souples et minces comme une lame d'acier, viveurs prêts à jouer leur vie pour un oui ou pour un* non, tenant plus à leur habit qu'à leur peau, au point d'honneur qu'à l'honneur, duellistes sans scrupules, au propre et au figuré, qui se battent avec l'obstacle et avec la chance, ne reculent devant aucun coup ni de Jarnac ni de Bourse, font mouche dans toutes les ci-

bles et dans tous les buts, et sont, en définitive, les favoris du succès, le plus courtisan de tous les rois.

Au rebours de la marquise, il tenait à jamais le luxe et rêvait la grandeur. Il était de cette espèce d'hommes sortis de rien qui, d'échelons en échelons, montent à tout, et qui, quand ils sont au pinacle, regardent avec orgueil dans leur cabinet de toilette, au milieu de leurs bottes vernies, leur première savate éculée. Voluptueux comme Trimalcyon, brave comme Bassompierre , prodigue comme Lauzun, élégant comme la mode, il avait toutes ces ambitions dont la suprême est d'arriver h pouvoir dire, ainsi que Brummel à Georges IV : — Georges,, sonnez I Ancien sujet et exécrable sujet de la bohème dorée, il était insensiblement parvenu au trône de ses rois de Thunes.

Maurice, hâtons-nous de le dire, n'en était qu'un simple et honnête citoyen.

Une semaine se passa, pendant laquelle le jeune homme acheva de devenir complètement amoureux.

Le lundi, étant à cheval au bois, il rencontra mademoiselle de Neilles, à cheval aussi. Il la suivit pendant toute la promenade.

fiSO LA BOHftME DORiE«

Le mardi, il la rencontra dans un concert et la regarda comme une femme qu'on ne connaît pas, à qui l'on n'a jamais parlé et qu'on aime. Regard compliqué et pourtant fort clair qui m parle dans tous les yeux.

Le mercredi, il la rencontra dans ua magasin en vogue, la salua et s'aperçut qu'elle rougissait.

Le jeudi, le vendredi el le samedi, il la chercha au hois, dans un concert et dans plusieurs magasins aa vogue et ne la rencontra nulle part.

Le dimanche, il se reposa.

Pour un cœur épris, le repos c'est la rêverie. Maurice rêvait donc, étendu paresseusement sur un exr cellent divan, et roulait dans ses doigts les cigarettes et les projets dans son esprit, quand il lui vint cette idée : — Si je lui écrivais 1

On n'écrit pas aux femmes mariées, mais on écrit aux jeunes filles. Écrire aux femmes mariées, c'est s'exposer à des catastrophes sans nombre dont la moindre est le ridicule, et se mettre dans le cas de recevoir pour réponse sa propre lettre non décachetée, ou la colère d'un mari,— ou son sourire. La femme mariée

LA BOHftSfB DOREE. 884

exige de h rouerie et de Texpérience. La jeune flUe, au contraire, est un être essentiellement romanesque et naïf qui a toujours dans la tête on ne sait quel idéal de cabinet de lecture, un Manfred, un Lara, un Satan irrésistible, et qui s'attend tous les jours à recevoir, sous forme de billet doux, le premier chapitre du roman dont elle est l'héroïne.

Maurice choisit donc dans son buvard son papier le plus élégant, sa cire la plus fine, sa plume la plus pathétique, et écrivit à mademoiselle deNeilles.

II lui raconta de point en point comment il était devenu amoureux d'elle; qii'elle était un ange; qu'un soir, au Vaudeville, il avait trouvé son gant et s'en était épris; qu'il l'avait retrouvé le lendemain, dans le salon du baron Frémont, en compagnie des deux lèvres et des deux yeux les plus ravissants qu'un ange ait jamais montrés aux mortels ; qu'il n'avait jamais aimé jusqu'ici, qu'il aimait enfin et pour toute sa vie; qu'il avait envie de se tuer; qu'il maudissait ses parents de lui avoir donné le jour; qu'il avait vingt-cinq mille francs de rente; qu'il était seul au monde, sans père ni mère, et bien malbeureui^

par la faute de ce gant divin dont il osait demander la main.

Maurice fit plusieurs brouillons, se lut, se relut, se ponctua et se cacheta. Quand il eut fini, il se trouva en face de deux grosses difficultés. D'abord, il ignorait Tadresse de la jeune fille, et, ensuite, comment lui faire parvenir cette missive? Il rêva aux moyens les plus romanesques et les plus providentiels. Il demanda même des inspirations aux vaudevilles de M. Scribe, où le facteur Cupidon porte une boîte aux lettres en guise de carquois ; il ne trouva rien, et fat presque sur le point de brûler sa déclaration, car, à moins de l'envoyer au ciel, poste restante, il y avait gros à parier qu'elle n'arriverait pas toute seule.

