MON CHER FRÈRE
Je suis heureuse de t'aniioncer que j'ai passé mon certificat d'études la semaine dernière ; j'ai été reçue avec trente-neuf points, presque le maximum. Mais j'ai une chose moins gaie à t'apprendre : notre frère Antoine est mort. C'est la fréquentation de Naigredos qui l'a perdu ; il a été condamné. Donc, j'avais passé l'écrit du certificat dans la journée çt le soir nous dinions
tranquillement sans penser à rien, quand un curé frappe et entre tout à coup. Il parlait vite en balançant la tête et en battant des yeux, comme s'il cherchait à avaler sa langue. « Il faut, ditil, de la résignation dans les moments difficiles de la vie ; eh bien, je suis chargé des commissions de votre fils Antoine, il désire que vous veniez assister sur la place à ses derniers moments. » D'abord, nous ne comprenions pas, nous nous regardions de côté, la bouche pleine ; puis, brusquement, chacun a lâché sa fourchette, c'était fini, on n'avait plus faim.
On a réveillé Jeannet qui était déjà couché, ayant mal au pied. Il a mis ses habits de première communion qui commencent à être un peu courts, la veste surtout, des manches.
Nous sommes partis vers minuit. On était si troublé qu'il a fallu demander son chemin plusieurs fois : « Pardon, monsieur, la rue de la Roquette, s'il vous plaît ? »
La mère ne se tenait pas; enfin, elle a vomi, ça l'a soulagée. Jeannet dont le pied n'allait pas mieux disait tout le temps : « C'est rien loin ! » Nous n'avons rien vu. Il y avait une foule de gens en train de plaisanter et de manger des tar-
tines, des sandwiches et du cervelas qui sentait bon. Maman voulait avancer quand même, elle suppliait : « Laissez-moi passer, je suis la mère ! » Mais les farceurs la repoussaient en lui pinçant la taille et en blaguant : « En voilà une vieille curieuse ; arrêtez-la, elle vole des places au coin des bois de justice, »
Cependant un monsieur bien mis, qui avait un portefeuille sous le bras, causait très haut en s'adressant à tout le monde : « C'est la place de la Rognette, puisqu'on y rogne les mauvaises têtes pour cause de mauvais coups, » et il riait en regardant autour de lui si on l'admirait ; même il me clignait de l'œil.
Jeannet s'est battu avec un gamin qui fumait un gros cigare donné par le monsieur au portefeuille. Ce petit voyou faisait le malin : « Faut rien être bête, ricanait-il, pour se laisser poisser par la rousse quand on a rétamé un pante. » Il a reçu une rossée tout à fait coquette et pendant qu'il se frottait les côtes, les autres gosses se moquaient de lui : « Passe-m'en la moitié? »
Tout à coup, il y a eu une bousculade, puis des cris : « Chut! si l'on ne voit pas, qu'on en-
tende au moins », commandaient les gens sérieux.
Jeannet est monté sur les épaules du père pour tâcher de faire signe avec son mouchoir que nous étions là ; mais presque aussitôt il est tombé évanoui. Il n'a jamais voulu raconter s'il avait vu ou non ; seulement, depuis, dans la ruOj il regarde toujours en dessous, d'un air mauvais, en faisant une sale moue ; il semble en vouloir à tout le monde et méditer une vengeance.
Enfin, nous avons entendu un sergent de ville murmurer en jetant sa pèlerine sur l'épaule : « C'est fini, en v'ià encore un d'vexé. »
» Il parlait d'Antoine. Alors nous sommes partis. Il était sept heures, et déjà les camelots criaient partout : « Demandez les détails complets. . . » Nous marchions vite en baissant le dos, le long des maisons ; les vendeurs de journaux nous poursuivaient. Mais, arrivés au coin de notre rue nous n'osions plus avancer ; tous les voisins étaient sur le pas des. portes et ils allongeaient le nez goulûment pour nous renifler comme si on rapportait une odeur de là-bas. Il fallut passer sur la chaussée, comme un enterrement.
» Le père n'avait pas prononcé un seul mot depuis la veille ; seulement ses moustaches re-
montaient par moments dans son nez et ses yeux tout grands étaient bleus comme de l'acier, Il est entré dans la chambre ; il a défait son pantalon. Il allait et venait en pan de chemise, ayant gardé son chapeau mascotte et sa blouse noire. Il faisait penser à une bête en cage; ses mains se crispaient; brusquement, il a attrapé notre chien Nicot, et il le secouait, et il le secouait on gueulant : « Ah ! la société est satisfaite, eli bien, moi je l'insulte, je l'insulte! » ensuite il a montré le poing au ciel et craché dans la rue.
