I -Je vous Tai écrit. J*ai vingt-cinq ans, et vous
— Est-ce qu'on demande leur âge aux femmes,
monsieur? il y a un mois que je vous aime. Voilà l*âge
[que j'ai.
i —Et vous m'avez airfié, comme cela, tout de
! suite?
— Tout de suite. J'ai senti en vous voyant un coup dans mon cœur. Pourquoi? je l'ignore. Je n'avais ja- I mais éprouvé cela, mais il me semble qu'on doit aimer I toujours ainsi. Qui sait? nous naissons peut-être avec un portrait d'homme dans le cœur.
— Qu'est-ce qui vous a plu en moi ?
— Vous. Et en moi?
— Coquette! répondit Maurice. C'est parce qu'il n'y a pas de miroir ici que vous me demandez cela. Eh bien! regardez-vous! Ce qui m'a plu en vous?... d'abord vos gants. — Savez-vous que vous gantez six... à peine? — Puis vos mains, puis vos yeux, votre taille, votre robe, la couleur de votre ruban, l'éclat de votre teint, le bruit de vos pas, les jolies lettres que
VOUS m'écriviez, tout ce qu'on voit du ciel dans une goutte d'eau et dans une jeune fille l Voilà ce qui m'a plu en vous, madame !
— Et vous n'avez pas d'autre... amour... quelque part dans un petit coin?... dites!... interrogea ^a^ dente enfant avec une petite moue jalouse qui sentait le soleil d'Espagne.
— Non, chère I répondit Maurice avec conviction.
— Bien vrai ?
— Sui* ma vie I
— Ahl c'est que j'en mourrais, voyez-vous!
— Eh bien ! alors, vous vivrez très- vieille, mademoiselle. Prenez-y garde!
Ce tendre marivaudage, dans lequel on aura sans peine reconnu l'accent de notre bohème doré, s'in- . terrompit un moment dans un nouvel échange de regards muets et passionnés.
— Oh ( mon Dieu ! dit tout à coup Rosa en pâlissant, il me semble que j'ai entendu du bruit dans le jardin.
Elle se leva brusquement et alla à la fenêtre.
— Ce n'est rien, fit-elle en revenant, je m'étais trompée. Oh ! que j'ai eu peur !
LA BOHÈME DORÂB. S87
— n n'y a pas de danger, reprit Maurice, tout le monde dort dans l'hôtel. Venez-vous quelquefois ici,
— Très-rarement. Ce pavillon est abandonné. J*y suis venue travailler ce soir par exception, pour pou- TOir y faire porter une lampe.
f — Cette boite à ouvrage est h vous ? demanda Maurice en ouvrant un coffret posé sur la table. Oh ! la mignonne paire de ciseaux I Vous devez les faire faire exprès pour vos doigts ! Tenez, prenez-la, ôtez votre bonnet, et coupez-moi une boucle de vos cheveux 1
— Oter mon bonnet ! je serais trop laide, fit Rosa. le suis coiffée pour la nuit. A cette heure-ci, monsieur, les boucles de cheveux ne sont plus poétiques du tout. Ce sont des papillotes.
— Eh bien ! je voudrais vous voir laide, reprit Maurice, par curiosité!
La jeune fille, avec un mouvement mutin plein de gr&ce, ôta sa cornette. Elle était charmante.
— Oh ! qu'elle est laide I fit Maurice.
— Flatteur I vous ne le pensez pas.
— C'est vrai. Les papillotes vous vont à ravir.
— Dites tout de suite que ce sont des sequins !
— Ma boucle de cheveux I
— La voici 1 A votre tour, maintenant, donnez-moi votre tête, monsieur. Mettez-la, là, sur mes genoux. - Ciel ! un cheveu blanc ! Voulez-vous me le donner?
— Qu'en ferez-vous ?
— Je le mettrai dans ce médaillon, répondit Rosa en montrant à Maurice un petit cœur d'or qu'elle portait à son cou. — Allons I ne bougez pas !... L'opération est faite !... Je vous ai fait mal ?...
— Non... Mais quelle idée!...
— Vous êtes si jeune, Maurice, répondit la jeune fille en roulant du bout de l'ongle le cheveu blanc de Maurice dans le médaillon, que j'ai peur, malgré moi, de l'avenir. Ce cheveu blanc, c'est vous dans vingt ans. Voilà pourquoi je le veuxl Mais écoutez doncl est-ce qu'on n'a pas marché dans le jardin ?
Les deux jeunes gens se turent. On n'entendait que le bruit d'une tiède brise dans les arbres. Après une minute de silence, Maurice reprit :
— Parlez-moi de vous encore, Rosa, parlez-moi de votre famille, de votre raèrel..*
-rDe ma mère? répondit Rosa avec un mouvement.
