THEATRE-FRANÇAIS
Une Fille du Régent, par M. Alexandre Dumas.
Le Théâtre-Français en est revenu à témoigner, pour le drame moderne, une bienveillance qui mériterait d'être
récompensée par un grand succès. La réaction tragiqueet comique, tentée depuis quelques années, toucherait-elle sérieusement à sa fin? Se serait-on convaincu de l'impossibilité qu'il y aurait à renouer une queue convenable à la perruque étoffée du dix-huitième siècle? Désespère-t-on de M. d'Onquaire pour nous rendre La Chaussée, et de M. Laîour pour continuer Campistron? Toujours est-il que, depuis quelque temps, l'ancienne école nouvelle reçoit des avances flatteuses. Hernani reparaît quelquefois, et ne trouve pas un mauvais accueil auprès des habitués quinîeux de l'orchestre. Madame Mélingue est même fort touchante et fort applaudie dans le rôle de dona Sol. Charles VII a aussi, depuis quelques mois, repris possession du répertoire, et, maintenant, le luxe avec lequel on a monté la pièce nouvelle d'Alexandre Dumas fait preuve assurément d'intelligence et de bonne volonté. Jamais, depuis le retour inattendu de la muse économique de nos pères, on n'avait admiré un lever de rideau si splendide et si pittoresque que celui de la Fille daHégent. C'est un effet de neige et de clair de lune digne du Diorama : une route déserte à travers la campagne, un sol durci par la gelée et des arbres poudrés à blanc, un pavillon de château, dont la fenêtre basse donne sur des fossés pleins d'eau, et, par un effet très-neuf au théâtre, le fossé même rendu praticable pour l'amant, qui s'expose à marcher sur la glace, afin d'entretenir une charmante captive : tel est le tableau? romanesque et poétique que nous présente le prologue.
Nous disons prologue, bien que cela s'appelle aujourd'hui premier acte, parce que nous savons qu'il existait dans la pièce un autre acte supprimé aux répétitions, et dont la scène se passait à la Bastille, autre motif de décoration splendide, qu'on a cru devoir supprimer, moins*
sans doute par une raison d'économie que par une raison dégoût.
Eh bien, nous regrettons cette décoration et cet acte» parce que nous sommes persuadé que la pièce était ainsi plus franche et plus hardie, et que ce tableau de la Bastille n'était pas indifférent à la couleur générale de l'action.
Il faut toujours dans le drame un parti pris complet ; ou l'action concentrée et simple qui se passe entre quatre murs, comme dans une pièce de Diderot ou de Sedaine, ou l'action vaste, pittoresque, localisée, abondante en détails et en incidents, comme dans Calderon ou dans Schiller.
Alexandre Dumas vient d'obtenir un trop grand succès avec les Mousquetaires pour qu'on prétende que le public est fatigué des pièces à décorations et à mise en scène; au Théâtre-Français, il est vrai, l'on a toujours accueilli les pièces de ce genre avec une certaine prévention. L'aristocratie des genres nous poursuit encore après deux révolutions; tous les premiers théâtres de l'Europe représentent indifféremment les pièces simples ou les pièces à tableaux, ne se préoccupant que du mérite et non de la forme. En France, nous jouons Kotzebue sur notre première scène, et nous renverrions Schiller à l'Ambigu si on nous le présentait sous sa forme originale.
Le beau mérite, dira-t-on, d'inventer des décorations, de faire de la mise en scène! C'est travailler pour la gloire du décorateur, du régisseur, du costumier. Nous pensons qu'en cela l'on se trompe, et qu'il faut peut-être du génie pour imaginer certains effets de pure mise en scène, comme l'apparition de Banquo à la table de Macbeth, comme l'imprécation des seigneurs à la fin du premier acte de Lucrèce Borgia.