Néanmoins, je devais aller à l'oral du certificat d'études, — ne m'étant pas couchée, j'étais très fatiguée, et mes idées n'étaient guère à l'examen.
L'examinateur d'histoire — un vieux tout blanc de cheveux et de moustache, la figure toute colorée, rappelant le loup sur l'image du Petit Chaperon Rouge, — me regardait, comme les gamins regardent une pâtisserie, pendant que les autres messieurs m'interrogeaient.
Il faut dire que la fatigue m'avait rendue toute blanche, la peau transparente, avec un grand creux noir sous les yeux.
Quand mon tour est venu, il a commencé :
— Mademoiselle...
Avant de continuer, il a réfléchi, avec un sourire qui lui faisait de grandes narines tout écartées. J'ai compris que si on n'avait pas été à un examen, il m'aurait dit je ne sais quoi d'aimable. Il passait sa langue sur ses lèvres.
Certainement il ne savait pas notre deuil, mais il devinait que je n'étais pas pareille aux autres candidates. Il m'avait vu me lever de mon banc où j'étais toute seule, sans gouvernante, sans mère, sans camarade. Sûrement il voulait me poser une question très facile par bienveillance. Il me portait tant d'intérêt, les narines en avant, qu'il a eu comme une trouvaille, sans le savoir.
Il a repris :
— Mon enfant, pourriez-vous me dire comment est mort Louis XVI ?
J'ai redressé la tête, les yeux ressortis sur lui, incapable de parler, avec un rire qui sanglotait dans ma gorge. Je me disais en moi, les dents serrées de toutes mes forces: « Non, monsieur, je ne crierai pas ! »
J'ai senti qu'un loup peut vous prendre, sans qu'on se défende, fascinée, riant et pleurant,
sans pouvoir jeter un cri. Si l'on avait été tout seuls et que ce vieux monsieur ait dit : « Je sais l'aiïreuse aventure, et toute la famille est coupable — il faut vous punir... », il m'aurait prise sans résistance, la figure pâmée à force d'avoir peur.
Mais tout ça l'a duré qu'un instant, — j'ai arraché mes yeux, et le front baissé, j'ai répondu par un passage du livre de Ducoudray que je savais par cœur.
Quand je suis rentrée, reçue à l'examen, maman m'a demandé : « C'est fini? » J'ai répondu : « C'est fini » sans aucune satisfaction. Papa qui pensait à autre chose a dit tout bas, en fixant le carrelage : « On le sait bien! »
Nous nous réveillons tous les matins à la même heure en sursaut. La pendule sonnait, papa a flanqué un coup de botte dedans.
Dimanche nous sommes tous sortis, chacun de son côté, censément pour aller nous promener. On s'est retrouvé au cimetière, sans s'être rien dit d'avance. On avait l'air tout bête, personne ne parlait. Jeannet, qui avait fait la vie pour avoir deux sous, tenait un bouquet de violettes à la main ; il a prétendu l'avoir trouvé. Le
or» LA BOÎTE AUX GOSSES
père a payé un litre et on est rentré ; on s'est couché sans souper, la nuit je ne dormais pas et j'ai entendu maman qui pleurait.
Nous allons déménager parce que dans le quartier les gens nous regardent comme si nous avions changé de tête depuis huit jours.
Je ne vois plus rien d'intéressant à te conter.
Si tu étais bien gentil, avec les dix sous qu'Antoine t'avait donnés pour lui rapporter un paquet de tabac d'Afrique, tu m'achèterais une petite broche, puisque maintenant il ne fnmo plus.
Ta sœur qui t'aime.
Le ménage Grapard éprouvé pai' le chômage avait dû restreindre son loyer ; on avait emménagé en novembre, au demi-terme, du côté le moins agréable de Ménilmontant, dans un logement plus petit et plus laid que le précédent.
La chambre des pai'ents servait de salle à manger; la chambre des enfants était munie de deux lits, un pour les garçons (Chariot, âgé de trois ans; Jacques, âgé de quatre ans et demi), un pour Louisette, âgée de six ans.
Et voilà que, — cette nuit de décembre, — le père Noël, jusqu'alors abstinent, était venu,
par extraordinaire, malgré les circonstances si défavorables !