-Qu'avez-vous? demanda Maurice, qui tenait la main de la jeune fille.
-Oh! rien, répondit Rosa. Une idée!.... une Me!....
— Dites toujours I
— Eh bien 1 voici. Il me semble qu'il y a un teçips où fêtais haute comme une poupée et où je voyais se pencher sur moi un visage triste et beau qui me regardait si doucement que je me rappelle ce regard-là. Le visage, les yeux, la femme, le lieu où j'étais, je ne me souviens plus de rien. J'ai quelquefois questionné la marquise là-dessus; elle m'a répondu une chose toute simple : il paraît que j'ai été élevée dans le midi de la France par une femme qui m'a nourrie et qui m'adorait. Eh bien ! malgré tout, j'ai des idées vagues, vous savez? On pense quelquefois des choses qu'on ne s'explique pas !
— Quelles idées? demanda Maurice rêveur.
— Tenez, répondit Rosa, cette nuit j'ai fait un rt va ; voulez-vous que je vous le dise î j'adore racon-
ter mes rêves, £h bien, dans mon rêve de cette nait, j'avais cinq ans. J'étais dans une auberge, loin dlci. On entendait des coups de fusil C^était près d'une montagne. Ma mère était étendue à terre, sur de la paille; elle était blessée. Moi, je jouais ; elle m'appelait; je ne l'entendais pas. Une voiture vint qui m'em* porta. Je mangeais des bonbons avec une belle dame qui me baisait sur le front, et qui me disait que j'étais sa fille... Ma mère m'appelait toujours. J'arrivai dass une belle maison, à Paris. Je grandis, je devins riche, je voyageai ; j'avais des voitures, des chevaux, des domestiques, des robes superbes... Ma mère m'appelait toujours. Ce rêve m'oppressait tellement, que je me suis réveillée en jetant un cri. La marquise est entrée dans ma chambre. Elle m'a demandé ce que j'avais. Je n'ai riea répondu. Et il m'a semblé... vous savez, quand on se réveille on dort encore un peu... que ma mère m'appelait toujoilrs. Maurice, croyez-vous aux rêves, vous?
— Non, répondit le jeune homme, à qui l'image de Ninon, cette mystérieuse amie de Rosa, avait traversé l'esprit.
— Et puis, continua mademoiselle de Neilles, on
dit que c'est toujours le contraire de ce qu*0D rêve qui est le vrai.
Elle s'interrompit et tourna brusquement la tête avec inquiétude du celé de la fenêtre.
— Avez-vous entendu? demanda-t-elle à Maurice,
— Quoi donc?
— Quelque chose comme une robe... là... dans le jardin. Es^ce qu'on nous écoute? Voyez donc, Maurice, j'ai trop peur !
Le jeune homme se leva, alla à la fenêtre et promena son regard dans le parc obscur. Il ne vit rien.
— Nous sommes bien seuls, dit-il en revenant prendre sa place aux pieds de mademoiselle de Neilles, qui voudriez-vous qui se doutât?...
— Qui sait? ma mère ! elle a pu m'entendre quand je descendais.
— Votre mère! répondit Maurice, je ne sais pourquoi, je ne Taime pas. Ah 1 Rosa, il y a des moments où je vous voudrais orpheline.
— Pourquoi donc? .
— Parce que je suis orphelin moi-même. L'amour est égoïste. Plus l'être qu'on aime est seul, plus le dé-
Youement est doux. Je suis jaloux de la part de baisers que vous donnez...
— A ma mère I interrompit Rosa. Des baisers sur le front! je suis sûre que vous n'en voudriez pas! sur le front I si loin !
Maurice allait répondre. Rosa, souriante, lui ferma la bouche avec sa main.
Maurice éprouvait auprès delà jeune flUe un sentiment nouveau pour son âme et plein de charmes. Pour lui, Tamour n'avait jamais été que l'affaire d'une heure bien employée. Faire la cour à une femme était un talent qu'il n'avait pas et ne comprenait pas qu'on eût, et il ne lui était jamais arrivé de s'adresser assez mal ou assez bien pour pouvoir dire : J'ai failli attendre. Eh bienl dans ce moment où il était seul avec une des plus jolies personnes de Paris, amoureux et aimé, il savourait avec délices l'ineffable bonheur du respect dans l'amour. Il était tout près de Rosa, il respirait son haleine, sa robe, ses cheveux; il touchait les plis de son peignoir, et il sentait encore entre elle et lui une distance que pour rien au monde il n'eût osé franchir. Cet innocent bavardage du mot et du
regard, cet abandon joint à cette pudeur, cette confiance de la chasteté en elle-même, le ravissait en le \ pénétrant d'une douce et calme admiration, et, mal- ^ gréTheure et le moment, il ne lui venait que des pen- I sées blanches devant cette jeune fille qui avait dans la ; nuit la confiance d'un lis.
