L AVIATION
pardon » d'une désolante inaptitude à conquérir le secret définitif de l'aviation.
D'autres réaliseront la grande invention, mais vraiment, ô France bien aimée, un invincible vertige interdit les ballons à ton fils dévoué, Ballot dit l'Éclair.
On l'appelait « la terriblo madame Grude », quoiqu'elle ne fût nullement laide ni désagréable. Loin de là : quarante-cinq ans légers, grande, bien faite, les traits réguliers ennoblis par le diadème à peine dédoré d'une opulente chevelure, elle avait une voix lente, harmonieuse, et des manières hautement aimables.
C'étaient ses yeux, limpides comme dos miroirs, qui la rendaient terrible.
Madame Grude ne mentait jamais, ne voilait même jamais sa pensée, aussi avait-elle un regard droit, soutenu, imperturbable, que In phénomène do la franchise empêchait d'être
effronté ou agressif. Et, devant cette clarté sans ombre, voilà qu'il devenait impossible de dissimuler : deux miroirs magiques saisissaient votre pensée vraie qui ne vous appartenait plus et s'énonçait pour ainsi dire toute seule. Or, cette sincérité obligatoire déconcertait le monde et faisait madame Grude effrayante, car, en général, on aime bien ne laisser sortir ses idées que déguisées, plus ou moins.
La terrible madame Grude était directrice d'une école de filles, laquelle passait, à bon droit, pour être la mieux tenue du département.
T'outes les élèves indisciplinées comparaissaient devant madame la directrice, et c'était à croire qu'elle avait trouvé la balance de Thémis, elle-même, dans les pièces du compendium scolaire, tellement sa justice faisait la part exacte du pour et du contre.
Mais ses arrêts étaient sans appel.
Or, s'il est possible de tricher sur les punitions, telles que « devoirs supplémentaires », qui se font à la maison, il en était une sur laquelle les élèves ne trichaient pas chez madame Grude. La classe normale terminée à quatre heures, — étant prolongée facultativement
jusqu'à six heures, — la punition en usage, pour les élèves libérables à quatre heures, était la retenue pendant tout ou partie de la classe de garde.
Une fois la peine de la retenue prononcée, c'était, disait-on, « comme si le notaire y avait passé ». Les parents avaient beau se déranger, venir présenter n'importe quelle requête ou excuse, la dissipée n'y gagnait pas une minute de grâce.
11 était de notoriété absolue que M. l'inspecteur d'Académie , directeur de l'enseignement primaire, n'aurait pas obtenu la levée d'une punition méritée, et pardieu ! si M. le préfet avait eu sa fille consignée chez madame Grude, il aurait attendu que l'heure fût sonnée pour l'emmener !
Madame Grude était une fanatique pour le bon motif : elle avait foi en la règle. Elle aimait par-dessus tout son autorité, son infaillibiUté, et il semblait que le jour où elle ne serait plus directrice, sa vie déclinante n'aurait plus aucun but.
L'hiver dernier, un soir, à cinq heures, la
jeune Louise Morot vint frapper à la poi-te du cabinet directorial.
La terrible madame Grude était assise dans un fauteuil, derrière un imposant bureau encombré de paperasses. Dès que la porto fut ouverte, ses yeux, comme par l'éblouissement d'un rayon de soleil, immobilisèrent l'enfant sur le seuil.
Louise Morot offrait un type commun de fillette à figure intelligente, vieillotte et affectueuse : une douzaine d'années, pas grande, mince comme un garçon ; ses cheveux bruns accentuaient encore le sérieux de sa physionomie.
Elle portait des vêtements très propres, rallonges au détriment de la forme et bien assortis de nuance : le noir du tablier, du jupon, des bas, avait passé au gris à force de lavage.
La directrice reconnut de suite Louise Morot et se rappela que, la mère étant morte, cette mignonne devenait, après les heures de classe, une ménagère entendue qui préparait le repas du père, soignait la sœur cadette, tout en raccommodant le linge, ce qui ne J'empêchait pas
d'avoir de bonnes notes pour ses leçons et ses devoirs.
A l'école aussi, elle était la mère de sa petite sœur. Pour le déjeuner à la cantine, elle installait le couvert sur un journal bien étalé, — parce que, vous aurait dit Louise, — le bois des tables les mieux nettoyées est toujours un peu f^ras, et parce que le fait de mettre une nappe pour manger implique une tenue, un décorum bon à garder soi-même et à inculquer aux enfants.
Elle sortait du panier la bouteille d'eau rougie, les tartines de pain et attachait la serviette de la cadette.
Celle-ci, sans hésiter, prenait et rompait la plus grosse tartine. L'aînée, do son doigt mouillé, ramassait soigneusement les miettes sur le papier : le pain est une chose sacrée, malheur au prodigue qui en laisse perdre une parcelle !
La première tartine finie, la grande sœur partageait encore, faisait boire la gamine, puis lui passait de l'eau sur la figure et sur les mains, arrangeait ses cheveux ébouriffés, reboutonnait son tablier.
Pendant la récréation, la raisonnable galopait à la suite de la turbulente ; elle veillait, pleine d'angoisse, à ce que les vêtements ne fussent pas déchirés dans des jeux trop violents.
La directrice, dont l'intransigeance en matière de punition était si étonnante et correspondait peut-être à une pédagogie surannée, offrait une autre marque de caractère non moins extraordinaire, — et qui, celle-là, ne relevait pas du temps passé. Elle aimait les élèves difficiles à conduire. Louise Morot lui plaisait parce qu'elle était de la bonne race française emportée, audacieuse, et qu'elle ne pouvait pas voir un abus sans protester.