On nous dira que les auteurs du boulevard en imagineraient bien autant. Cela n'est pas, ou du moins les effets purement matériels n'auraient pas la même valeur. Autant vaudrait; dire que tout le monde peut inventer sans peine la composition d'un tableau. C'est un tableau que l'idée de ce champ de bruyères où trois sorcières se présentent à Macbeth et à Macduff égarés; c'est un tableau aussi que la scène de Roméo sur le balcon, ou celle d'Hamlet faisant jouer la* comédie devant sa mère et Claudius.
Mais, dans Shakspeare comme dans Schiller, les tableaux se succèdent et s'entremêlent avec les scènes d'intérieur ; c'était un désavantage, au contraire, pour l'ouvrage nouveau, de faire succéder à un acte d'effet pittoresque et de couleur locale quatre actes réguliers qui se passent dans des chambres ou dans des salons. La tableau delà Bastille aurait rompu cette uniformité. Mais prenons la pièce telle qu'elle est devenue, sans tenir compte à l'auteur du dérangement qu'une telle coupure a dû apporter dans les proportions de son œuvre.
Un jeune homme, enveloppé d'un manteau couleur de muraille et qui longe mystérieusement le bord des fossés d'un couvent, se voit arrêté, reconnu, surpris par deux autres, qui auraient toute sorte de raisons de le croire ailleurs. Ce sont tous trois des conjurés bretons conspirant la mort du régent. Ils ont tiré au sort, et le sort a désigné comme instrument Gaston de Chanlay. C'est celuilà qui devrait être loin du lieu que nous voyons et sur la route de Paris.
Mais il est amoureux, et sa faute l'oblige à une confidence. Prêt à se dévouer, il a voulu faire ses adieux à Hélène de Chaverny, jeune fille dont la destinée n'est pas moins aventureuse que la sienne.
Gaston obtient de ses compagnons rassurés le silence eî la permission de consacrer une lieure à ses amours. Il pose le pied sur la glace, atteint la fenêtre, et trouve là sa maîtresse, inquiète elle-même du sort qui l'attend, car elle ne connaît pas ses parents, et il faut qu'elle quitte le lendemain la maison où s'est faite son éducation, pour aller à Paris retrouver son père; et, pendant qu'ils échangent ainsi leurs secrets, voici la lune, pâle confidente, qui éclaire cette scène d'amour et jette sur le mur l'ombre du jeune cavalier.
Quoi qu'on puisse dire, il y a dans une scène ainsi représentée beaucoup plus d'effet que dans une exposition ordinaire. Cela rappelle un peu Roméo sans doute; mais ce dernier ne rapelle-t-il pas Pyrame? et n'est-ce point le cas de se souvenir même- un peu du Clair de lune et de la Muraille du Songe dune nuit d'été ?
Mais tous les amours se ressemblent, comme tous les printemps. Celui-là est, du reste, dans les conditions les plus dramatiques possibles, car on comprend déjà qu'Hélène n'est autre que la fille naturelle du régent, et que son amant a juré imprudemment la mort de ce père inconnu.
Les deux amants se sont entendus pour se rencontrer dans leur voyage, et arrivent dans la même auberge, où Hélène reçoit la visite du régent clans une chambre rendue obscure à dessein. Le récit de cette scène, qu'elle fait ensuite à Gaston, n'est point fait pour ravir entièrement un amoureux. Il ne croit pas trop à ce père qui n'apparaît que dans l'ombre, et persuade à la jeune fille qu'elle est victime d'une machination immorale: elle lui promet alors de s'échapper à la première occasion et d'aller le rejoindre dans l'hôtel qu'il choisira à Paris.
Nous n'avons pas parlé d'un personnage qui épie en silence tous ces secrets, et suit dans tous ses fils cette intrigue assez compliquée de politique et d'amour. C'est Dubois, auquel le régent n'a pas confié le secret de sa paternité, et qui se met au courant de tout en employant divers déguisements. Le plus comique est celui du capitaine Lajonquière, qu'il fait emprisonner et dont il prend les habits. Gaston est recommandé à ce capitaine, qui doit le présenter au ducd'Olivarès, avec lequel s'entendent les conspirateurs. Or le faux Lajonquière présente au contraire Gaston au régent lui-même, qui, averti à temps, a consenti à se faire passer pour l'ambassadeur espagnol. De cette façon, l'on amène Gaston à livrer tous ses secrets, et même il profite de la bienveillance que lui témoigne le faux duc pour mettre sous sa protection Hélène, qui s'était sauvée chez lui. Le régent reconnaît sa fille sans qu'elle le reconnaisse; mais, instruit de l'amour qu'elle a pour Gaston, il se sent porté à l'indulgence envers ce jeune conspirateur.