— Voyons, monsieur l'orphelin, reprit Rosa, je \ vous ai parlé de ma famille. A votre tour, parlez-moi ; de la vôtre.
Maurice releVa la tête et regarda gravement sa fiancée.
— Chère Rosa, dit-il, c'est devant vous, c'est maintenant que, pour la première fois peut-être de ma vie, je sens que l'homme est né pour faire quelque chose. J'ai toujours tout pris et tout vu en riant jusqu'ici. J'ai vingt-cinq ans, j'ai l'âge de l'homme, et je n'ai jamais été qu'un gamin. Mon passé, perdu ! ma première jeunesse, perdue ! mes premières illusions et mes premières forces, épuisées ! et, pour résultat, un jeune homme ni bon ni méchant, mais inutile, un mangeur d'argent, un pas grand' chose qui rougit de lui-même. Ce que j'ai fait de mon temps, je n'en sais
rien. J'ai tout jeté dans le beau feu flambant que jV vais devant moi, ne voyant que la flamme et pas la cendre, laissant les louis s'envoler de ma poche et les heures de ma montre, uniquementabsorbé dans Tétude de la carrosserie, de la cigarette et de la mode, et faisant un cours de cravate à mon miroir. J'étais un des pires égoïstes qui soient, Rosa; pourvu qu'il y eût une jouissance dans la minute présente, je payais celte minute n'importe quel prix, fût-ce au poids d'un remords. Je jetais à l'amour l'éclat de rire factice d'un sceptique en sevrage et d'un buveur qui tète encore. Je considérais toutes les grandes choses et tous les sentiments nobles comme autant de futilités bonnes à prendre et à laisser. Je ne songeais à me faire ni un mérite, ni un talent, ni un but, ni une opinion. Riche ou à peu près, je remplissais consciencieusement ma profession d'oisif. Il y avait dans le dictionnaire un certain nombre de mots, patrie, idée, devoir, conscience, que je ne trouvais nécessaires que pour la rime des sonnets. J'allais et venais, haussant les épaules devant la politique, plaignant les hommes graves, ne croyant ni aux épreuves ni aux nécessités de la
m, et n'osant regarder en face le nom de mon père... — Le nom de votre père? interrompit Rosa avec étonnement.
I — Mon père, répondit Maurice, était un homme
j sévère. Vous ne vous en douteriez pas, n'est-ce pas?
î en me regardant et en le jugeant d'après moi. C'était un grand vieillard, sec et pâle. Ancien noble, philosophe et campagnard, il fit successivement partie des États généraux, de l'Assemblée constituante et de la Convention. Dans ce temps-là, on était géant comme on est homme aujourd'hui. Il fut l'ami de Mirabeau, de Danton et de Robespierre. Il aimait la France comme nous autres nous aimerions une femme. Nous autres, enfants inutiles, nous donnons au besoin Dotresang et notre vie pour de jolis petits êtres comme TOUS, Rosa, qui nous font trembler et pâlir et qui nous prennent tout entiers. Nous faisons volontiers tenir la France dans le creux de votre pas. Eux ils allaient aux armées, ils enjambaient les frontières, ils Deconnaissaientninière,ni fils, ni père, ils baisaient les trous du drapeau comme je baiserais la dentelle de votre mouchoir, et ils étaient les amants de bronze
qui entrait tout à coup dans la salle à manger, le matin, comme un rayon de soleil. Elle était la compagne de la marquise à toute heure du jour. S'agissait-fl d'une promenade, d'une course, d*un spectacle, d*uDé robe h choisir, d'un bijou à commander, d'une pa>* rure à combiner ? Rosa était là avec son goût infaillible et son activité digne d'une pensionnaire échappée des grilles. Le soir, à dîner, qui avait soin de gariûr de fleurs le surtout de la table? c'était Rosa. Qui sei* vait le thé au salon ? Rosa. Qui voltigeait de l'un à l'autre, disant un mot gracieux à celui-ci, un mot spir rituel à celui-là ? Rosa encore.