Par exemple, elle se rappela, sans mécontentement, cette petite scène de la veille.
Une adjointe avait confisqué des noix à une élève ; c'était le règlement ; mais elle eut le tort de persifler :
— Voilà un régal 1 les maîtresses aiment bien les noix...
— Les singes aussi, madame I riposta Louise Morot, solidaire de la camarade, et qui, souriant bien en face, penchait la révérence la plus gracieuse et la plus impertinente.
— Avancez, mon enfant, insista la terrible madame Grude. Comment se fait-il que vous soyez encore ici à cinq heures? et votre dîner?
— Madame, je suis allée mettre ma soupe au feu et je reviens pour vous demander d'abréger la punition de ma sœur, en retenue jusqu'à six heures.
Cette démarche était tellement exorbitante que la directrice répondit avec sérénité, comme à une demande impossible, inimaginable :
— Vous savez, ma fille, que je n'abrège jamais les retenues ; il est inutile d'y penser.
La petite, pour se donner une contenance, s'était mise à tourner son porte-monnaie tout plat, entre ses doigts.
— Madame, reprit-elle, c'est aujourd'hui la paie pour papa. Si nous ne sommes pas à l'attendre à la sortie de l'atelier, il ira faire
12 i LA BOÎTE AUX GOSSES
une partie avec les camarades, — et je suis déjà en retard chez le boulanger.
Le mouvement, pourtant bien simple, du porte-monnaie vide, fit abaisser les yeux do la dame, qui, mal assise sans doute, remua dans son fauteuil avant de continuer la conversation.
— C'est bien, mon enfant, je reconduirai moi-même votre sœur à six heures.
— Madame, insista la petite, si je vais seule au-devant de papa, j'ai beau le tirer par un bras, ses camarades le prennent do l'autre côté, ils sont plus forts, ils finissent par l'entraîner. Alors, père me dit : « Va chercher ta sœur, vous me retrouverez au coin », ot, madame, il perd toujours à la manillo 1 Tandis qu'autrement, si nous sommes deux, dès qu'il sort, ma sœur lui saute au cou et moi je prends l'argent dans sa poche...
Décidément, madame la directrice était fort mal assise dans son fauteuil, car elle s'agita longuement. La petite attendait, portant ses yeux alternativement de la pendule à la terrible dame ot continuant à faire tourner son portemonnaie vido onire ses doigts.
LA DiUECTlUCE 125
Sans doute, il y avait une espèce d'exorcisme dans ce mouvement de porte-monnaie, car la directrice, par deux fois, sur le point de parler encore, s'arrêta, les yeux gênés, la tête reculée.
Enfin elle se leva, et, suivie de l'enfant, se rendit à la salle de retenue. Sur le seuil, elle prononça ces simples mots :
— Mesdemoiselles, vous pouvez vous en aller.
L'effet atteignit au prodige.
L'adjointe de service qui écrivait au tableau noir, lâcha la craie, de saisissement : madame la directrice avait-elle perdu la raison? Quant aux élèves, elles étaient ahuries, au point de n'oser pas quitter leur place.
Et alors, à cause de cet unique fléchissement, il fallut accorder d'autres levées de punition. A cause du motif de Louise Morot accepté, il y eut d'autres motifs qui parurent ucceptables. A cause d'une exception, la règle fut en quelque sorte détruite.
Au commencement ds l'année, la terrible madame Grude a demandé sa mise à la retraite.
De temps en temps, quand la petite Morot est très en retard chez le boulanger, une personne charitable acquitte la pauvre dette. — On ne sait pas qui.
Dès l'âge de deux ans, il récollait des coups autant que les autres bébés recevaient de caresses, de bonbons et de sous ; ce n'était pas un enfant, c'était un dépôt de « pains ».
On prenait un véritable plaisir à le battre, tellement il était drôle à voir enfoncer sa tête dans ses épaules, fermer les yeux, et porter ses menottes en avant pour parer les calottes. Aussi, quand son père avait fini de le tanner, sa mère se m ttait à l'ouvrage ; les voisins mêmes s'occupaient sur sa peau. Chaque bourrade le renversait, tel un pantin, et l'envoyait rouler gigotant et bossue. Tantôt on attendait pour recommencer
l^S LA BOÎTE AUX GOSSES
({ue le guignol fût relevé, tantôt on continuait à cogner l'adversaire à terre. Et il fallait aller le chercher pour lui servir sa ration de fouet, car on ne le trouvait pas sous la main comme on aurait voulu : il se tenait toujours caché dans un coin ou sous la table, le mâtin !
Il était maigre comme un affreux chat errant ; si bien que les rossées commençaient généralement par des gifles et des coups de poing, mais finissaient invariablement en coups de bottes ; à moins que l'on eût recours à « l'éventail à bourrique », lequel a beaucoup de rapport avec une trique ; car on se faisait mal sur ces os sans chair. Cette circonstance rendait les parents perplexes ; parfois, ils avaient en\àe de mieux nourrir leur bébé, pour qu'il offrît plus de surface aux coups.
Souvent les enfants ont peur des chiens, lui, il avait l'effroi des souliers ; il s'attendait toujours à les voir sauter à son derrière.
Et pourquoi ces corrections? Parce qu'il était laid, chétif, malingre; et puis il ne grandissait pas, il ne faisait pas honneur à la famille, il n'était pas enjoué ; il avait des bosses, des yeux rouges et des cheveux effrayés. On vous en
dira tant ! pas vrai? Sans compter les autres défauts; par exemple, bien qu'il n'eût jamais porté que de vieilles chaussures percées, sans chaussettes, sans chiffons même pour protéger SCS pieds, quand d'autres gamins gentils et joufflus s'étonnaient des bleus qui ornaient constamment ses jambes, il leur disait, par un sentiment d'orgueil vraiment coupable :
— C'est mes bas qui déteignent.
