UNE MYSTERIEUSE AMIE
Pendant quelques jours, l'aventure ébauchée er>tre Maurice et Rosa en resta à son premier début et à sa première émotion; et cela par une raison toute simple, c'est que la réponse de mademoiselle de
LA BOHÊME DORÉE. Mi
Neilles, si tendre et si signiflcative qu*elle fût, ne résolvait aucune des difficultés qui se présentent naturellement entre deux amoureux qui sont Fun pour l'autre, non deux inconnus, mais deux étrangers. Quand on s'aime, il ne suffit pas de se rencontrer de loin, dans la rue, et d'échanger des regards; il ne suffit pas de rêver et de penser Fun à l'autre; il faut du moins s'écrire,,Xî^auricè'îi^Yait pas même le bonheur de recevoir des lettres de Rosa . la seule qu'il eût d'elle, c'était celle qui contenait son gant droit. La correspondance s'était arrêtée là. C'était beaucoup, mais ce n'était pas tout. Cela voulait dire : — Vous m'aimez, je vous aime aussi. Je vous réponds, mais je ne puis vous écrire. C'est à vous, qui êtes l'homme, à vous rapprocher de moi. Cherchez, ingéniez-vous, devinez. Vous voulez ma main : je vous la donne, je vous Fenvoie, mais je ne puis vous la tendre.
Maurice fut sur le point de brusquer les choses et d'aller tout droit demander mademoiselle de Neilles Ua marquise. Mais le souvenir de ce que lui avait dit le baron l'arrêta. Il se vit recevant un refus, motivé,
non-seulementsur lagrave raison politique qtie lui avait donnée Tagent de change, mais aussi sur la disproportion de sa fortune avec celle de mademoiselle de Neilles. Il recula donc, et, comme tous les paresseux» il s'en remit au hasard, cet habile chargé d'affaires des amoureux, pour continuer ce qu'il avait si bien commencé.
Comment, lui à qui le salon de madame de Neilles était fermé, arriverait-il à être le gendre de la mar-* quise 7 il n'en savait pas le premier mot ; mais il lai semblait impossible que ce joli roman ne se terminât pas chez un notaire. II avait la sublime confiance des amants, et, sans s'arrêter aux obstacles qu'il entre^ voyait entre son bonheur et lui, il avait cette théorie : que tout doit toujours aller pour le mieux dans le pays de Tendre, lequel est, assurément, le meilleur des pays.
En attendant, le bohème jetait sur sa vie de garçon un regard rétrospectif plein de pitié pour lui-même. Il comprenait le vide de son existence passée. Il aurait voulu pou voir reprendre, une à une, les heures qu'il avait jusqu'ici données aux femmes. Il rougis-
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sait d'avoir pu confondre avec Tamour cette monnaie courante des voluptés de rencontre contre laquelle 11 avait escompté sa première jeunesse. Tout entier aux enfantillages de la passion, il retira de son mur le portrait d'une ou deux femmes dont il avait été Famant un peu plus que d'habitude, il fit un auto-da-fô de lettres sans orthographe, il brûla plusieurs boucles de cheveux apocryphes, il congédia, en lui envoyant une somme ronde, la maltresse qu'il avait en ce mo^ ment-là. Bref, il fit table rase de tous ses souvenirs, se rangea, cessa de jouer, balaya sa vie et mit des draps blancs h son cœur.
Il y avait pourtant quinze grands jours qu'il n'a-* vait vu de près ni de loin mademoiselle de Neilles, H avait eu beau passer et repasser plusieurs fois dans l'avenue de Breteuil, devant l'hûtel de Neilles, il n V vait pas réussi une seule fois à l'apercevoir. Il re^ tourna chez l'agent de change, à ses soirées hebdo*^' madaires, il n'y rencontra pas la jolie fille, et, cora me il étaitdevenu timide, il n'osa faire à Tagent de change aucune question.
U commença à s'attrister*
Si bien allumée que soit la confiance^ elle doit être de temps en temps tisonnée. Qu'est-ce que cela youlait dire ? Il n'y avait pas à en douter, mademoiselle de Neilles était surveillée. La marquise avait peut-être deviné quelque chose de leur secret. On ne voulait peut-être plus qu'elle sortît. On l'enfermait peut-être. Elle était peut-être malade. Maurice passait en revue tous les motifs possibles de se tourmenter et recommençait sans cesse, et le plus mélancoliquement du monde, la gamme interminable de l'inquiétude. Il résolut de sortir, coûte que coûte, de cette situation. Il s'en alla se poster un beau matin au coin de l'avenue de Breteuil, alluma un cigare et attendit, dans l'attitude d'un homme qui a son projet. Il avait à peine entamé son havane, qu'il vit sortir de l'hôtel de Neilles un petit bonhomme à mine fûtée et hardie, en bottes à l'écuyère, en culotte courte de peluche rouge, en redingote galonnée d'or et en chapeau à cocarde noire, et qui eût valu son poids s'il eût été nègre.