On comprend que Dubois l'a déjà fait mettre à la Bastille ; le régent donne un ordre pour le faire élargir, mais Dubois procure au prisonnier les moyens de s'évader dans la nuit, sûr de le rattraper plus tard. Au moment où l'intrigue se croise ainsi, voilà que Gaston paraît devant le régent, qu'il croit toujours l'ambassadeur; instruit du but tragique de la conspiration, le régent promet au jeune homme de lui faire voir, le soir même, celui qu'il doit frapper. En effet, il donne un bal, et paraît bientôt sous son costume officiel. Gaston de Chanlay, le reconnaissant, laisse tomber son poignard ; il apprend aussi que c'est le père d'Hélène, et abjure son. funeste serment lorsqu'on lui dit surtout que le récent a fait grâce aux autres conspirateurs.
La première soirée a été moins favorable que la seconde à cette pièce, où la complication des détails semblait répandre un peu d'obscurité. On y applaudira toujours une foule de scènes énergiques et de belles situations que madame Mélingue, Régnier, Geffroy et Brindeau, ont rendues avec beaucoup d'ensemble et de talent.
Échec et Mat, comédie en prose, par MM. Oclave Feuillet et Paul Bocage.
L'Odéon, forcé de remettre à l'hiver prochain la pièce de M.Ponsard, a donné par compensation une fort agréable comédie intitulée : Echec et Mat. Ce n'est pas une œuvre à soulever des questions littéraires; mais c'est ce que l'on peut voir de plus adroit, de plus habilement enchevêtré, de plus réussi en un mot, au point de vue ordinaire du théâtre. M. Scribe envierait bien des scènes et bien des mots de cet imbroglio comique, auquel, du reste, Alexandre Dumas a quelque peu concouru.
L'action est fort simple, et tire tout son intérêt d'une succession de scènes à tiroir parfaitement disposées pour le jeu des acteurs. Le roi d'Espagne aime une jolie orpheline, et la fait épouser à un vieux général de ses armées. Ce dernier s'aperçoit à temps du rôle ridicule qu'on veut lui faire jouer, et emmène sa femme loin de la cour. On parvient à l'y faire revenir, et de ce moment la lutte s'en-
gage ; c'est l'éternel combat de l'esprit et de la puissance; c'est Figaro, c'est Pinto, c'est le major Palmer; mais tout cela varié, transformé, nouveau, et surtout admirablement rendu par Bocage, qui s'est montré supérieur dans ce genre mixte, où l'ironie obtient de véritables effets comiques, et qu'ont toujours affectionné les grands acteurs.
Le rôle du roi a été rendu avec beaucoup d'esprit et d'élégance par Jourdain. Mauzin a fait plaisir dans un personnage moitié capitaine et moitié espion, qui ne manque pas de. fantaisie bouffonne. Ce Castillan a perdu un livret où il note ses observations politiques; c'est l'adroit mari qui le trouve, et qui fait de cbacun des feuillets le prix d'un service que l'espion est obligé de lui rendre, bien qu'il soit naturellement dans le parti de ses ennemis. Ce moyen amène des péripéties fort originales. Le roi, tenu en échec jusqu'au dénoûment, devient mat par les soins d'un jeune cavalier, qui gagne près de la reine tout le terrain que perd la couronne autre part. A tout prendre, la pièce est une partie d'échecs bien défendue et bien gagnée, où tous les acteurs se sont montrés des pions fort intelligents. Ce succès est d'heureux augure pour la décision de la Chambre touchant la subvention future de l'Odéon.
Vï II