Son échine usait plus de cordonnerie que ses pieds ; malgré tout, il tenait ferme, on n'avait pasraison de lui. C'était la faute aux bouts carrés. Une fois, pourtant, le papa se paya pour la chasse une superbe paire d'escarpins agrémentés de beaux clous brillants ; on crut bien, au premier coup, que le petit était bon à jeter, fichu, hors de service. Il fallut le porter à l'hôpital.
Les parents reconnurent que, peut-être, la semonce avait été un peu forte. C'était de braves gens, dans le fond : ils s'aperçurent que la maison sans enfant était triste ; ils se mirent à regretter le petit, la maman eut une larme.
irSO LA BOÎTE AUX GOSSES
Et ça se comprend : les gens casaniers ont toujours, chez eux, une occupation favorite; ils font de la musique ou du découpage, ou de la peinture ; il y en a qui tournent des ronds de serviettes, d'autres lisent, jouent aux cartes, etc. Mais les gens sanguins ont plutôt besoin d'exercice, et alors, comme distraction, il n'y a rien de tel que de taper sur un moutard.
Donc, l'enfant à l'hôpital, les parents avaient perdu leur passe-temps ; leur vie était sans intérêt, sans utilité. Aussi, eux, toujours d'accord pour faire succéder les fessées aux fessées, commencèrent-ils à avoir dos discussions. Eux, si gais d'ordinaire, qui cognaient en chantant, devinrent moroses ; ça n'allait plus, ils étaient dégoûtés do l'existence, ils erraient par les chambres comme des âmes en peine ; machinalement ils cherchaient dans les coins s'ils no voyaient pas croupir le petit, et, par habitude, ils levaient le pied, pour le déloger.
Au bout de quelque temps, ils ne pouvaient plus voir un enfant dans la rue sans ôtre tentés de tornbor dessus ; ils étaient obhgé» de s'éloigner. Hnurcusemontla nécessité rond ingénieux ; ils trouveront un truc pour se soulager ; sour-
d DOS » 131
noisemont, ils s'en allaient, chacun de son côté ; le papa, plus fort, entraînait des gosses dans des endroits écartés, puis il les régalait de coups de bottes ; la maman, plus adroite, avec une ruse de pickpocket, pinçait au sang les moutards arrôtés au Jardin des Plantes, devant les bêtes.
Enfin, û bonheur, Mignonnet sortit do l'hôpital.
Ah ! mes amis, ces volées ! ces beignes ! ces rossées ! ces bâfres ! ces trempes ! ces marrons ! ces taloches ! ces purges ! ces grattins !
Ah ! mes amis, ce petit corps qui venait d'être soigné et qui avait presque repris forme humaine; ces petites « papattes », ces joues plates mais roses, ce derrière gros compie une pomme, ces yeux suppliants, ces mains jointes!
Ah ! mes amis, ce que ça tapait bien là-dessus ! Dans les premiers temps, les chers parents ne pouvaient pas s'en rassasier, ils se relevaient la nuit!...
Avec ça, le garnement y mettait de la méchan^ ceté. Il avait remarqué que ses plaintes faisaient
la joie du logis, et, tant qu'il pouvait, il se retenait de gémir!
Il s'entêta à vivre, et, jusqu'à seize ans, les raclées infinies vinrent à lui, comme l'argent va aux riches. Il poussa rabougri, au milieu des gnons affreux, comme, au milieu d'une plaine aride, végète un arbuste misérable, sans cesse tordu et tourmenté par les rafales.
Il avait donc seize ans, quand, certain matin, une fille qui l'avait vu écoper en pleine rue, lui tint ce discours engageant :
— T'es comme nous autres, t'as pas de chance. Viens donc avec moi, je rapporte du saucisson, un litre et du fromage.
Il accepta. (V'ià les nageoires qui poussent, il ne manque plus qu'une queue.)
Et comme il avait une petite gueule de chien malheureux, la fille l'embrassa. Jamais être humain ne l'avait caressé : une révolution se fit en lui et il changea de couleur, il se mit à trembler, à rire, à pleurer, à sauter, puis il sentit une ardeur naître en lui, subitement. (V'ià le complément des nageoires.)
Il embrassa la fille de lèvres si goulues, si mangeuses, qu'elle dit :
— Je te garde.
Aspasie était courte, grêlée ; elle avait une tignasse jaune ; sa poitrine débordait tremblante et instable. Dame ! elle avait commencé jeune, et elle en avait vu de la presse ! Sa mère, tenancière d'un débit interlope, l'avait mise en consommation de bonne heure. Cette digne commerçante avait installé un petit boudoir au-dessus de sa boutique et, de son comptoir, elle communiquait avec sa fille, sans téléphone, par la cage de l'escalier :
— Aspasie !
— Eh bin de quoi?
— V'ià un homme !
— Eh bin dis-y qu'y monte, à c't'homme !
Mais Aspasie avait toutes les grâces et toutes les beautés aux yeux du jeune Dépôt-de-pains. Ah ! il en fit, ce jour-là, des parties de câlinerie. Il n'avait jamais reçu, ni donné de baisers ; il
s'en paya. Il se fit caresser, dorloter, bichonner de toutes les façons.
— Je suis un bébé, un pauvre loulou, murmurait-il.