— Votre nom, mon ami ? dit Maurice au groom en s'avançant.
— Gil, répondit le domestique, qui reconnut le
jeune homme de l'omnibus; et le vôtre, monsieur ? ajoQta-t-il.
— Maurice de Vic-Aimon.
— Maurice de Vic-Aimon, répéta Tenfant avec Taccent de quelqu'un qui tenait à ne pas oublier ce nom.
— Êtes-vous incorruptible ? interrogea Maurice en tirant un double louis de sa poche.
— Pas potir vous, répondit le groom d'un air de mystère.
— Bravo I pensa Maurice ; le gamin a sans doute QD mot d'ordre de Rosa à mon endroit ; puis, tout haut, il reprit :
— Cette lettre à votre maîtresse, mademoiselle de ReiUes.
— Et ce double louis ? interrogea le groom avec un geste d'espiègle, tout en prenant le billet cacheté que lui tendait Maurice.
— A toi, pardieu ! répondit le riche bohème en ajoutant à sa dépêche les quarante francs de pourboire, et, s'il y a une réponse, je double.
— Le doublon? demanda Gil qui jouait à merveille «on rôle vénal.
Ui LA BOHÊMB PORÉE.
— Bien entemdu I dit Maurice radieux.
La réponse ne se fit pas attendre. Dès le lendo»!
main, le petit facteur improvi9é l'apportait diacrète-|
mçnt au Ipgis de Maurice, qui Iç payait le prix con-; venu. Un commerce caché de lettres s'établit par Oi moyen entre les deux amants. II9 s'écrivirent ce qu*ou| s'écrit toujours en pareil cas. C'était celte vieille tekl tre, toujours la môme, que Julie écrit à Saint-Preux et que Saint-Preux répond à Julie. Rabâchage chaiw manti gazouillement printanier de deux cœurs qui se parlent h distance, interminable redite de (A môme mot si court et si long : Je vous aime l Lei deux amoureux s'écrivaient comme mari et femme, mais en se disant monsieur et mademoiselle le plui poliment du monde. Ils avaient déj^ choisi le quartier oti ils demeureraient, la couleur de leur meuble, la campagne près Paris où ils achèteraient un cottage, la robe de noces, et, s'ils n'avaient pas encore parlé de layette, c'était pour ne pas épuiser U conversation.
Cependanti chose singulière, Maurice Q*osait pas demander à Kosa le plus petit rendez-vou$, Il s'étiût
LA BOHfiMB DORÉE. Si?
aceoqoiQé h ce genre de conversations par lettres. Il adorait ce babillage Ipintain, & vol d'oiseau, et par^ dessus Paris. Et puis il craignajt un refus, il craipait d'offensor Rosa en la traitant comme un amant traite sa maîtresse. Des obstacles qui pouvaient nur* gir entre eux deux, pas un mot. Maurice savourait donc avec délices le mystère de cette correspondance respectueuse et timide qui allait si loin, qui les fai-» sait tous deux époux, montait leur ménage, et se ca-« chetait avecJa lune de miel sans oser demander une entrevue.
Quoi qu'il en soit, Maurice se prenait bien souvent à soupirer après ce rendez-vous et i se dire : —Quand donc verrai-je ma femme?
Il arriva cependant ce qui devait arriver néceesaiT rement quand on n'a d'autres rapports que ceux d'une correspondance. Rosa eut la grippe, resta couchée et enfermée pendant quinze jours, et ne put trouver moyen de faire monter Gil dans son appartement, ou^ vert seulement à sa femme de chambre. De cet incident si simple, il résulta que Maurice resta deux longues semaines sans lettres. Le jeune homme reprit sa fao^
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tion journalière dans l'avenue de Breteuil, et, rencontrant Gil, il le questionna et apprit que Rosa avait la grippe. Maurice alla tout droit consulter un médecin pour savoir si la grippe était une maladie mortelle. Il apprit que non et se rassura. Mais ce silence forcé , de sa maîtresse lui devint insupportable. Il n'aspira plus qu'à la voir. Savoir qu'on s'aime, c'est l'ignorer tant qu'on ne se l'est pas dit. Quand on se l'écrit, ce n'est qu'un mot; quand on se le dit, c'est un baiser.