Enfin, après de longues allées et venues dans le labyrinthe de l'imagination, il se résolut à aller demander l'adresse qui lui manquait au baron Horace, mit sa lettre dans sa poche, fit atteler son cabriolet, et, y sautant lestement, prit la direction de la rue du Bac.

Comme il tournait l'angle de la rue de Grenelle et du boulevard des In valides, il mit brusquement son cheval au pas. Il venait d'apercevoir, marchant à quel-

que distance devant lui, mademoiselle de Neilles accompagnée d'un groom en livrée.

Maurice se donna pendant quelques minutes le plai* sir de regarder et de suivre, sans être vu, la charmante enfant. Il promena un coup d'œil satisfait sur l'ensemble frais et coquet que présentait au regard la silhouette aristocratique de la mignonne créature. Il l'exainina et Tétudia depuis son ombrelle jusqu'à sa bottine à talons. Il la vit prendre en marchant toutes sortes de petits airs effrayés, enjamber les ruisseaux avec Télégante gaucherie des femmes accoutumées à la calèche et à la berline, tourner la tête à droite et à gauche, et s'arrêter, et hésiter, et frémir des dangers sans nombre qui la menaçaient à chaque instant ; Vhomjne en blouse qui passait près d'elle, le badaud indiscret dont le lorgnon connaisseur la trouvait de son goût, l'aboiement d'un chien errant, autant de périls effrayants qui donnaient à la démarche de la jeune fille quelque chose d'inquiet, et lui prêtaient une grâce de plus pour Tamoureux Maurice! Il ne se lassait pas de l'admirer. Tout entier sous le charme de cette suprême distinction, il caressait complaisam-

S34 LA BOHÊME |IORÉE«

ment du regard le contour couple de sou mantelet, la légèreté de cette gentille ombrelle coquettement inclinée sur ce chapeau de paille, la manière chaste dont cette robe en se soulevant montrait à demi le bord de ce jupon discret, et jusqu'à ce petit taloQ de mar* quise qui avait si peu Thabitude du pavé.

Tout à coup, de grosses gouttes de pluie tombèrent sur la capote du cabriolet de Maurice, Un orage, imprévu comme un traître de mélodrame, apparaissait dans le ciel bleu, dont l'azur avait semblé jusque-là mériter toute la confiance de mademoiselle de Neilles et de son ombrelle.

Le boulevard était désert, JPas de porte cochôre où s'abriter. Pas d'autre voiture sur la chaussée que le cabriolet de Maurice, qui longeait lentement le trottoir, à la distance requise par les plus simples lois de Vobservation.

Le danger, cette fois, était sérieux pour la jolie pas* santé. Les gouttes de pluie se multipliaient. Encore quelques minutes, et il n'allait plus rester à la jeune fille d'autre ressource que de se réfugier sous un des arbres du boulevard, insuffisant asile que Torage, pour

peu qn'il durât, aurait bien vite violé. Maurice, comme bien on pense, ne perdait pas de vue mademoisellede Neilles. Il ne savait ce qu'elle allait faire, mais il lai semblait impossible qu'elle reçût l'orage et que le ciel fût capable d'enrhumer un ange.

La jeune fille paraissait tenir conseil avec son groom, et donnait tous les signes d'effroi imaginables en pareille circonstance. Qu'allaient devenir la robe de mousseline, et le mantelet de ipousseline, et le ctiapeau de paille d'Italie ? Maurice fut tenté de descendre de cabriolet et d'aller proposer ses services à la jeune fille; mais le seul service qu'il pût utilement lui offrir, c'étaitson cabriolet, etl'offre était inacceptable. Comme le jeune homme adressait en lui-même un chaleureuj^ appel à la Providence, le bruit d'un omnibus se fit entendre sur la chaussée, et la Providence se montra à l'autre bout du boulevard, dans le simple appareil d'une Dame-Blanche.

En même temps, mademoiselle de Neilles dirigea vers la voiture publique un regard d'espoir désespéré,

— Proh pudor ! s'écria Maurice, qui, depuis qu'il était devenu amoureui^ et collégien, pensait vqIoq-

tiers en latin. Mademoiselle de Neilles, la fille cf une marquise, descendre jusqu'à monter en omnibus I est-ce possible ?

Tout est possible à une ombrelle de satin élevée dans rignorance du parapluie. En cas d'averse, toutes les femmes sont égales devant Diey et tous les faubourgs devant l'omnibus.

Il n*y avait pas h hésiter. Le domestique de mademoiselle de Neilles fit un signe de la main, la voiture publique s'arrêta et la jolie robe de mousseline monta en tremblant cet échelon de la société qu'elle ignorait encore et sur lequel se tenaille conducteur.

