‹ La bohême doréeChapitre 7 sur 20 · LA MARQUISE DE NEIÏLBS · texte numérisé non relu

LA MARQUISE DE NEIÏLBS

n y a encore à Paris, dans quelques quartiers éloignés que la ^éculation n'a pas envahis, un certain nombre de jardins dont les arbres séculaires appa^t^ naient jadis à des parcs. Depuis vingt-cinq ans, ces jardins s'en vont. Un chêne tient la place de quatre étages; un parterre est un rez-de-chaussée en friche; on abat le chêne et on bâtit le rez-de-chaussée. Si cela continue, il n'y aura bientôt plus dans Paris un seul arbre à louer pour les oiseaux. Adieu les feuilles, et le bruit du vent dans les branches, et la promenade 1 L'immeuble aura partout donné congé à la nature et à la verdure, et le terme du 20 mars ne sera plus payé au printemps que par les marronniers fonctionnaires du jardin des Tuileries.

En iSîA^ Pari3 n*en était pas encore Ik. Au centre mêmi» de to grapde yiU^, U c'était pas rare de reu- CQBtrer c)e$ arbres. Il y av^t çur le^ bouleyarda deux ou troU yastes jardins. p^p$ le^ fs^ubourgs, pre^qup tous les toit§ de^ iQaiSQii» étaient dépassés par des cimes*verdoyante&. On pouvait parfois respirer jde sa fenêtre rpdeur de$ tilleuls en fleurs, et Paris ne présentait pas encpre Tasp^ct triste et uniforme qu'il aura bientôt ^\ les grandes rues ne s'arrêtent pas sur le cheoiin interminable de la ligne droite.

C'était dans un de ces quartiers à faubourgs et à boulevards, auxquels les arbres et la solitude doQnent une physionomie si poétique et si sévère, qu'était situé Thôtel de Neilles. Pour préciser définitivement son emplacement dans le souvenir de nos lecteurs, il suffira d'ajouter qu'il était dans le voisinage de cette succursale du tir Fatou, si fréquentée et si bien connue de la jeunesse du faubourg Saint-Germain en 1829.

L'hôtel de Neilles avait un parc, un vaste parc, aussi ancien que l'hôtel même. Les allées, dont le sable avait disparu, se perdaient sous un dôme de verdure et venaient aboutir à un pavillon isolé, devant lequel

un bassin entouré de fleurs servait de miroir aux vieux arbres du parc qui avaient la coquetterie d'j pencher leur ombre. Le lierre croissait aux branches, la mousse veloutait le bord des allées. Les herbes, les lichens, tout ce qui vient sans culture, vivait là en liberté. Tout le petit monde vierge de la nature pros* pérait dans la solitude des quinconces silencieux. Le scarabée faisait ses affaires dans les allées sans crainte d'être écrasé, le ver-luisant allumait chaque soir sm réverbère sans songer que la rue voisine en faisait autant, et les moineaux y étaient à mille lieues de se douter qu'ils avaient Thonneur d'habiter des chênes du noble faubourg.

Un mur bas, récemment construit, séparait ce parc d'un autre jardin plus petit et qui dépendait de la maison attenante à l'hôtel. Cette mitoyenneté avait parfois permis à mademoiselle de Neilles d'assister de sa fenêtre, avec la curiosilé qu'inspire toujours une actrice à une jeune fille, aux promenades, le plus souvent solitaires, de sa belle et célèbre voisine, mademoiselle Ninon Larovère.

La nuit qui suivit Tentrevue de Ninon et de Mau-

rice, pendant que tout dormait dans l'hôtel de Neilles, nne ombre blanche et tremblante en descendait Tescalier sans lumière. Cette ombre s'arrêtait à chaque marche, paraissait écouter, puis faisait un nouveau pas et s'arrêtait encore, craignant sans doute que cette escapade nocturne n'éveillât quelqu'un dans l'hôtel.

C'était par une de ces chaudes nuits d'été où l'atmosphère est chargée de vapeur et où les nuages, bas et sombres, ne laissent entrevoir que de rares étoiles. Si, au lieu d'être aussi noir, le ciel eût été serein ou si, par mesure dé prudence, la jolie apparition n'eût pas craint de s'éclairer en traversant l'hôtel, ce qu'on eût pu voir d'elle, outre un peignoir, une cometteet un fichu, c'eût été un visage inquiet,'avec deux yeux três-é veillés ettrès-eflfrayés qui avaientévidemment un rendez-vous.