Le piano, toujours prêt à s'éveiller sous les doigte de la jeune fille, la broderie commencée où l'aiguilla restait piquée avec son aiguillée decoton,latapisserii en train sur le métier avec ses écheveaux dénoués dans le panier, tout cela était un plaisir et un sourire pour madame de Neilles. Quand la marquise conduisait la jeune fille au bal, c'était la reine du bal qu'elle amenait. Elle savourait avec orgueil les regards d'admiration, les chuchotements de la foule qui s'écartait rea* pectueusement devant la ravissante mademoiselle d6
Keilles. La mûrqaise comptait alors lessalutsempresflésde tous les lions parisiens, tous plus ou moins amoureux de mademoiselle de Neilles, et qui n*au- Taient pas mieux demandé que de lui donner leur main à prendre et leurs griffes à couper.
La vanité de madame de Neilles trouvait donc dans les succès de la jeune fille d'incessantes jouissances. Elle en était fiëre, comme un paon d'un colibri. Dans rhôtel, la présence de Rosa jetait sur chaque chose et sur chaque heure les paillettes êtincelantes de la jeunesse et de la vie. Dans le monde, ses triomphes rappelaient h la marquise ses belles années. Elle revivait dans cette enfant. Elle prenait note sur ses tablettes d*ivoire des contredanses et des valses produises par la jeune fille, et suivait avec un orgueil admiratif le tourbillon de sa robe de bal et la course de ses souliers de satin sur le parquet ciré.
Enfin — trait principal du sentiment que la marquise éprouvait pour Rosa -*- à force de concentrer sur sa fille adoptive tout Tavenir de sa famille, madame de Neilles en était venue à aimer la jeune personne de cet amour raisonné que les caractères en-
tiers portent à tout ce qu'ils considèrent comme lear propriété. La combinaison de l'intérêt et de Tambition avait inspiré à la grande dame pour son héritière une tendresse égoïste composée de tout ce qu'elle avait chiffré sur Tenfant de calculs et d'espérances. De cet assemblage de roueries financières et de projets politiques qui formait rattachement de la marquise pour Rosa, quelque chose comme le spectre d'une mère avait jailli. Madame de Neilles aimait Rosa à froid comme faisant partie intégrante de sa destinée. Cependant depuis plusieurs mois les affaires de la marquise s'étaient sensiblement dérangées. Son train de grande dame, toujours maintenu sur le pied d'autrefois, engouffrait des sommes considérables et avait fini par ouvrir dans sa fortune des brèches cachées mais profondes. Les dettes s'amoncelaient, dettes encore tout à fait ignorées, mais qui grevaient sourdement sa maison depuis l'écurie jusqu'au salon. Ne comptant pas avec son capital, sans cesse en gagé dans la spéculation et dans l'agiotage, la marquise, qui maniait des liasses de billets de banque, n'avait pas jusqu'ici pris la peine de payer ses créanciers. Elle de-
vait sur ses chevaux et sur ses livrées, elle avait chez sa couturière un compte d*une centaine de mille francs qu'elle laissait grossir négligemment; son carrossier lui envoyait avec respect tous les mois le double d'un mémoire qui occupait plusieurs pages et dont le total alignait les zéros. Il y lavait des moments où la marquise avait de vagues angoisses en entrevoyant un effrayant quart d'heure de Rabelais. Si Ton n'a pas oublié quelle singulière balance d'orgueil et d'intérêt était en perpétuel équilibre dans ce caractère,* on s'expliquera comment une pareille situation avait pu amener la marquise à prendre, au sujet de l'établissement de Rosa, une grave décision. Sûre de l'obéissance de ce cœur de seize ans, madame de Neilles n'avait pas voulu s'ouvrir à Rosa de son projet, se réservant de lui annoncer la chose une fois faite. Ce projet d'union — dont la conception peignait la marquise, — en arrachant la maison de Neilles à l'imminence d'un catastrophe financière, sauvait l'honneur de son blason et enfonçait à jamais dans une mine d'or les racines de son arbre généalogique. Ce fut donc avec une indignation où il n'y avait
rien de simulé, qu*à son entrée dans le pavilloD et en entendant les dernières paroles de Rosa, la grande dame Jeta sur la jeune fille et sur Maurice ud regard sévère.
— Le fils d*un régicide, marquis de Neilles I y pensez-vous, mademoiselle? répondit^lle. Puis, s'adres^ sant à Maurice, elle ajouta :
— Vous êtes à tous les points de vue, monsieur, un de ces hommes dont Falliance, je me plais à le recoin naître, ne peut qu'honorer une famille. Ma fille vous a choisi, ce serait assez pour que je fusse heureuse de vous voir entrer dans ma maison. Mais mademoiselle de Neilles est vis^à^vis de vous et vous êtes tiaà-vis d*elle dans une position particulière. Elle apporte en dot à son mari un majorât qui le fait pair de France et marquis de Neilles, sauf l'agrément du roi. Si vous avez de la fierté, monsieur, si vous avez de Fhonneur, ce n'est pas moi qui dois me refuser à cette alliance, c'est vous I
— Moi, madame! balbutia Maurice.