Voir Rosal mais où? quand? comment? Et le jeune homme entonna la litanie des hélas !
Ils en étaient là tous deux, quand, un soir, son ami le Hasard conduisit Maurice devant l'affiche de la Porte-Saint-Martin. On donnait une première représentation. Mademoiselle Ninon Larovère jouait le principal rôle. Maurice connaissait Ninon pour l'avoir souvent applaudie et avoir soupe deux ou trois fois avec elle. Ennuyé, triste, ne sachant que faire de sa soirée, il prit une stalle et entra.
La salle était comble et présentait ce magnifique spectacle de plénitude et d'émotion que laPorte-Saint-
! Martiii, ce grand champ de bataille de la lulte litté- "KûredelSSO, donnait parfois en ce temps-là au pu-
j Wic lettré de Paris. Il y avait, pour ainsi dire, foule à toutes les places. Une mer de têtes emplissait le parterre, les loges, le cintre, mer véritable d'où soufflait I le succès ou le naufrage des drames, et d'où se dégageait un vague murmure de tempête qui faisait trem-
bler la toile, voile immense de Tart.
Mais Maurice, à peine entré, ne donna même pas
un regard à la salle. Il avait aperçu dans une loge
I d'avant-scène, en compagnie de sa mère et de quelques hommes parmi lesquels le baron Horace Fré-
inont, mademoiselle de Neilles, rayonnante de pa-
rare et de beauté. La brunejeunefiUeétait, cette fois, en grande toilette et montrait sous l'éblouissante clarté du lustre et des bougies des épaules dignes d'une blonde. Elle inclinait de temps en temps la tête sur un gros bouquet de roses blanches posé sur le bord de la loge, comme pour le respirer, et rien n'était plus charmant avoir que ce couple de la parure et de la beauté. En respirant son bouquet, mademoiselle de Neilles baissa les yeux sur Tôrchestre, et Maurice vit,
à un imperceptible mouvement du bouquet, que les yeux ravalent apergu.
Le jeune homme sentit tout son sang refluer lers son cœur. Il eut un frisson presque douloureux. Il regarda mademoiselle de Neilles d'un de ces regards surpris , heureux et tristes à la fois, qui ont tant de choses h dire et qui les disent. Puis il s*assit, et, chaque fois qu'il levait les yeux vers la jeune fille, il remarquait qu'elle respirait son bouquet, comme pour se donner une contenance et avoir une occo&ion de baisser la tête.
La pièce se joua.
Ninon, en entrant en scène, au milieu des applaudissements qui la saluèrent, resta immobile sous le coup d'une émotion profonde. Là, dans une avantscène, tout près d'elle, elle avait reconnu sa fille.
C'était la seconde fois que cela lui arrivait, La première fois, elle s'était évanouie. Cette (ois, elle se domina, mais elle tremblait. Il lui sembla qu'elle débutait.
Par unesinguUère coïncidence, elle jouait qn rôle de mère. EUejoua comme jamais elle n'avait joué. Dès les
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premières scènes, le succès vint, car Ninon s'était senti au coeur une ambition qui doublait son génie : c'était de se faire applaudir de son enfant, c'était de l'intéresser, c'était de s'emparer de son ftme pendant toute la soirée. Le public tout entier se résuma pour elle dans Rosa. L'actrice était, dans cette pièce» bonne, tendre, dévouée, persécutée, et avait Rosa pour témoin de sa bonté, de sa tendresse, de son dévouement, de sa souffrance. Il n'en fallait pas plus : Ninon eut en scène d'admirables explosions d'ftme. Ses cris parlaient, *ses regards éclairaient, son sourire avait quelque chose du fond du calice. Quand il fallut s'arracher les cheveux, elle ne fit pas semblant, et il lui enVesta aux mains. Il y eut un moment où, pendant que la salle palpitait silencieuse sous le poids de rémolion, l'actrice entendit sa fille qui murmurait : — Pauvre mère I
Ce mot, recueilli par Ninon, l'électrisa. Elle se crut reconnue par Rosa. Elle jeta dans son rôle sa vie, son cœur, son âme et ses dix ans de désespoir, et son sacriûce, et sa fille qui l'écûutait. Elle n'eut pas besoin de farder ses plaies : ses plaies saignaient. Ce rôle
était devenu pour elle une formidable réalité. EUeprij comme une sainte, elle pleura comme une martyi elle mourut comme une morte.
Après la chute du ridejiu, on la rappela. Les bra^ vos éclatèrent. La scène fut jonchée de bouquets. £11| n'en ramassa qu'un, celui de mademoiselle d^ Neilles.