Mademoiselle de Neilles, — car c'était elle, — ouvrit avec une précaution et une lenteur d'Agnès en faute la porte du parc, dont la serrure ne cria pas trop, puis elle la referma doucement, traversa les allées obscures, monta les marches du pavillon isolé, y pénétra, et, après avoir rallumé une lampe à demi baissée qui paraissait l'attendre, — elle s'assit.

Le kiosque où Rosa avait rendez-vous avec Maurice , était une de ces fantaisies rustiques comme on en voit dans tous les parcs de bonne compagnie. Bâti en cailloutage cimenté et charpenté avec des branches â*arbres non dégrossies, c'était un réduit de douze mètres carrés environ, percé, outre ses deux portes, d'une étroite fenêtre donnant sur le parc. Son éloignement de l'hôtel et les habitude^ peu agrestes de la marquise ravaient fait déserter. Aussi, la tenture de sparterie de ce pavillon montrait-elle par endroits les traces de rhumidité et de l'incurie, et n'avait-il pour tout mobilier qu'un fauteuil et une table de bois rustique. Il servait, pour le moment, de domicile à Tarrosoir et au râteau du jardinier.

L'effort que Rosa avait fait sur elle-même pour arriver jusqu'au pavillon était si grand, qu'elle s'était laissée tomber comme épuisée sur le fauteuil rustique. Il fallut à la jeune fille toute une grande minute pour respirer. Son cœur battait à lui faire mal. Pendant ce moment de repos, elle réfléchit et elle eut peur. L'action Qu'elle faisait prit pour elle les proportions d'un des plus grands crimes des temps modernes.

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Bile qai tout à Theure tremblait dlmpatienoe d*6tr8 là, maintenant elle eût voulu pour tout au monde ne pas être venue. Elle fut au moment de s'en retourner. Elle craignait que Maurice ne vint, et pourtant c'était lai qu'elle attendait. Puis elle craignait qu*il ne vint pas. L'image de la marquise irritée, apparaissant tout à coup, la faisait tressaillir. Elle se voyait perdue. £nfia elle ne savait plus que devenir. Elle était seule, la nuit, dans un kiosque, au fond du jardin, et elle attendait qui? un homme I et on la croyait endormie I Si la marquise s'éveillait! si on apercevait de la lumière dans le jardin 1 ce serait affreux. Que dire? quel prétexte donner? Ce qu'il y avait de mieux à ^ faire, c'était de s'en aller 1 Bref, elle restait assise, l'œil fixé sur la porte qui donnait dans la rue, écoutant le moindre bruit, se donnant à elle-même toutes' les raisons les plus sages pour ne pas rester et restant, et comptant les heures depuis cinq minutes. Une robe-peignoir de mousseline, un petit bonnet

fanchon et un fichu de Eatiste à coins brodés composaient toute la toilette de Rosa. Quoiqu'elle sortit à peine de son lit, la pudeur la plus ombrageuse n'aurait

pas eu une critique à faire à ce nuage blanc, dont la transparence ne laissait rien deviner de son secret.

Un pas qui résonna sur le pavé de la rue d'Estrée termina les irrésolutions de la jeune fille. Elle alla à la porte et Tentrebâilla doucement. Le pas s'arrêta.

Pour un empire, mademoiselle de Neilles n'eût pas ouvert la porte tout à fait. Heureusement qu'il n'y avait, pour entrer, qu'à la pousser.

Maurice parut.

— Ah ! mon Dieu I monsieur, s'écria la jeune fille, c'est vous ! Vous m'avez fait peur !

— Vous ne m'attendiez doncpas,Rosa?Lalettreque vous m'avez écrite ce matin en réponse à la mienne I...

— Si 1 je vous attendais, interrompit la jeune fille; mais ne m'appelez pas Rosa, je vous en prie. Si vous saviez comme je tremble I C'est qu'il est nuit I II doit être très-tard ! Vous êtes venu à pied?

— Oui, mademoiselle, dit froidement Maurice en saluant Rosa et en déposant cérémonieusement son chapeau sur la table.

— Eh bien! non, appelez-moi Rosa! s'écria la jeune fille.

— M'aimes-tu? demanda Maurice.