Les lèvres gercées lui semblaient la plus belle fleur ; elles lui donnaient la plus douce caresse, ces rugueuses babouines; elles le grisaient, l'enchantaient, le transportaient, comme un effleurement tendrement délicat et léger ; c'était un bonheur de tous les sens, un bien-être de tout le corps que ces baisers naguère inconnus ; son cœur, son âme en étaient aussi remplis de béatitude ; et la femme la plus pure n'a jamais donné une joie aussi complète à son amant follement épris.
Si Aspasie cessait de l'embrasser, il tondait les lèvres, il cherchait celles de la fdle, les yeux mi-clos, avec un mouvement fouilleur, comme un enfant qui tette cherche le bout du sein qu'il a laissé échapper. Ah! il y buvait à la fontaine aux bécots !...
Mais on ne vit pas do poésie. Aspasie finit par parler raison.
— Descendons, dit-elle, j'ai idée de gagner un louis ; tu t'assiéras sur un banc, et moi jo ferai les cent pas sur l'avenue.
Elle se mit donc en chasse, et ce ne fut pas long...
Elle tenait toute l'avenue, en zigzaguant, ballante, immonde. Un monsieur venait derrière elle ; comme il la trouvait d'une perspective désagréable, et comme il n'arrivait pas à la dépasser, il la toucha de sa canne pour la faire ranger sur le côté.
Aussitôt, le Dépôt-de-pains, qui ne connaissait encore, quelques heures auparavant, que la résignation aux coups, le Dépôt-de-pains, assis sur son banc, entendit comme la voix du devoir : « le saucisson... — le vin... — les baisers... le fromage... — la reconnaissance... — laisse-t-on battre une femme? »
Il se leva, long en pattes, court en buste, et, hideux, arachnéen, superbe, il interpella le passant :
— Dites-donc vous?
Le gentleman était grand, fortement découplé et solidement chaussé pointu par le bon faiseur anglais. Il pensa tout de suite, comme faire se
doit, aux souteneurs et à leurs méfaits ; il prit sa distance, et d'un coup de pied heureux, réussi, artistique, il creva le ventre du voyou comme un sac de papier.
Ainsi fut fermé le Dépôt-de-pains.
— J'ai quelquefois rimprudence de lire le journal après déjeuner, entre le café et la fine Champagne. Les articles de notre grand chroniqueur national me sollicitent tellement, que je brave la voix de ma conscience criant qu'il ne faut pas d'émois pendant la digestion. Et justement, hier, la sérénité de cette fonction souveraine a été gravement troublée. On ne s'en étonnera pas, d'après le résumé ci-dessous de ma téméraire lecture :
« Les petits mendiants de Paris, qui ouvrent les portières des voitures, qui poursuivent les gens bien vêtus, qui exploitent la terrasse des
cafés, l'entrée des théâtres, etc., sont, le plus souvent, embauchés par des entrepreneurs à qui ils rapportent une somme déterminée sous peine d'être privés de nourriture et rossés. Par conséquent, personne ne doit jamais donner une obole à aucun petit mendiant ; les entrepreneurs seront bien attrapés, et ils auront en outre la peine de rosser leur personnel. »
Voilà qui s'appelle penser I
Mais quelle émotion dangereuse après un repas ouvragé! Je dus me lever, sortir, aspirer de l'air ; je gagnai le boulevard ; s'il y avait eu une voie plus large, jo l'aurais prise.
Le boulevard ballotta un homme atterré.
Car enfin j'avais vu crûment les dangers qui nous menacent à chaque instant, les pièges tendus de tous côtés à notre confiance, à notre charité, à nos meilleurs sentiments.
— Ainsi, me disais-je, il y a une police, une armée, une justice, une guillotine, et nous risquons de faire l'aumône à tort ! Telle est l'imperfection de l'œuvre de préservation sociale I Ainsi une pareille monstruosité existe : de jeunes mendiants vagabondent pour le compte do parents ou de patrons complices I Hoin? voyez-
VOUS nos pauvres petits sous, nos sous innocents devenir la proie de ces méchants !
J'avançais, l'estomac oppressé. Mes yeux dépolis ne recevaient que vaguement l'imago flottante des passants.
Et je continuais :
— Ramassez donc des fortunes en vue do la gloire et de la prospérité de la patrie, pour que de telles iniquités déshonorent votre époque I Soyez donc ami du gouvernement, croyez donc aux principes, pratiquez donc la sainte religion, pour apprendre un beau jour que l'exploitation effrénée des honnêtes gens est organisée ouvertement !
Mes jambes étaient molles sur l'asphalte, et je souriais péniblement à la vision du boulevard; oh! l'ironie des vêtements chics, des mines bien portantes, des solides maisons en pierre de taille et des sergents de ville protecteurs !
Et je continuais ;
— Ainsi les ruses des malfaiteurs sont inépuisables. Personne, dans la rue, ne secourt les mendiants adultes, hommes, femmes, vieillards parce que l'on estime qu'ils peuvent se suffire du moment qu'ils tiennent debout, — ce
que voyant, ces criminels font des enfants exprès pour les envoyer mendier et s'ils n'ont pas assez d'enfants, ils en louent !... Et n'est-il pas abominable que des enfants se prêtent à une pareille exploitation du pauvre monde ! Car ce sont eux les plus coupables ! Où est la douce candeur de l'enfance? Ce sont les enfants aujourd'hui, qui entretiennent le vice et l'oisiveté. Au lieu de se livrer, gais et insouciants, aux jeux de leur âge, au lieu de jouir de la bonne existence, ils jouent à détrousser le monde !... Ces misérables petits bougres ne songent pas un instant aux douleurs que leur mauvaise conduite cause à l'homme de bien. Ah ! l'on a bien raison de le dire :
Cet âge est sans pitié !