Seul peut-être de toute la salle, un jeune homm< était resté silencieux, et n'avait pas mêlé son enthou' siasme à celui de la foule. C'était Maurice.
Il était comme tous les amoureux, ^ui veulent qu'oi ne pense qu'à eux et qu'on ne regarde qu'eux. L'émotioi qu'il avait vue se peindre dans les traits de mademoiselle de Neilles pendant la représentation l'avait rendi presque jaloux. Il aurait désiré que la soirée se passât entre mademoiselle de Neilles et lui, et que rien n'interrompit le dialogue muet de ses yeux avec ceux d( la jeune fille. Il était furieux que la pièce n'eût pas ennuyé sa fiancée. Il aurait souhaité un bon vieux { mélodrame-empire qui n'eût pas donné tant d'occupation aux femmes sensibles et n'eût point eu l'impertinence de se substituer à lui-même dans Fatten-
tion de Rosa. Pour lui, Tunique intérêt de la soirée,
c'était que mademoiselle de Neilles regardât M. Mau-
i rice et que M. Maurice regardât mademoiselle de
i Neilles. Le théâtre représentait une avant-scène fai--
imt tœil à une stalle d'orchestre. Bref, il était jaloux
I de ce grand diable de drame qui avait dérangé son pe-
I lit proverbe d'œillades et il eût presque exigé que ce
fûlàlui que mademoiselle de Neillesjetût son bouquet."
' Cependant, à la sortie du théâtre, il eut une com-
; pensat:on : il était là quand la jeune fille monta en
voiture. Comme les chevaux partaient, elle se pencha
rapidement à la portière et envoya à la bouderie de
M. Maurice un baiser qui réconcilia le jeune homme
avec sa maîtresse et avec le drame moderne.
Il allait sauter lui-même dans soucoupe quandune main lui toucha Tépaule.
Celait le baron Horace. •
— Êtcs-vous discret, Maurice? lui dit celui-ci.
— Très-discret, répondit le jeune homme un peu étonné de la question.
— Avez-vous le temps de fumer une cigarette avec
moi) ea nous promenant ?
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— Deux, si vous voulez, répopdit le jeupe homme.
— Mon cher enfant, reprit le baron, quaod les cigarettes furent allumées, je connais qu$;lqu*un qui, depuis quelques jours, est fort occupé de vous.
Maurice Qt ui^ pouveme^t.
— Quelqu'un qui m'adresse qi^eçtion sur question à votre endroit, reprit le harop.
— Ah Lfit Maurice pâle d'émotion, et croyant qii'il s'agissait de mademoiselle de Neilles.
— Voulez -vous que je vous présente? reprit Tagent de change.
— Je vous en supplie, mon cher ami, reprit Maurice.
— Alors, venez.
— Plus de doute, pensa Maurice, sans songer à l'heure qu'il était. On reçoit san§ doute ce soir chez la marquise. Rosa aura fait sa petite confidence au baron... Mais où me mène-t-il?
En effet, au lieu de se diriger vers sa voiture, Tagenl de change avait conduit Maurice dans l'étroit et obscur couloir qui aboutit à la porte des acteurs.
— Où diable allons-nous, mon cher ami? interrogea Maurice.
LA BQpÊM|£ pORÉV. 9&^
— J*ai fait appel & votre discrétion, répondit Tag^pt de change ; voici pourquoi. Je vais prochainement peut-être me marier... Mais monte? donc...
£t il s*engage^ avec Maurice 4aQ$ Vescalier à^ ^~ leurs.
Le baron continua :
— Tai depuis longten^ps déj^ une liaisoxi...
— Que vous voulez rompre? fit Maurice en souriant.
— Et il ne me manque plus que le prétexte.
— Et avec qui cette liaison T
— Avec une des plus belles femmes de Paris.
— Une actrice ? fit Maurice qui commençait à comprendre.
— Ninon Larovère, répondit le baron ; une grande actrice, comme vous voyez.
— Ah çà, reprit Maurice, nous jouons aux propos interrompus, mon cher. Cette personne qui vous a parlé de moi, et à qyivous voulez me présenter...
— C'est Ninon, fit l'agent de change.