— Ohl je vous en prie, continua mademoiselle de Neilles, ne me dites pas ^m/ j'ai si peur! Si ma mère savait tout cela... C'est bien mal, n'est ce pas? Je me suis couchée de bonne heure. Je n'avais pas envie de dormir. Et puis, pour venir jusqu'ici, comme c'est loin! Je ne m'en doutais pas. Pourquoi m'avez-vous demandé ce rendez-vous, puisque vous saviez que je vous l'accorderais? Cela m'a bien coûté, allez! mais votre lettre était si tendre... comme vous écrivez bien I C'est étonnant, j'ai eu tant d'émotions, que je suis toute fatiguée. Asseyons-nous, voulez-vous? Ah! il n'y à qu'une chaise ! Tant pis! monsieur, mettez-vous à genoux!

— Quoi ! vous permettez !...

La jeune fille le regardait de son bel œil effaré.

— Oh ! un baiser, continua Maurice, un seul sur ces jolies mains, tu sais ces mains qui sont à moi. Sinon, je les baise toutes les deux, devant toi, en effigie.

Et Maurice tira de sa poche la paire de gants gris perle brodés de noir, origine de leurs amours.

— Un baiser 1 oh ! non ! je n'oserai jamais, reprit

la jeune fille. Et puis je me rappelle vous avoir entendu dire que vous n*aimez que les jolis pieds, et je vous préviens que j'ai des pieds affreux.

— Voyons-les ! fit Maurice en s'agenouillanl.

— Monsieur Maurice 1

— Un baiser ! un seul I sur votre main !

— Monsieur Maurice, je vous le défends l .

— Pardon, mademoiselle, fit le jeune homme en se . relevant.

Rosa lui tendait sa main.

Il y eut un moment de silence pendant lequel on eût entendu voler Tamour, Maurice, assis sur le tapis, aux pieds de la belle enfant, tenait les mains de Rosa pressées contre ses lèvres, et Rosa, rouge et pâle tour à tour, regardait celte noble tête brune inclinée et muette, qui se relevait de temps en temps vers elle et lui montrait des yeux charmants — et charmésv

Soudain le front de Maurice se rembrunit. Il s'écarta brusquement de mademoiselle de Neilles. Le souvenir de ce que lui avait dit Ninon la veille, au sujet du mariage de Rosa, traversa sa pensée comme un éclair.

— Est-il Ynd, demaada-t-il, que vous deviez vous marier?

— Moi ! s*écria Rosa, pas le moins du monde 1 Qui fous a dit cela?

— Mais... le bruit en courte fit Maurice.

— Âh bah l répondit Rosa en souriant. Non, montieiir, non, je ne me marie pas. Ou je vous épouserai, ^Q je coifferai sainte Catherine (

— Ainsi, reprit Maurice rassuré, c'est donc vrai ce que vous m*écriviez? Vous voulez bien de mot pour mari et pour tout de bon. Obi cette pensée me rend ivre. Oui, vraiment, ma Rosa, nous nous aimons. Tons êtes à moi et je suis à vous. Lequel de nous 4eui possède Tautre? Je ne sais pas. Mais je sais que Je ne m'appartiens plus. Mon cœur est à votre âme, mes yeux sont à votre regard, ma bouche à vos mains et nés genoux à vos pieds. Quand je pense que vous voulez bien de moi pour protecteur et pour ami, je lie vois plus autre chose à faire en ce monde que de m {aire aimer de vous.

— Paresseux 1 interrompit Rosa.

— Le charmant peignoir que vous avez là, reprit

Maurice. C'est de la mousseline? le blanc vous va si bien ! Vous êtes jolie comme si vous n'étiez pas belle. Et moi qui, il y a un mois, me croyais blasé 1 moi qui croyais en avoir fini avec Famour ! Tamour, mais je n'en savais pas le premier silence I Je n'ai jamais aimé personne. Je ne connais au monde qu'une femmCi vous. Est-ce qu'il y en a d'autres? dites ! Vous êtes ma brune et ma blonde. Vrai, je me considérais comme un Don Juan, comme un désillusionné. Le pauvre papillon que je faisais 1 II y avait donc une épingle ' dans votre gant que je suis traversé de part en part. Oh I je suis si heureux que je souffre I J'ai comme un poids en moi. C'est mon cœur qui pèse double. Il y a des fleurs dans ce jardin dont le parfum monte jusqu'à nous. Je suis heureux. 7e crois en Dieu. Je me sens bon et je bavarde comme un poète. C'est qu'il me semble que jusqu'ici j'ai vécu en prose! Je t'aimerai toujours, ma Rosa. Toujours 1 dire que ce mot-là est à nous I l'aiguille de l'heure est en train de broder nos noms et elle en a pour l'éternité. Mais vous me parliez ? que me disiezvou? ?

-Quel âge avez-vous, Maurice? demanda Rosa

; rSvease.

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