— J'ai Torgueil de mon nom, monsieur, reprit la marquise : avez-vous Torgueil du vôtre ?
— Que Youlez-votts dire, madame ?
— Les noms, monsieur, reprit la marquise, ne sont point des muets. Us parlent et le vôtre parle haut. Votre père s'est associé dans sa vie à un de ces actes terribles qui ne s'effacent pas, et il vous a légué, en mourant, un de cessouvenirs avec lesquels on ne joue point. Que vous le veuillez ou non, vous portez avec vous votre part de cet héritage. Si vous Tavez oublié, nous nous en souvenons, nous I
— Je n*ai rien oublié de ce qu'a fait mon père, répondit Maurice fièrement.
— Votre père, poursuivit la marquise, a condamné Louis XVI ef a été banni par Louis XVIII ; voulezvous renier votre père, monsieur? il ne suffit pas de mon agrément pour épouser ma fille, il faut aussi celui du roi ; jamais vous ne l'aurez ; irez-vous le mendier?
— Madame l s'écria Maurice froissé.
— Irez-vous, reprit la marquise, dans les antichambres des Tuileries supplier le roi d'oublier le passé? irez-vous lui demander, non pas la main de ma fille, mais le pardon de votre père? et si, par impossible, le
roi ayait la faiblesse de consentir , aurez-yous la.«. faiblesse d'accepter ?
— Madame la parquise ! murmura Maurice.
— Vous, pair de France, monsieur ! mais, si vous pouyez ayoir quelque dignité, c'est dans Tacceptation hautaine du sombre héritage de yotre père 1 il y a un voile noir sur yotre nom, ayez la fierté de Fy laisser. Ah ! je sais bien comment les jeunes gens d'aujourd'hui prennent la yie, et qu'ils font bon marché du passé. Moi, monsieur, je ne pense pas ainsi. Si, pour être mon gendre, vous consentiez à vous déshonorer, libre à vous, mais ce serait en pure perte. Car je youdrais bien d'un nom tombé, mais d'un nom qui s'abaisse, jamais 1
Maurice avait écouté la marquise dans un hautain silence. Quand elle eut fini, le jeune bohème, à qui son amour pour Rosa donnait de plus en plus le sentiment de sa dignité et de son devoir, regarda madame de Neilles avec un mélange de respect et de fierté offensée.
— Non, madame la marquise, dit-il, je ne m'abaisserai paSf Je n'ai jamais mendié. Je ne connais d'an-
tichamblres que celles que je traverse r J6 n'en connais pas où j'attende ; je n*en connais pas où je m'arrête. Le pardon de mon père, madame, je n'ai pas, que je sache, à le demander, puisqu'il n'a pas à l'obtenir. £q condamnant un roi qui appelait l'étranger sur la France, le républicain a fait son devoir devant la République ; l'homme a-t-il manqué au sien devant l'humanité ? c'est à Dieu de le décider. J'accepte cet héritage, que, je l'avoue, une certaine légèreté de caractère m'avait jusqu'ici empêché de considérer comme je l'aurais dû. Mais puisqu'on m'en parle, je le revendique. Puisqu'on m'y condamne, je l'embrasse; puisqu'on me le reproche, je le bénis. Il : brise mon bonheur, mais il ne brisera pas ma fierté. Le nom que je porte vaut votre nom, madame; je jure sur la tombe que vous venez d'entr'ouvrir que je ne le laisserai pas déchoir. Les titres comme le vôtre peuveii^ avoir la grandeur de la monarchie, les noms comme le mien ont la hauteur de son échafaud. Adieu, mademoiselle Rosa, ajouta-t-il en se tournant vers la jeune fille, notre amour n'aura eu que le temps de naître, mais, puisqu'on lui refuse la permission de
vivre, qu'il meure donc I il aura duré une heure, e1 cette heure je nerouhlierai de ma vie. Elle m'adoonéi le premier bonheur complet que j'aie éprouvé. Mais] vous êtes la fille de la marquise de Neilles et je ne puis oublier que je suis le fils d'un régicide. Je me dois d'abord à mon nom, et, si sombre que soit le voile noir que je porte, il n'empêchera pas de voir que la| tête est haute I
— Maurice, s'écria la jeune fille, vous êtes un noblej cœuri
— Hélas I Rosal lui répondit le jeune homme avecl un triste sourire, je croyais être avec un lis, jen'étais| qu'avec une fleur de lis.