— Votre maîtresse î
— La vôtre quand vous voudrez 1 répondit l'agent de changeenpoussantuneporteetenintroduisantMaurice
dans un boudoir somptueux et splendidement éclairé. 11 y a, dans les théâtres, un double-fond mystérieux, fermé aux profanes, inaccessible pour le public et qui n'est pas un des moins curieux : ce n'est pas le théâtre même, ce n'est pas la scène, ce n'est pas la coulisse, c'est, au haut d'un labyrinthe de marches mal éclairées où Ton couJoie les machinistes et les pompiers et dont la sordidilé rappelle les escaliers des maisons les plus pauvres, une petite porte sur laquelle est écrit un nom et dont le seuil ne peut être franchi que par de rares privilégiés. Cette porte, à l'extérieur, est elle-même fort peu engageante; mais ' si elle s'ouvre devant vous, vous vous trouvez tout à coup dans une ravissante bonbonnière tendue en perse, en damas ou en velours, vous êtes dans la loge d'une actrice. Cette loge est meublée avec une recherche extraordinaire. Bronzes, lustres, vases de Chine, rien n'y manque. De riches étoffjs sont éparses sur les sofas et sur le tapis. 11 y règne un parfum charmant. Vous n'êtes plus chez la femme, vous êtes chez la comédienne; vous ôles dans le sanctuaire où s'opère l'invisible transformation, dans la cachette du pot de
rouge, dans le nid du rôle, dans le cabinet de toilette de Tillusion. C'est le salon de la soubrette. C'est la chrysalide où la jeune première dépose son châle, son chapeau et son amant, et se change en jeune ûlle. C'est là que la grande artiste essaie son costume, ce Jécor de Târae, que mademoiselle Mars étudie son sourire, que mademoiselle Rachel drape ses altitudes, ]ae madame Dorval compose ses larmes.
La loge de Ninon, ad moment où le baron Horace et Maurice y entrèrent, présentait le coup d'œil pittoresque et particulier qu'olTrent toujours ces laboratoires à la suite d'une première représcnlation. C'était an pôle-môle de costumes, de coiffures et do fleurs; les bouquets jetés à l'actrice étaient empilés sur une console commesurTéventaire d'une marchande. Seul, un bouquet de roses blanches avait eu les honneurs d'un magnifique vase du Japon et pouvait se refléter à l'aise dans le miroir d'une riche toilette.
Dans un cabinet voisin, l'aclrice se déshabillait. S'att^'Uilant sans doute à la visite du baron, elle avait renvoyé son monde. Elle était seule.
— Vous avez élé admirable, ma chère 1 dit l'agent
Î5§ LÀ jboHÊMË bôkÉk.
dé change en s'approchant de la porte du cabinet, et je vous amène iinede voè conquêtes de ce soir.
— Qui donc? dleknandâNlnbh.
— Môhsielir Maurice de Vic-Aiiiibn.
— Ah 1 fit Ninon. Mferci. Vous êtes charmante tous les deux. Je suis à vous daîts un moment.
— Excusez-moi, bhèl'e,i'fepritie barèh,si jéue VotiS attends pas. J*ai une affaire de Bourse à régler cette nuit même, au cërble... il s*àgit d*une eiébution... un cônfi^re à sauver.:. Je vous laisse avec M. Maurii^dl Vic-Almoil (îui se fera un plaisir de roui ramener.
Maurice n'avait rien entendu. Debout devant H glace, il regardait lé botiquet de inadémoisellë dd Neilles. Elle l'avait tenu, elle l'avait respiré, elle l'avait approché de ses lèvres, bhacune de ses roses s'était fanée pour elle; ce bouquet avait servi de parure t)eûdàht quelques heures à des k*ayoné et avait |)r6tëdu ét^leil aux seize ans de mademoiselle die Neillës. Il semblait qu'elle avait laissé en échangea ces roses un ^u de son regâW et juste âsèez de ibn pârflito pour Ictif faire atteindre, dans l'imagination du jeune bôhétné, un prix Ihconhii dès boù'(}uletà et des boù4iiétl8its.
Quand Maurice sortit de sa rêverie, le baron n'était pins là, et mademoiselle Larovère était debout derrière lui.
Ninon regardait Maurice avec une attention douce et où se lisait une sympathie conBante et grave.
Les femmes qui ont beaucoup éprouvé et pour qui h destinée a été une continuelle leçon, celles surtout (pli, comme Ninon, ont presque toujours vécu dans la société des hommes, arrivent parfois à une puissance àtraordinaire de jugement dans Tappréciation rapide des caractères. Lasouffrance, l'aventare, la pratique de b vie dans te qu'elle a de plus douloureux et de plus hrutal, le perpétuel choc de Fâme soit avec la douleur, «oit avec l'afiFront, l'habitude de voir les hommes, non 80US leur plus beau jour, mais àous leur jour le plus vrai 6t dans cette espèice de négligé familier qu'ils adoptent volontiers vié-à-vis du monde des coulisses, tout cela donne, dans Toccasion, aux filles de théâtre un coup d'oril d'autant plus sûr que ceux qu'elles jugent ne prennent pas la peine de dissimuler devant elles. Telle bohème dorée, qui, quoique dépensant sans compter, est sortie des plus bas étages de la société.