J'allais, n'ayant même pas le cœur à évaluer les femmes délicieuses qui me frôlaient, fanfreluchées et froufroutantes.
Et fatalement je recherchais dans ma mémoire les occasions où, forcé par la galerie, mû par une déplorable contagion, j'avais
gratifié d'un sou quelque affreux gamin. Des souvenirs cruels firent perler la sueur à mon front. Ma conscience s'alourdit dans ma poitrine. Je dus m'arrêter à la terrasse du café Riche et demander secours aux puissantes vertus des chartreuses. Ma chaise gémit sous mon affaissement.
Et la foule circulait.
— Ah I vous pouvez fumer béatement le blond havane, gens de cercle, de sport et de coulisse! vous pouvez onduler avec grâce, Parisiennes élégantes !... un attentat permanent menace votre bourse.
Et voilà que, tout à coup, s'approche do la terrasse un petit mendiant, précisément un vrai petit mendiant pareil à ceux que visait notre grand chroniqueur national. Mon sang ne fit qu'un tour, et je ne sais comment je ne m'élançai pas sur le jeune brigand. Sans doute l'indignation me paralysa, sur le moment, puis je voulus constater le délit, de mes propres yeux ; car je ne me défends pas d'être dilettante dans la bonne acception du mot, et si les œuvres de théâtre me déplaisent, en général, — par con-
Ii2 L.V BOÎTE AUX GOSSES
tre, à la ville, je goûte volontiers l'instructive comédie des événements. Eh ! eh 1 mes amis, deviner par exemple, à certains gestes découragés, qu'une fille veut s'aller jeter à la rivière et la repêcher le lendemain dans les mailles des faits divers...
Donc je ne bougeai pas. J'avais devant moi un polisson de cinq ans environ, bossu et malingre : un chien de petit bossu! Comment peutil se cacher tant de perversité sous une si courte enveloppe? Oh! ce malfaiteur! je ne mens pas, mes amis, j'aurais passé à ses jambes les bagues de mes doigts! Oh! ces jambes ridicules, inoubliables, ces deux bougies plantées au milieu de souliers démesurés et grimaçants! Et cette sénile torsion de polichinelle 1
Je ne fus pas déçu. Dans l'espace d'une heure, le petit mendiant passa et repassa une dizaine de fois devant la terrasse du café. Il longeait les tables, disparaissait, — sans doute pour aller rendre compte de sa tentative à quelque complice et revenait au bout de cinq minutes.
Je m'attachai à observer sa binette, car il no se risquait pas à mendier do vive voix, ni à tondre la main, la comédie se jouait sur son visage.
La première fois, il parla avec ses yeux grands ouverts, tout simples, simulant la bonasse franchise d'une présentation naturelle :
— Voyez un pauvre enfant... un petit sou s'il vous plaît...
Et il ajouta aussitôt d'un clignement plein de bonhomie :
— Le premier tour no compte pas, je le sais, il faut insister... on reviendra tout à l'heure.
La deuxième fois, il y eut l'œil gauche à demi fermé, aidé d'un coin de joue froncée; ils annonçaient impudents de familiarité gentille :
— Me voilà revenu ; votre attention doit être éveillée ; vous comprenez ce que j'espère?
Et ainsi, toute une série de scènes coupées de courtes disparitions.
La troisième fois, les deux yeux et le coin do joue montrèrent dans la perfection un étonnoment candide :
— Eh bien, quoi donc ? personne ne se décide?
La plus immobile dureté figeait mon visage ; tous les consommateurs, vraisemblablement, avaient lu l'excellent article et la même disposition sévère pinçait leur mine. Au surplus,
l'on pense bien que si quelque insensé s'était fouillé, je me serais précipité pour sauver l'honnête monnaie.
Ensuite la bouche et les deux yeux jouèrent la douceur souriante résignée. (On est stupéfait de penser qu'il a fallu dresser ce pantin, dès le berceau, avec une prodigieuse ténacité, pour lui apprendre un rôle si divers.)
— Ah ! vous faites semblant d'être distraits... pour me taquiner... vous n'êtes pas pressé... moi... mon Dieu...
Ensuite, les yeux, les joues et le nez singèrent la tristesse, la peine :
— Mais j'ai besoin pour de bon... est-ce que vous ne voudriez pas?...
Puis, le menton vint à la rescousse de la bouche, qui se poussa en avant pour une sorte de baiser conciliateur :
— Allons... voyons, voyons...
Comme si le polisson réclamait son dû, tendrement, par persuasion.
Puis une scène se répéta deux fois; les yeux tendus avec beaucoup de talent, la bouche et le nez faisant « le lapin » pour imiter un grelottement de supplications el de larmes :
— Comment? Mais c'est affreux... Vous ne javez donc pas?... La faim, les coups...
Enfin les tempes semblèrent s'agiter désespérément. Je vous recommande le jeu des tempes, cela doit être très difficile à apprendre.
— Donnerez-vous?... Ne donnerez-vous pas? Tout le visage se soulève : la bouche en-
tr'ouverte, le nez, les yeux vacillants s'efforcent de bas en haut pour présenter les tempes frémissantes.
Cette fois il se traîna longuement; on comprenait que c'était le dernier tableau. Au bout des tables, il y eut comme une chute de rideau. La nuque se cassa, la tête déclenchée tomba sur la poitrine, si bien que — vous allez rire — la bosse du dos se trouva beaucoup plus haute que la tête disparue. A distance, le polisson faisait l'effet d'une bête à quatre pattes, il ne semblait pas plus grand qu'un chien moyen.