Dans la journée, à l'école, on avait beaucoup parlé de Noël ; le soir à dîner, il en avait encore été question et quoique papa eût dit avec une certaine brusquerie : — « Allons, allons ! au lit, les mioches, et pas de bêtises avec les souliers », Louisette qui se déshabillait seule et dénouait les cordons de chaussures de ses frères, avait, de connivence avec eux, fait une installation secrète devant la cheminée.
Les parents étaient des journaliers au sommeil lourd ; d'ordinaire les enfants dormaient solidement aussi ; mais les histoires de Noël avaient tellement préoccupé Louisette qu'elle était restée éveillée, longtemps après que le ronflement des parents eût pris sa régularité imperturbable.
Et tout à coup, elle avait entendu le père Noël ! 11 allait, venait, dans l'obscurité profonde ; il dérangeait des choses.
Sûre de son fait, elle avait appelé ses frères ; leur sommeil, à eux aussi, était plus léger que d'habitude, ils avaient répondu presque tout de suite.
— Chariot, Jacques, écoutez bien...
— Ah ! oui, j'entends qu'on remue...
— J'entends marcher... j'ai peur...
— Grosse bête, c'est Noël !
Et il n'en finissait pas, ce père Noël, tant et si bien que les enfants s'étaient rendormis avant qu'il fût parti.
Le matin, Louisette était éveillée la première, avant le jour, et elle avait encore appelé ses frères. Gomme il était expressément défendu aux enfants de se lever avant les parents, et comme d'ailleurs l'obscurité les effrayait, ils se contentèrent de chuchoter avec émotion, en trouvant que la clarté tardait bien à paraître.
— Hein ! ce coup-là, il est venu, le père Noël !
— Tu ne vois rien de blanc, là-bas?
— Non... attends un peu, j'aperçois plutôt du noir.
On avait épuisé tous les pronostics possibles ; on s'était arrêté à cette supposition absolument logique : tant faire que de venir, le père Noël avait dû apporter à chacun ce qu'il désirait le plus, ce qu'il avait maintes fois souhaité ouvertement : à Chariot toujours affamé, quelque chose de bon à manger ; à Jacques toujours
KM» LA liUÎTE AUX GOSSES
gelé, un vêtement chaud ; à Louisette déjà cuquette et atteinte de coxalgie, une béquille de luxe, en beau bois noir, pareille à celle si enviée d'une petite amie, pour remplacer sa pauvre béquille crasseuse comme un manche à balai.
Dès qu'un craquement du lit des parents avait autorisé les enfants à bouger, ils avaient sauté tous trois par terre.
Affreuse déception! Rien! Les souliers étaient vides, comme la veille ; tout au plus étaient-ils un peu dérangés de leur alignement.
Les enfants se mirent à pleurer, aveu la conscience d'avoir été volés, tellemejit tous les trois ils étaient persuadés de la visite du père Noël, cette nuit, daus leur chambre. Et avec de gros soupirs, des reniflements, des hoquets ils s'expli- (juaient devant leur mère étonnée d'un si grand déses])oir :
— Il a fait du bruit de lelle et telle ra(;on... il a tiré les souliers... il a marché... il est resté longtemps, longtemps.
Le père et la mère se regardèrent, cherchant
à comprendre ; ils discernèrent surtout que l'important, c'était de trouver une consolation immédiate et péremptoire.
Le père prit son air sérieux, jusqu'à Ja sévél'ité :
— Comment ! vous ne saviez pas?.,. Le père Noël, quand on l'entend, on n'a rien... Quand on a quelque chose, c'est qu'on ne l'a pas entendu.
Cet exposé inattendu fit cesser les larmes : on ne peut pas pleurer et réfléchir, et dame ! les paroles de papa ne comportaient pas une évidence absolue.
Mais où les becs s'ouvrirent ébahis, ce fut, après une pause convenable, quand il ajouta avec la plus pénétrante conviction, avec la mine décidée soulignant une assertion qui ne se discute même pas :
— Moi, j'aimerais fichtre mieux rcntondre... Avoir quelque chose, ça ne dure qu'une fois... l'entendre, c'est toutes les nuits...
Les gosses refermèrent le bec sur cette affirmation, et, la troiivant un peu creuse, ils commencèrent à baisser la tête, en «igné d'arrièrepensée récalcitrante.