Maurice baisa la main de mademoiselle de Neilles 6t| fît un pas vers la porte de la rue. La marquise se tourna silencieusement vers celle du jardin. Rosa la suivait.
Au moment où Maurice allait disparaître :
— Après-demain soir, ici t... lui dit touchas mademoiselle de Neilles.'
Un instant après, Maurice, le cœur gros d'éipotion, frappait à la porte du jardin voisin, que Ninon loi ouvrit presque aussitôt.
— Enfin, vous voici I fit Tactrice en entraînant Maurice dans sa maison, vous Favez vuel venez !...
Laissons Ninon et Maurice ensemble et suivons la marquise et sa fille*
Elles traversèrent le parc sans s*adresser une parole.
Rosa, sous l'impression de la scène du pavillon, avait hâte de rentrer dans sa chambre et d*y être seule, mais madame de Neilles la suivit et y entra avec sa fille. Une veilleuse posée sur un guéridon près du lit éclairait faiï)lement la chambre de Rosa et, projetant sa flamme tremblotante à travers les larges ombres de la pièce, seqiblait pâlir encore le visage des deux femmes. La fenêtre d*un cabinet de toilette ouverte sur le jardin encadrait de sa bordure noire la cime des arbres du parc et Fazur sombre de la nuit.
•^ Mademoiselle, dit madame de Neilles à sa fille, ce qui vient de se passer m'impose et vous impose à vous-même un grand devoir. Je ne veux pas vous interroger sur vos sentiments, quoique je vous trouve coupable de m'avoir caché ce qu'une mère doit toujours savoir. Vous m'avez trompée, Rosa I Vous avez oublié tout ce que voua me deviez. Si vous aimiez ce
•5eune homme, il y avait quelqu'un à qui vous deviez le dire, ce n'était pas lui, — c'était moi. Je vous aurais écoutée et ramenée à la raison. Je vous aurais arrêtée dès le début. J'ai eu votre âge, j'ai été comme vous belle et entourée d'hommages. Je comprends, pour l'avoir éprouvé, cet entraînement du cœur qui porte la jeune fille à choisir le bras sur lequel l'épouse s'appuiera. Je connais toutes les aspirations, mais aussi toutes les illusions d'une âme de seize ans. Vous croyez aimer, Rosa, vous n'aimez pas. L'amour est un sentiment grave, qui exige, pour être durable, une certaine maturité du cœur. Dans peu de temps, si je n'étais là pour rompre dès l'origine cette intrigue, vous rougiriez de votre conduite. Qu'est-ce que ce jeune homme? que savez-vous de sa vie?... il vous l'a avoué lui-même... une vie de dissipation! Qui vous dit que, dans ce moment-ci même, il n'est pas chez une maîtresse?
— Luil ah! ma mère! interrompit la jeune fille, vous ne savez pas comme il m'aime 1
— Le bel amour, en vérité ! répondit la marquise, un amour né d'un regard 1 un amour de quinze jours !
Assez d'enfantillage, mademoiselle, et parlons raison. M. de Vic-Aimon, quoique vous Faimiez, est et restera un inconnu pour vous. La fille de la marquise
i de Neilles n'est pas la première venue. Elle est là dé-
^ positaire de l'avenir et du blason d'une des plus hautes maisons de France. Elle aura et elle doit avoir le pre-
I mier rang à la cour. Elle doit agir en grande dame et BOQ en petite fille. Cette nuit, elle a manqué à deux
[ devoirs — à son devoir vis-à-vis de sa mère, à qui elle doit compte de son cœur, à son devoir envers sa race, à qui elle doit compte de son honneur.
^ Rosa, à ce mot, releva la tête avec fierté.
— Oui, de son honneur I reprit la marquise. Savezvous l'heure qu'il est, mademoiselle? Quoi ! la nuit, vous sortez furtivement de votre lit, vous traversez tout un jardin et vous allez vous enfermer, au risque d'éveiller nos gens, avec qui?...