aura parfois, à travers sa vie de plaisirs et d'insou- \
ciance, des éclairs de pénétration dignes d'un obs^- 1
valeur consommé. Elle jugera un homme sur sçn re- j
gard, sur sa mise, sur son sourire, sur son premier •
pas, sur son premier geste, sur son premier mol. Elle j devinera son grade moral et intellectuel rien qu'à sa tournure, avec la facilité singulière qui n'appartient qu'à ces pauvres et charmantes vivandières du plaisir. Si bien que, tout en riant avec elles et en leur jetant son argent et son temps, Thomme du monde le plus sur ses gardes aura parfois la surprise d'entendre tomber de ces bouches folâtres et connaisseuses un mot profond et laconique qui le prendra de la tête au cœur. La vraie bohème dorée ne donne donc que bien rarement sa confiance à qui ne la mérite pas. Ce talent qui touche presque à la divination et qui a immortalisé le grand physionomiste de Zurich, elle le possède, et il y a presque toujours, sous le masque de joie et d'éclats de rire de ces belles filles faciles qu'on aime à traiter sans conséquence, un Lavater pensif et mystérieux.
Quoi qu'en eût dit le baron, Ninon, toujours pru-
dente, ne lui avait adressé que des questions évasîves . et discrètes qui avaient uniquement porté sur le chiffre de la fortune du jeune homme. Après s*être assurée que cette fortune présentait des garanties suffisantes pour rendre un mariage possible, l'actrice avait suivi avec une attention pleine de sollicitude et de sang-froid le développement des amours de Maurice avec Rosa. Les lettres des deux jeunes gens avaient été remises par Gil $ Ninon, qui les avait toutes lues avant eux. Elle savait donc à quel point ces deux cœurs s'étaient chastement épris. Le langage respectueux de Maurice avait donné à cette mère la conscience qu'elle pouvait encourager le début de ces amours sans craindre qu'il ne dépassât les limites de laplus pure tendresse. Et puis Ninon avait aimé, dans sa première jeunesse, l'homme qui avait été son mari, et elle savait par expérience tout ce qu'il y a d'idéal dans ce. premier échange de l'anneau nup!ial. Elle savait combien le désir, avec sa profanation sensuelle, est loin de cette sainte communion. Elle n'ignorait pas l'immense distance qui sépare Tamonr vulgaire de ce cclesle gazouillement de deux âmes qui s'ér
âlS3 La bOfiÊBlÉ DÔRÉiB.
veillent ensemble, au premier rayon du matin, feieii " qu'elle se doutât que Maurice avait mène rondement la : vie de garçon, elle savait qu'il n*est pas dé plus grands trembléurs que les mauvais sujets quand ils se mettent & s'éprendre, et que, pour peu que ràriiour s'eh mêle sérieusement, ce sont surtout les Don Juan qui four- | ûissent les Chérubin. Maurice était à l'aube d'une j passion vraie et profonde, donc Maurice devenait brusquement un petit cœur blotti et craintif, avec dés : ailes naissantes ; l'oiseleur intrépide et dangereux devenait un oiseau timide niché près d'une âme de jeune fille dans îé paradis de l'amour et n'ayant plus là moindre relation avec Tarbre de la science.
Ninon cependant avait voulu voir Maurice. Avec sa profonde connaissance des homiiiés, elle le jdgéa immédiatement comme un cœur et comme un esprit en Sjui l'étincelle de l'honneur était cachée. Elle ne se trompa ni à sa tenue de dandy, ni à ses traits un peu fatigués par le plaisir. L'opinion qu'elle s'était faite de lui sur ses lettres fut confirmée pour Ninon par le visage de Maut*ice. L'attitude contemplative et éMtie qu'il avait devant le bouquet de la jeune fille, la pâleur
LA BOâÊHE DOtlÉfi. 263
de Maorice, ses yeux presque humides d*émotion et ffamour achevèrent de convaincre l'actrice ipxi fit un JUS ters lui. Maurice la regarda en rougissant.
— Ce bouquet vous plaît? lui dit-elle.
— Mais... oui... balbutia Maurice surpris de ce début de la conversation.
— Le voulez-vous? continua Tactrice.
— Pourquoi le voudrais-jet
— Parce que, répondit Tactrice avec utt accent Singulier, il m'a été jeté ce soir de Pavant-scène de gauche.
— Eh bien? fit Maurice interdit.
— Par une jeune fille.
— C'est possible.
— Rarissante, continua Ninon.