Ma conscience me poussa. Je me levai, je voulus rattraper le petit scélérat pour le châtier, pour le livrer aux agents de police, mais, le temps de payer mes chartreuses, il avait disparu.
Je restai déçu, malheureux, avec une envie de sévir au nom de la justice, avec cette gêne d'une personne qui n'a pas pu donner à souhait un coup de poing ou un coup de pied.
Je continuai ma promenade sans but et bientôt je m'intéressai à un chien qui ressemblait à certain vieux rentier du quartier du Marais.
Sérieusement, ce chien, gros, d'un blanc un peu sale, les poils raides, me rappela un mien parent âgé d'une soixantaine d'années, qui après avoir, pendant un quart de siècle, pressé des employés avec discernement, possède enfin un prodliit suffisant et passe le temps à se promener avec sa femme, sa fille et son gendre.
Justement, le chien en question suivait ses maîtres, un homme et deux femmes, comme l'expatron suit sa famille : à trois ou quatre pas en arrière.
Bedonnant, il marchait avec effort, les pattes trop écartées, en se dandinant un peu.
Indifférent aux pisses rencontrées, aux autres chiens aperçus, il allait songeur, maussade, tout on lui-même. De temps en temps, il levait
à la hâte une patte distraite, comme le rentier prend une prise, à intervalles réguliers.
Parfois, il regardait le dos de ses maîtres, l'air renfrogné, en se demandant s'ils prétendaient le trimballer longtemps de la sorte, sans arrêt. Puis les maîtres se retournaient pour voir s'il suivait, alors lui, grognon, avançait un coin de museau dédaigneux :
— Mais oui, je vous suis, je ne me perdrai pas, mes braves gens ; du reste, si je m'égarais, le danger ne serait pas grand ; j'ai droit à la protection publique : mes contributions sont payées et j'ai un collier.
A un certain moment il fut interrompu dans ses réflexions par l'approche d'un petit roquet mal léché, noirâtre, efflanqué, pauvre. Alors, sans hésiter, d'une détente généreuse et large, par l'ordre impétueux de ma conscience, je lançai un vigoureux coup de pied au roquet, comme si c'était mon chien de petit bossu de tout à l'heure qui venait troubler cet honnête bourgeois.
Emile Sablan, commissionnaire en marchandises, était marié et père d'un petit garçon. Ce Parisien, âgé de trente-cinq ans, sanguin, actif, intelligent, avait une femme maladive et d'humeur chagrine ; aussi entretenait-il de paisibles relations avec madame Dallemin, une jeune veuve, mère d'une fillette, et qui lui était fidèle en tous points.
Il en usait sagement avec ses deux ménages ; il se procurait, en somme, un équilibre indispensable et savait s'arranger pour que nul chagrin ne résultât de son partage sentimental.
Une telle habileté jointe à une persévérance
inflexible rendait ses affaires prospères. Il habitait un bel appartement boulevard Haussmann, au troisième étage et ses bureaux siégeaient à l'entresol.
Un matin, on lui apporta une lettre de madame Dallemin :
« Ne viens pas dimanche ; reste un mois sans venir rue Laflitte; ma Charlotte a le croup, je la soigne; il y aurait danger pour ton Georget. »
Des nouvelles lui furent envoyées régulièrement, et, au bout d'une semaine, madame Dallemin écrivit :
« Charlotte est sauvée, mais le médecin recommande avec énergie qu'aucune personne ayant un enfant n'entre à la maison avant les quarante jours révolus. »
Il se résigna pendant une quinzaine et soudain un désir fou d'aller rue Laffitte le tourmenta, — un désir compliqué, total, intraitable.
Sablan lui-même eût été bien incapable de définir son aberration. C'était une des mille
manifestations de l'insaisissable jalousie; c'était, — en gros, — une révolte égoïste de mâle possesseur, exigeant que rien ou personne n'existât pour l'amante en dehors de lui-même. Il ne pouvait soudain tolérer que madame Dallemin se passât de lui pendant un mois, qu'elle fût toute à son enfant, qu'elle fût plus mère qu'amante.
Opposez donc un raisonnement quelconque à la jalousie, le mal de tous les atomes d'un individu ! Sablan ne lutta pas longtemps : malgré le danger, malgré le bon sens, malgré tout, il résolut d'aller rue LafTitte et, un aprèsmidi où Georget était à l'école, et où sa femme se soignait, il se mit en route.
— Eh non ! ruminait-il, ce n'est pas vrai que j'expose Georget à la diphtérie, ni que je commets une mauvaise action, ni que mon affection est en défaut. Quand même il y aurait danger... on ne doit pas céder au danger, on doit le vaincre.
Il arpentait le boulevard avec l'allure un peu brutale d'un homme qui réussit dans ses entreprises par sa volonté indéroutable, forte contre tous les obstacles et contre toutes les soUici-
tations divergentes. Et, sacrebleu, sa vie n'offrait pas d'exemple d'une seule défaillance, quant à la réalisation d'un projet possible !
Il marchait, le visage dur, envoyant des coups de front à droite et à gauche car il continuait à être en dispute avec lui-môme :
— Eh bien! quoi? Je suis pareil à tant d'autres... J'aime bien ma femme et mon fils, quoique madame Dallemin et la petite Charlotte me soient chères aussi. Pourquoi les sentiments s'excluraient-ils les uns les autres? Ils se succèdent et se recommencent... Et puis enfin, j'entrerai un instant seulement, j'irai au Hammam après, s'il le faut, je changerai de vêtements... et les médecins spéculent à plaisir sur la peur des maladies contagieuses...
