THEATRES-FRANÇAIS
Si Aristophane vivait parmi nous, il serait forcé de se faire vaudevilliste et d'en passer par la censure. Voici ce-
pendant une comédie à la manière du grand comique grec qui vient de se révéler. On nous raconte ceci :
« Si deux ou trois mille spectateurs avaient pu assister mardi dernier à la séance du comité de lecture du Théâtre- Français, on ne dirait plus aujourd'hui que la comédie est morte.
« Il est impossible de se figurer les scènes excellentes, et du comique le plus élevé, qui ont signalé cette curieuse séance. MM. les sociétaires ont été les héros et les acteurs de la pièce.
« Cette comédie not;s a paru divertissante, c'est pour cela que nous en toucherons deux mots à nos lecteurs; — et pourtant, ce qui fait en ce moment le sujet de notre hilarité a jeté la Comédie-Française dans une perturbation impossible à décrire. Les sociétaires sont consternés.
« Or voici ce qui s'est passé mardi dernier : un jeune auteur d'un talent remarquable, M. Ferdinand Dugué, devait lire au comité une pièce dont il n'avait pas cru devoir livrer d'avance le titre à MM. les sociétaires. — Ce titre devait rester secret jusqu'au moment solennel où l'auteur déploierait son manuscrit. L'auteur avait eu ses raisons pour agir ainsi : le titre, en -effet, était à lui seul une énorme hardiesse; il devait, une fois l'heure de la révélation arrivée, retentir comme un coup de tonnerre aux oreilles des sociétaires épouvantés. L'auteur, à ce qu'il paraît, comptait beaucoup sur cette péripétie. Malheureusement un indiscret avait prévenu Faréopage et dévoilé le titre fatal.
(( Or voyez si ce titre était significatif. A peine le comité l'eut-il entendu prononcer, qu'il sentit un frisson lui courir par tout le corps. Quand parut M. Dugué, presque toutes les figures étaient pâles et inquiètes, moins celles
des dames, qui étaient charmantes de coquetterie et de grâce.
« L'auteur lut à haute et très-intelligible voix : Le Comité de lecture, comédie en trois actes et en vers.
« L'auteur, nous l'avons dit, comptait beaucoup sur l'effet de son titre, qu'il croyait inconnu; il fut donc extrêmement surpris en voyant que le comité ne bougeait pas.
« Cependant la comédie de M. Dugué renfermait d'assez jolies choses ; car, malgré cet effet manqué, elle ne tarda pas à produire une sensation sur l'assemblée.
« Après le premier acte, MM. les sociétaires se levèrent et protestèrent avec une véhémence incroyable contre l'audace d'un auteur, lequel ne craignait pas de venir insulter le Théâtre-Français jusque dans ses foyers.
« Cependant l'auteur restait parfaitement tranquille et sérieux au milieu de cette tempête. — Les membres du comité criaient et se démenaient de leur mieux. — M. Dugué les laissait faire et buvait de temps à autre une gorgée d'eau sucrée pour se préparer à lire son second acte.
« M. Samson, qui avait cru prudent de ne pas assister à la séance, se tenait dans une pièce voisine, et on lui faisait passer des bulletins qui le mettaient au courant de la discussion. Enfin, quand les sociétaires furent las de crier et de tempêter, M. Dugué prit la parole à son tour : — Pourquoi donc cette fureur, messieurs? dit-il. Vous vous êtes reconnus, tant mieux; car je vous avoue franchement que c'est vous que j'ai voulu peindre. — Et pourquoi le cacherais-je? Vous m'avez fourni le sujet d'une comédie, — et cette comédie, je l'ai faite; jugez-la. — Je me trompe : cette comédie, c'est vous qui en êtes les auteurs.
Monsieur Provost, c'est vous qui avez dit ceci. A vous, monsieur Beauvallet, appartient ce détail. — Je dis que M. Samson est un auteur de mauvaises pièces qui en refuse de bonnes, — et vous me trouvez trop hardi! Cela n'est-il pas plaisant? Il n'y a pas un de vous qui ne déclare l'organisation du comité détestable, — et vous êtes étonnés que je la critique, — et vous ne comprenez pas le cou rage qu'il y a à venir chez vous vous dire vos vérités? Elles vous blessent, j'en suis fâché; mais vous ferez mieux de profiter de la leçon.
« Telle est l'amusante pièce que la Comédie-Française a jouée mardi dans son petit intérieur. On ne sait pas si elle en donnera une deuxième représentation. »
En femme d'esprit qu'elle est encore, la Comédie-Française a fini par s'amuser la première de cette fantaisie d'un jeune homme de talent qui a sans doute beaucoup de loisir.