Maurice tressaillit.
L'actrice lui prit la main.
— Que vous aimez, dit-elle.
-Moi!
— Secrètement.
-Moi!
— Et qtii ypons aime... secrètement aussi. Ne dites pas non. Votre main tremble.
— La vôtre aussi. Qui êtes-vous?
Il y eut un moment de silence pendant lequel Maurice et Ninon se regardèrent. Le jeune homme jetait sur Tactrice des yeux stupéfaits. En entendant sa plus secrète pensée tomber ainsi tout à coup de cette bouche inconnue, il relira sa main et recula.
— Qui je suis? répondit-elle. Une femme qui s'intéresse à vous, voilà tout.
— Vous ne me connaissez pas!
— Qui vous l'a dit? Est-il vrai, oui ou non, que vous aimez celte jeune fille?
— Comment le savez-vous?
— Mon Dieu ! c'est plus simple que vous ne pensez. Je demeure porte à porte avec mesdames de Neilles. Je vous ai vu passer et repasser fort souvent devant Thôtel de la marquise, et, comme ce n'était pas pour moi que vous passiez, j'ai deviné que c'était pour ma voisine, mademoiselle de Neilles.
— Vous avez deviné? interrogea froidement
Maurice en regardant fixement l'actrice.
— Vous ne me croyez pas? reprit Ninon. Allendez 4onc. 11 y a un mois environ, je sortais de dm moi.
n était de très-bonne heure. Une jeune fille très-voilée marchait rapidement à quelques pas devant moi. Quelque chose tombe de sa poche. Une lettre. Je la ramasse et je la lui rends. Celte lettre portait votre nom et votre adresse. Cette jeune fille, c'était mademoiselle de Neilles.
Maurice était sous le coup d'une émotion profonde. Il écoutait Ninon dont la voix tremblait.. Il n'avait jamais regarda d'assez près le visage de l'actrice pour remarquer une vague ressemblance entre ce visage et an autre dont il avait l'image vivante en lui. Tout dans la conduite et dans les paroles de cette femme paraissait a singulier, qu'il ne pouvait se défendre d'une impression de défiance, mêlée cependant h une inexplicable sympathie.
— Eh tien ! non, fit-il, Je ne vous crois pas. Savezvous de quoi vous m'avez l'air? Vous m'avez l'air d'un mystère qui ment. Je trouve que vous dites ce nom de mademoiselle de Neilles d'une façon singulière, comme je le dirais, moi. Pourquoi avez-vous ramassé vous-même ce bouquet? Pourquoi l'avez-vous choisi parmi tant d'autres? Pourquoi celui-là et celui-là seul?
ira parfois chez la grande dame, mais non comme une femme, — comme un événement 1 à l'heure des fôtes, le soir, toutes bougies alhimées, toutes portes ouvertes, devant deux cents personnes, avec de la foule dans Tantichambre et dans Fescalier, dans ub salon où elle dira une scène et qui lui jettera, au milieu des acclamations, du bruit et des lumières, la sourde insulte d'un théâtre! Voilà pourquoi je me cache de mademoiselle de Neilles. Je suis sa parente et personne n'en sait rien... Mais que vous importe cela? ne pensez qu'à votre propre amour I et, tenez, si vous voulez être discret, si vous voulez être bon, je vous aiderai de tout mon pouvoir!
— Vous avez donc du pouvoir sur mademoiselle de Neilles?
— Que vous importe 1 Acceptez- vous?
Maurice prit la main de Taclrice et lui dit. d'une
voix lente et grave :
— Il y a dans tout ceci, dans votre regard, dans vos paroles, quelque chose que je ne comprends pas. Vous savez mon secret et vous me cachez le \ôlrc. Si j'acpeptQ ce que voljs aie propose?, je lue Jivrc à vous,
— je fais plus, je vous livre la réputation d'une jeune fille. Jurez-moi qu'il n'y a pas dans tout ceci quelque rivalité de fennie, et que vous ne voulez pas perdre mademoiselle de Neilles!
— Je vous fe jure.
— SurquQ?
— Oh ! je voudrais être mère, je vous le jurerais sur la tête démon enfant !
— Je ne vms comprends pas, dit Maurice, mais je vous crois.
— Alors, i^ous acceptez?
— Que piivez-vous faire pour moi et pour elle?
— Accepez-vous?
— Oui.
— Merci Maintenant, une promesse...
— Laqudeî
— Donne-moi votre parole d'honneur que vous ne me qiieslionerez jamais sur ce qui pourra vous sembler inexpliable dans ce que je ferai pour vous, et que vous len parlerez à qui que ce soil au monde, surtoul à mdemoiselle de N'?iliesl
— Je vouf la donne.