Il considérait à plein les magasins de luxe, les constructions monumentales du boulevard, les promeneuses élégantes, les attelages fastueux et il se persuadait solidement :
— Tudieu 1 Ça n'arrive pas , les catastrophes, quand on ne veut pas/... Ça ne peut pas arriver, au milieu de cette puissance vivante des choses. Je suis maître de ma destinée, le malheur n'oserait pas m'atteindre.
Près de la Madeleine, il aperçut Charleur, un vieux camarade, et se dépita de ne pouvoir l'éviter.
« Zut I » gronda-t-il, à part soi.
— La santé se maintient? demanda Charleur.
— Oui, merci, répondit Sablan, à peine amical et décidé à ne s'arrêter qu'un instant.
— Et ta femme?
— Ah ! toujours un peu patraque.
— Et Georget ? Il doit être rudement grandi, voilà un an que je ne l'ai vu ; il va à l'école?
— Oui, oui, une petite école du voisinage... excuse-moi, je suis pressé.
— Ah 1 bien, moi, je me promenais, je peux t'accompagner si ça ne te gêne pas. Tu vas par là?
— Oui, je vaisrueLaffîtte.
— Bon... attention au fiacre... Et il doit être de plus en plus diable, c'est l'âge...
— Georget? bien entendu qu'il est turbulent...
— Tu te rappelles quand il a dessiné le gros
coq blanc et la petite poule Cayenne sur la superbe tenture neuve des Bridaine qui sont si avares et si soigneux !... Mais ça ne vaut pas la fois où madame de Monlord lui ayant cassé une amande avec ses dents, il l'a traitée de fichue cochonne... Si jamais la vérité est sortie de la bouche de l'enfance...
Sablan secouait la tête, souriait à contrecœur, agacé par ce verbiage. Il en venait à se figurer que Charleur, doué d'une pénétration surnaturelle, racontait à dessein les gentillesses de Georget. Il n'en était que plus résolu d'aller rue Laffitte, n'admettant pas qu'on tentât de l'influencer. Quant à ça, il réagissait furieusement : si on voulait le décider irrévocablement, on n'avait qu'à le sermonner... Et ce n'était pas encore aujourd'hui qu'il faillirait à un programme fixé d'avance 1 Et ce n'était surtout pas Charleur qui l'ébranlerait ; un homme de valeur, certes, mais trop mou, trop malléable... Ah ! non, alors ! Il en faudrait des gaillards autrement taillés pour l'ébranler !
Charleur ne tarissait pas ; c'était un blond,
à tournure d'artiste et qui s'épanouissait au bel après-midi d'avril. Malgré son bavardage, toutes les femmes, toutes les formes, toutes les couleurs lui passaient par les yeux.
— Au fait, annonça-t-il, je suis délégué cantonal dans le quartier de Montmartre le plus populeux.
— Quel intérêt à ça? demanda froidement Sablan.
— Mon cher, nous croyons aimer nos enfants, nous, les gens aisés... erreur, il faut connaître des petits malheureux pour bien aimer ses enfants,
Sablan fut pris d'une irritation sincère ; il laissa éclater sa logique offensée :
— Quelle blague ! Peut-on dire des bêtises pareilles ! J'aime mon enfant et voilà tout... Je l'aime en dehors des autres... en dehors même de ce que je puis faire... Je peux lui donner une claque ou lui apporter un jouet, ça ne retranche, ni n'ajoute rien à mon sentiment.
— Ne te fâche pas, pria Charleur stupéfait de cette acrimonie
— Je ne me fâche pas, mais je déteste ces théories littéraires, paradoxales. Tu as toujours
eu cette manie-là ; il n'y a rien de plus faux, ni de plus insupportable. Sapristi I cesse donc un moment d'être artiste.
— Tu vois bien que tu te fâches... Supposons que je parle pour moi tout seul ; tu me permettras de dire que l'observation de certains enfants m'a rendu plus affectueux, ou si tu veux plus attentif envers mon fils. Je te l'affirme : quand je reviens de visiter une école, je vois mon fils d'une façon nouvelle, je découvre des détails qui m'avaient échappé, qui m'auraient toujours échappé sans la circonstance en question. J'ai un ami à l'école maternelle : Cliton, qui a cinq ans. Qu'est-ce que tu veux ! Cliton m'améliore... ce n'est pas de ma faute... Je suis un imbécile, sans doute.. .Cliton me transforme... Tu hausses les épaules, je t'en prie, ne te fâche pas... Cliton a des cheveux jaunes, incultes, des yeux de chien patient, des joues creuses, blêmes, qui remuent pour sonrire et qui ne sourient pas ; il a un cou trop long, trop mince, qui fait mal à voir... un tablier rapiécé... et ses jambes nues I Sais-tu rien de plus attendrissant que le galbe rose des mollets d'un petit enfant? Cliton montre deux minuscules échassos crasseuses,
sans chair... Voici comment nous avons fait connaissance. Figure-toi une grande cour de récréation où trois cents marmots jouent, s'agitent, crient. Cliton est tout seul contre un mur, à l'écart de tous... Ça, je ne t'invite pas à te le représenter; on ne peut pas imaginer cette entente de tous contre un seul, ni cette détresse résignée, ni cette vieillesse désabusée d'un avorton de cinq ans qui subit le tourbillonnement incessant de trois cents autres gamins, comme une continuelle et inexorable réprobation...
Ce jour-là donc, je m'approche aimablement du misérable, mais il garde son air fini et qu'estce que je vois? il porte à sa bouche une main pleine de sable et il s'efforce d'avaler I Je lui saisis le bras :
— Pourquoi que tu manges des cailloux?
demandais-je.
— Parce que je veux mourir.
— Pourquoi que tu veux mourir?