Il fallait quelques solides commentaires. La mère intervint :
— Quand vous entendez chanter, vous n'avez rien et pourtant vous êtes contents. Eh bien, entendre Noël c'est la même chose : on est content, rien que du bruit...
Hum ! les enfants restaient là, piteux, tournant des yeux désappointés. Le père reprit sur un ton véhément, colère presque :
— Voyons, qu'est-ce qu'il vous faut?... Vous ne comprenez pas que c'est bien plus rare do l'entendre... Vous demanderez à vos camarades : parbleu ! tous ont eu quelque chose, mais pas un ne l'a entendu... Voyons, pensez donc que ça n'arrive à personne qu'à vous... et ça recommencera encore cette nuit et demain... et toujours... Tandis que les autres, ça y est, c'est fini ce qu'ils ont eu... Voyons ; pourtant, toi, Louisette, qui es grande, tu devrais sentir ça, l'expliquer à tes frères...
Louisette en effet commençait à saisir, son petit visage vieillot d'estropiée s'éclairait ; et puis on avait fait appel à son inteUigence ; eUe se tourna vers ses frères, à demi persuadée :
— Le père Noël vient parce qu'il nous "aime,
il se dérange... aux autres, il jette n'importe quoi par la cheminée, sans même descendre... Et puis peut-être qu'il a seulement des choses pour des enfants plus grands que nous... et qu'on ne pourrait pas s'en servir maintenant... Alors il vient... il cherche pour plus tard...
— Je vous le répète, le plus heureux c'est que ça n'arrive qu'à vous... Vous allez épater tous les autres à l'école... Ils diront : « J'ai eu ça, ça... ». Vous direz : « Moi, c'est beaucoup mieux, je l'ai entendu... et ce n'est pas fini, je parie que demain je l'entendrai encore...
Ils restèrent un instant hésitants, ayant de la peine à s'arracher de leur espérance pratique, de leur désir tangible ; ils auraient préféré tout de même avoir quelque chose ; vaguement encore ils regrettaient la disparition au loin de ces réalités : un énorme gâteau, un gros tricot de laine, une belle béquille... Mais la suggestion paternelle était irrésistible, en somme ; et ils recevaient enfin la notion de supériorité si chère aux enfants. N'est-on pas enchanté de faire exception, d'être différent des autres?
Ils comprirent qu'ils étaient des privilégiés. Et, en définitive, qu'est-ce qui réjouit surtout
dans le fait de recevoir un cadeau? C'est de pouvoir épater les autres. Eh bien, ils avaient un épatement à emporter à l'école ; ils avaient l'essentiel.
Tous les trois, ils se montèrent le hourrichon, le jour de Noël, au point que le lendemain à l'école, ils écrasaient les camarades, ils les suffoquaient de leur rire, de leurs haussements d'épaules dédaigneux, supérieurs.
Et ils les laissaient bouche bée, devant des paroles définitives, incontestables :
— As-tu entendu le père Noël? Non... tandis que moi, je l'ai entendu... quand on l'entend on n'a rien, mais c'est rudement plus rare... Tiens, Machin aussi et Truc n'ont rien entendu, alors ils ont eu un tramway, une ménagerie... et puis voilà, c'est fini... Moi, mon vieux, il marchait, il remuait... ah ! ce joli bruit, ce que c'est amusant, ce qu'on est content après !... Et toutes les nuits, il reviendra...
Louisettc surtout était impayable : aj^puyéo sur sa petite béquille, une patte en l'air, comme un volatile IHossé, ollo pérorait an iiiilieu d'un
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groupe de petites envieuses. Et elle ne les ménageait pas, tant pis, elle n'épargnait pas leur jalousie :
— Vous ne pouvez pas vous douter ce que c'est d'entendre Noël!... pour sûr que je n'ai l'ien eu, et j'aime bien mieux ça... Quand vous entendez chanter, vous n'avez rien et pourtant vous êtes contents. Eh bien, entendre Noël, c'est dans ce genre-là, mais beaucoup plus agréable.
Et les trois enfants purent triompher longtemps, sincèrement, sans y mettre la moindre tromperie.
Maintes fois, éveillés la nuit — Chariot, parce qu'il avait faim ; Jacques, parce qu'il avait froid ; Louisette, parce que sa béquille devenue trop petite lui donnait des douleurs — ils purent se réconforter à écouter le cher bruit de Noël. Los parents, avec sagesse, avaient trouvé à leur assurer une satisfaction durable, et de toute économie : le logement était infesté de souris.