270 LA ^OtiÊfitË DÔRÉÉ.
— Quand Vous me rencontrèrei, ayez l'air de ne pas me connaître. Ne venez chez moi que quand je vous le ferai dire» et obéissez-moi aveuglément.
Maurice écoutait Ninon dans un de cts silences qui trahissent une hésitation voisine de Tandété. L'actrice reprit brusquement :
— Voiilez-vous voir mademoiselle deNeilles t
— Si je le veux ! s'écria Maurice qib ce mot décida.
— Alors demandez-lui un rendez-vom
— Où cela?
— Tenez î il y a, au fond du parc iê Fhôtd de Neilles, un pavillon isolé qui a une sorti sur la rue d'Estrée. La rue est déserte et le pavilloi est abandonné. Personne n'y entre jamais. Vous Dyez que je sais bien des choses... Eh bien 1 demanéz à mademoiselle de Neilles de vous permettre de ^nir demain soir dans ce pavillon. Apportez-moi la lettre tout écrite dans une heure.
^ Pourquoi demain? iiiterrogeà Matiice à ((ui la défiance revenait.
— Vous n'êtes donc pas pressé de la ttir?
LÀ IBbÉÊME DÔftÉÈ. tlk
— ti me semble que vous êtes encore plus pressée [ que moi! dit le jeline homme, qui ne pouvait se ré- I signer à un âlence passif devant l'énigme vivante qui 1 lui parlait.
— Voici (jie vous ine questionnez! répondit Tactrice, et votte promesse?
— Pourqioi demain f répéta Maurice avec la ténacité du ébUlçDti.
— Pourqioi? répondit Ninon. Eh bien! ïè voifci : D'ici k demiin, il peut se passer dés choses graves, rai été prèenue qu'il se complotait un mariage pbur mademoisile de Weilles.
— Aveciui? interrogea Maurice, pâle comme Ott prévenu sr le banc des assises.
— Je r^nore encore, répondit l'actrice. La chose a été jusq'^ici tenue très-secrète. Mais je le saurai. CStopreneî-vous maintenant qu*il faut que vous voyiez mademoisde de NeiUes dès demain et que vous m'apportiez la Ittre tout à Theure?
— Qû'eîferez-vous?
— EncoB uhe question !
— fSfeii'bbéis. Où fatit-il vous l'apporter? Iti?
— Non, chez moi. Je serai seule ; je vous attendrai, et je viendrai vous ouvrir moi-même.
— Avenue de Breteuil, n'est-ce pas?
— N° 3. Attendez, je mets mon châle et je descends avec vous. J'ai ma voiture en bas. Votre bras...
Ninon et Maurice descendirent, en sileace Tescalier qui conduisait à la porte du théâtre.
— A tout à 1 heure I dit Maurice en qultant le bras de Factrice.
— Chut! fit-elle; et elle posa le doigt sui sa bouche. 11 était trois heures de la nuit quand Maurice fut
introduit par l'actrice dans son petit saloode l'avenue de Brclcuil.
— Votre lettre? lui demanda-t-elie.
— La voici !
— Donnez I
— Écoutez, madame, fit Maurice. Depui; «ne heure j'ai réfléchi. Tout dans votre manière d'ôtiî de ce soir est si étrange que j'en reviens toujours à im demander qui vous êtes, et quel intérêt vous ponvezavoir à me servir ; je passe de la confiance à l'effroi, h vous connais à peine, et c'est l'iionneur de madmoiselle dd
Neilles que je vais vous confier si fe vous remets cette lettre. Qui me prouve qu'elle ira fidëlemeot à son adresse?
— Qui vous le prouve? répondit l'actrice. Attendez !
£lle sonna.
La porte du salon s'ouvrit, et un groom parut.
Maurice fit deux pas en arrière.
— Grand Dieu I s'écria-t-il; le domestique de mademoiselle de Neillcsl
— Gilj.dit tranquillement l'actrice en prenant lalettre des mains de Maurice, vous remettrez celle lettre à votre maîtresse.
— Mais qui ôtes-vous donc, madame? Vous m'épouvantez l s'écria Maurice.
— Chut! répondit Ninon. Vous le saurez le jour où vous épouserez mademoiselle de Neilles. Venez me voir demain en sortant du pavillon. Je serai seule. Maintenant,, adieu 1 11 est tard, eî, si Ton vous voyait sortir de chez moi à pareille heure, on vous prendrait pour mon amant. Gil, reconduisez monsieur, — par la porte du jardin! — c'est plus sûr.
Vf