— Avec mon mari, ma mère I
— Taisez-vous I reprit la marquise. Votre mari doit entrer chez moi la tête haute, en plein jour, par la grande porte. Il doit être vu de tout le monde. 0,i donne un autre nom à l'homme qui se glisse en secret
310 LA BOHÊME DOrAB.
auprès d'une femme. Ou donne un autre nom à la femme qui le reçoit I... Vous vous êtes compromise, mademoiselle, et, $i ce jeune homme parle, vous êtes perdue I
•— Lui 1 parler I Ah I ma mère, vous ne l'avez donc pas regardé I s'écria Rosa. Si vous saviez comme il est noble, comme il est bon et généreux 1 je réponds de lui. C'est vrai, je ne le connais pas beaucoup,mais il me semble que, quand on a le cœur d'un homme à soi et près de soi, comme j'avais tout à l'heure celai de Maurice, on devine tout ce qu'il y a dans ce cœur. Eh bien ! je vous jure, ma mère, que, plutôt que de dire un seul mot qui pût me nuire, Maurice se ferait tuer. J'ai vu à sa p&leur quand il me parlait que j'avais à moi jusqu'à la dernière goutte de son sang. Hélas! j'aime Maurice et je vous aime, ma mère. Comment se faiMl donc que tous les amours ne s'entendent pas? tous les baisers devraient se dire : oui 1 Ma mère, je vous en supplie, mariez-nous! nous serons si heureux 1 tenez, me voici à vos genoux, j'y resterai jusqu'à ce que votre bénédiction vous vienne !
— Relève-toi Rosa, répondit la marquise en atth
LÀ BOHÊME DORÉK. 314
mot la jeune fille à elle et en Fembrassant avec une cftUnerle cbatten^itte où perça le bout de la patte de velours de la femine du monde. Tiens, assieds-toi, près de moi, ici* Je t*ai parlé sévèrement, mon enfant, je le devais. Ton mariage avec ce jeune homme est ; impossible, au nom même de ton bonheur. Tu vas le 1 comprendre toi-même. Ce n*est pas seulement une I question de haute convenance, c'est presque une quesi tion de salut pour nous. Si tu épouses M. Maurice de [ Yic-Aimon, nous sommes ruinées I ] — Ruinées 1 exclama la jeune fille au comble de , rétonnement*
— Je vais tout te dire, mon enfant, continua madame de Neilles. Ëçoute-moi bien et persuade-toi 1 qu'en tout ceci, c'est précisément ton bonheur que j'ai en vue. Depuis quelques mois, ma fortune, qui est la tienne, s'est beaucoup embarrassé^e. Notre ami le baron Horace, dont tu connais le dévouement si i éprouvé, m'a engagée pour un million dans un achat î de terrains qui vaudront un jour beaucoup au delà de ce prix, mais qui, pour le moment, subissent une
: bais^ considérable. Ce million, c'est ta dot 1 Eh bien 1
dans cette crise, le baron m'a offert de prendre à son compte Faffaire qui nous obère et de me rendre ta dot, aune condition I...
— Laquelle? demanda mademoiselle de Neilles en tressaillant.
— Le baron faimel répondit le marquise. Comprends-tu, chère enfant?...
— Le baron veut être marquis, l'agent de change veut être pair de France, je comprends, madame, s'écria Rosa en se levant avec indignation... et je refuse!
— Tu refuses? mais c'est la ruine!
— Maurice est riche, il a vingt-cinq mille francs de rente.
— Vingt-cinq mille francs de rente pour la marquise de Neilles, c'est à peine l'aisance! Tu refuses?
— Un pareil marché!
— Tous les contrats de mariage sont des nmrchés. Mademoiselle, songez que c'est votre mère qui vous parle 1
— Et c'est à la grande dame que je réponds ! Je refuse !
La maïquise se leva, et, en se retirant :
— Je -VOUS donne jusqu'à demain pour réfléchir, mademoiselle, dit-elle impérieusement. Choisissez : ce mariage — ou le couvent I
Rosa, restée seule, se prit la tête dans ses jolies mains blanches et fondit en larmes. Elle avait le front brûlant et les joues en feu. Elle alla à la fenêtre ouverte et adressa au ciel une de ces prières sans suite, entrecoupées de sanglots, cris suprêmes de Tàme en
détresse. Rosa priait tous les soirs et récitait couram-
I ment, devant son prie-Dieu, en pensant souvent à
I tout autre chose, Foraison qu'elle avait apprise dans
; son enfance. Mais cette nuit, au milieu de son déses-
I poir, sa mémoire lui ât défaut. Elle parla à Dieu son
! langage à elle. Elle l'implora, non comme un maître,
mais comme un ami.EUeluidit toutce qui lui vintaux
lèvres, comme si Dieu lui eût appartenu à elle seule.
Elle l'appela de toutes les forces de son amour pour
Maurice. Prière auguste et sainte, la première qui fût
réellement sortie de son cœur, et qui mêlait, dans une
invocation à la fois douloureuse et confiante, tout ce
qui, la nuit, parle de Dieu à l'âme, depuis les étoiles
jusqu'aux parfums. Peii à peu son exaltation fébrile
314 LA BOHÊMB DORÉB.
se calma. La fratcheur de Tair éteignit le feu de ses joues. Uimmeose paix de la nature endormie se communiqua à son cœur. Elle crut avoir été entendue par ce silence, et il lui sembla voir voleter sa prière sur ces branches sombres qui s'élançaient à Tinfini dans le ciel comme pour en indiquer tous les chemins.