— Parbleu I se dit Maurice, voilà l'adresse de ma lettre qui passe. Et moi qui me plaignais de la Providence 1

Il lança son cheval derrière la bienheureuse Dame- Blanche qui venait de sauver la vie au chapeau de mademoiselle de Neilles, et suivit. Chemin faisant, il se rapprocha. La jeune fille, toujours en compagnie de son laquais, était assise, encore toute troublée, sur cette bourgeoise banquette qu'elle venait d'armorier de sa présence, quand soudain elle regarda du cdté

du cabriolet, aperçut Maurice et rougit tellement que Maurice pâlit.

Mademoiselle de Neilles fut-elle humiliée de se voir surprise dans ce véhicule essentiellement plébéien? nous l'ignorons ; mais, si elle crut déchoir dans TopinioD de Maurice, elle se trompa. Elle dégageait autour d'elle une telle poésie qu'elle en était invulnérable aux vulgarités de la vie. Dans ce cadre trivial et bourgeois, elle ne rayonna que davantage aux yeux de Maurice. Son exquis^ toilette, son visage noble et doux étaient à leur avantage là comme partout. Pour Maurice, qui, depuis qu'il avait un sentiment dans le cœur, tournait volontiers au dithyrambe, mademoiselle de Neilles avait dans sa séduction cette mystérieuse faculté de faire de la grâce avec tout. On aurait mis cette jolie étoile sous un éteignoir qu'elle aurait trouvé moyen de s'en coiffer et d'être jolie ainsi. Sa beauté et sa distinction suffisaient pour transformer celte affreuse boîte à quatre roues en un char sorti des écuries et remises de la poésie.

Maurice voulut mettre à profit une occasion qui avait un tel caractère d'imprévu. En un in-

ââS LA BOHÊME DOREE.

stant soti plan fut fixé, plan hardi, mais décisif.

— Si je changeais de voiture ? se dit-il .

Il tendit la bride et le fouet à son domestique, et il allait descendre de son cabriolet quand la Dame- Blanche arbora l'écriteau : Complet.

C*était une péripétie fâcheuse pour les intentions

de notre amoureux. Néanmoins, il n*était pas homme à se tenir pour battu, car il continua d'escorter la voiture publique au petit trot de son cheval anglais, tout en lançant un regard d*envie sur le voisin de mademoiselle de Neilles» honnête bourgeois avec lequel Maurice n'aurait pas hésité à changer de place, et qui eût assurément accepté, s'il eût pu se douter de la hausse énorme que venaient d'atteindre les places d'omnibus en géùéral et la sienne en particulier.

Un joueur à la loterie, qui voit sortir son quine, n'est pas plus heureux que ne fut Maurice quand il vit, peu d'instants après, sortir de la Dame-Blanche, qui? précisément le voisin de mademoiselle de Neilles.

Ce fut alors le tour de la jeune fille d'avoir des émotions.

Depuis huit jours, elle pensait à Maurice un peu plus

LA BOHÊMK DORÉE. 239

qu'elle ne Taurait dû. L'invisible fée qui préside au mariage des âmes et qui travaille du matin au soir, dans les cachettes de Tazur^ à nouer des regards de jeunes gens avec des fils de vierge, s'était visiblement occupée d'elle et de lui, depuis qu'elle lui avait jeté ton gant gauche. Que de rencontres coup sur coup 1 la soirée chez le b^ron, la promenade au bois, le concert, le magasin, et enfin ce hasard qui conduisait encore M. Maurice sur le boulevard des Invalides, juste au moment où elle montait pour la première fois de sa vie dans un omnibus, et où il y avait ime place à côté d'elle.

— C'est mon gant qui me l'amène, pensait-elle. Mais queva-t-il faire?...

Elle le vit s'éloigner rapidement dans son cabriolet et disparaître, puis, deux minutes après, reparaître à pied, faire un signe au conducteur, monter dans l'omnibus et s'asseoir près d'elle.

En ce moment elle était si émue qu'elle n'entendit pas son domestique demander la correspondance de l'avenue de Breteuil, et qu'elle s'aperçut à peine que son joli voisin venait de lui glisser dans la

main ladite correspcDdance, doublée d'une lettre.

Le lendemain, Maurice fut réveillé par un billet parfumé que lui apportait la poste. A Texquise odeur d'héliotrope qu'il exhalait, le jeune homme devina une réponse. Il l'ouvrit. La réponse était bien simple. C'était, soigneusement plié dans Tenveloppe, le gant droit de mademoiselle de Neilles.

Au même moment, le groom qui avait accompagné la veille la jeune fille, et qui n'était autre que Gil, entrait chez Ninon et lui disait :

— Rosa aime quelqu'un.

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