Elle songea alors moins amèrement à sa situation. Sa résolution était prise : elle serait la femme de Maurice. Le mariage avec tout autre apparaissait à la no* ble enfant comme une horrible trahison. L'amour naissant qu'elle éprouvait pour Maurice, centuplé par
Tobstacle, était devenu le vertige de sa pensée. On
creusait un gouffre entre elle et lui, eh bien 1 elle s'y laisserait choir avec délices 1 Qu'allait-il arriver? elle l'ignorait, mais elle serait à lui et lui à elle.
On ne voit qu'on aime qu'à travers ses larmes. Dans cet apprentissage de Témotion, la jeune fille s'était transfigurée. L'amour est l'initiation de l'adolescence, à la vie. Rosa n'était plus la même. Ce n'était plus la blanche figure souriante et gracieuse qui, tout à l'heure encore, avait seize ans. C'était déjà l'héroioe. Elle avait l'âge du dévouement Elle le sentait et elle
eo était ftëre. Timide et faible hier encore, elle était forte à présent. Elle avait vieilli d*une heure de souffrance. Son sourire était sorti des langes. Elle avait pleuré. Elle était femme.
La mignonne jeune fille, si bien élevée, le charmant oiseau encagé dans des mailles de soie que sa propre liberté eût tant effarouché naguère, la petite poupée soumise et craintive, Télégante enfant gâtée des salons graves qui savait à peine marcher dans la rue, était maintenant prête à tout, comme une simple fille d'Eve qu'elle était au fond. Elle n*eût reculé devant rien. Toutes ces choses que son éducation Favait habituée à considérer comme contraires au devoir et à Fhonneur, elle les envisageait maintenant de sangfroid et en les trouvant toutes simples. Elle se serait laissé enlever comme une plumet... Entre le baron et le couvent, elle choisissait Maurice, décidée pour lui appartenir à affronter toutes les malédictions, celle du monde et celle même de sa mère, et à jeter sa couronne de marquise par-dessus les grands bras effarés du noble faubourg.
— Oui, disait-elle, en se parlant à elle-même, je
fuirai avec toi, Maurice, je serai à toi, cher bien-aimé 1 Où es-tu maintenant, pauvre ami? Tu es avec mon souvenir! Nous n'avons pas le même toit, mais nou$ avons la même insomnie 1 tu penses à ta Rosa, qui pense à toi ! tu étais là toutà Theure, là-bas, avec moi! ton image flotte encore dans la nuit ! tu es parti, mais ton pas est resté, mais ton regard est resté I ... Me voistu, Maurice? moi, je te vois! tu es beau, je f aime!...
Et la jeune fille, le sein gonflé, le corps à demi ployé sur le rebord de sa fenêtre, évoquait dans les profondeurs du parc le doux fantôme du jeune homme.
Tout à coup elle se recula comme si un éclair eût passé devant ses yeux.
Dans le jardin voisin, deux formes noires — un homme et une femme — venaient d'apparaître, marchant ensemble et en silence. La femme tenait à la main une bougie qui éclairait les deux visages. Mademoiselle de Neilles les reconnut tous deux : la femme, c'était la belle actrice sa voisine, c'était mademoiselle Ninon Larovère. L'homme, c'était Maurice.
Rosa, à la vue de Maurice avec cette femme, à une pareille heure, poussa un tel cri que le jeune homme
et sa compagne Fentendirent. Maurice leva raachina- : lement les yeux vers Thôtel et crut voir, à une fenêtre . Yaguement éclairée, la blancheur d*un peignoir. 11
tressaillit, et, sans dire une parole, souffla la bougie
dans la main de Ninon.
— Ah ! s'écria Rosa, il est son amant ! Mademoiselle de Neilles eut une violente crise ner-
veuse qui dura toute la nuit. Quand elle reprit ses
sens, il était grand jour ; elle était dans son lit et avait
auprès d'elle la marquise, qui pressait sa main froide
: avec émotion. Au moment où elle ouvrit les yeux,
; madame de Neilles se pencha vers elle :
— Ma chère enfant, lui dit-elle, puisque le mariage dont je vous ai parlé vous coûte tant, j'y renonce !
— Et moi, ma mère, répondit la jeune fille d'une voix calme, j'y consens I
Le surlendemain, quand, à l'heure convenue, Mau- , rice frappa à la porte du pavillon, elle était fermée.