— Parce que je suis méchant.
— Pourquoi que tu es méchant?
— Je sais pas, tout le monde me le dit...
Charleur interrompit son récit pour dire à Sablan qui s'arrêtait au milieu du boulevard :
— Eh bien, quoi donc, mon vieux, c'est plus loin la rue LafRtte.
Sablan regardait l'heure ; subitement il trouva bon de rebrousser chemin et il s'en expliqua avec une désinvolture un peu brusque, en gardant sa montre à la main pour bien prouver que l'heure seule le faisait changer de résolution, — et absolument pas autre chose :
— Non, réflexion faite, je n'irai pas rue Laiïitte... quatre heures, il est trop tard... il faut que je rentre à la maison ; j'aime bien être là quand Georget revient de l'école. Je ne l'ai pas vu depuis midi, tu comprends? Ça semble long... et l'appétit n'allait pas... il a mal déjeuné...
Marie la Bretonne rentrait bredouille à minuit, quand, sur le boulevard Saint-Michel, sans se retourner, elle eut conscience d'être enfin « suivie ».
Malgré la lassitude de ses jambes et les crampes de la faim, Marie ne voulut négliger aucune des règles de Tart : tel un gros poisson au bout d'une ligne, le suiveur devait être tenu et mené sans brusquerie.
Avec un beau courage, elle traîna donc son quidam devant les feux de lumière et de plaisir des cafés, elle le chauffa devant les'brasseries, elle pressa le pas selon la juste mesure faite pour
exciter sans rebuter. Le glissement des pieds qui s'attachaient à la piste récompensa cet effort méthodique.
Elle allait vaillante et douloureuse : encore un arbre, encore une boutique, encore un banc 1 Des larmes de sagesse martyrisée lui montaient aux yeux. Elle avançait toujours : encore un tramway, encore un sergent de ville! Le suiveur ne lâchait pas ; elle croyait le tirer par des fibres saignantes qui s'allongeaient et s'arrachaient horriblement.
Après s'être ainsi mise en règle avec les meilleurs principes, harassée, croulante, dans la demi-obscurité favorable d'un magasin fermé, elle se retourna. Tout ce qui lui restait de vie remonta au visage pour le sourire décisif et sa souffrance appliquée réussit ce dernier miracle d'offrir de la joie.
L'étonnement faillit renverser Marie la Bretonne : elle avait été suivie par un bonhomme de cinq ans.
Nu-tête, il avait des cheveux blonds en salade
fanée, une figure blême, poussiéreuse, ratatinée. Son accoutrement de nippes grisâtres, trop grandes pour ses abatis dérisoires, le rendait à la fois grotesque et lamentable, une culotte longue dégoulinait sur ses chaussures épanouies en forme de tartes écrasées.
Il s'était arrêté, dans la pose déjetée d'un mannequin qui s'égoutte. Marie, les bras pendants, le menton sur la poitrine, ballottait devant lui, saoule de désespoir et d'épuisement. Ils se regardaient muets comme deux pendus à la potence.
Mais bientôt Marie sentit la face mâchurée de son vis-à-vis, — ces yeux frits, ces joues dégonflées, cette bouche mourante, — se tendre avec une telle faim vers son corsage clair, qu'elle ne se souvint pas d'avoir jamais vu face d'homme aussi expressive et qu'elle ne put se retenir de répondre par la phrase d'usage :
— Alors, tu veux venir chez moi?
— Oui, fit nettement l'invité, d'une secousse de tête.
Ils cheminèrent côte à côte. Les gens qui
passaient en fiacre apercevaient, le long des
murs, leurs dos cassés, très vieux.
L'hôtel habité par Marie la Bretonne renfermait une vingtaine de locataires de même profession, toutes amies. Le soir de l'arrivée, elles trouvèrent des victuailles pour restaurer le pâle gosselin, à moitié mort d'inanition, — puis elles décidèrent de l'adopter en commun. Il coucherait tantôt chez l'une, tantôt chez l'autre ; la maison entière appartiendrait à son vagabondage ; il mangerait à sa guise. On lui donna un nom : le Mignard.
D'après les états de conscience successifs que leur imposa la présence du Mignard, on peut dire que les locataires subirent en quelques mois diverses transformations.
D'abord, elles redevinrent petites filles ; elles se mirent à jouer à la poupée. Le Mignard fut habillé, déshabillé, rhabillé, cinquante fois par jour. Elles lui bousillaient les vêtements les plus extravagants. L'amusement s'imposait aussi de le promener par la main dans les chambres, do le bercer, de faire des voitures et des lits avec des chaises.
Ensuite — censément -- elles grandirent;
SAÎNTE JtJSTIC» 163
elles furent des demoiselles timides, gênées pour se débarbouiller et s'attifer devant le Mignard, considéré comme un jeune homme et dont le regard curieux les faisait rougir.
Puis les précautions s'oublièrent, elles devinrent femmes selon le penchant naturel, heureuses de se faire admirer, d'étaler leurs grâces, de répéter leurs sourires languissants, — pour l'éternelle conquête de l'homme.
Par la logique des sentiments, leur maternité s'éveilla ; elles avaient censément connu la fécondité, et elles trouvèrent pour le Mignard les pures, les sublimes caresses, les gestes délicieusement câlins, et ces zézaiements, ces bêtises touchantes qui contiennent toute la bonté féminine.
Enfin, — toujours dans le môme laps de quelques mois, au total, — elles mûrirent ; à monsieur le Mignard échut le rôle de confident ; elles lui demandèrent sérieusement des conseils professionnels, comme à un vieux camarade.
• — Figure-toi, mon cher... Que ferais-tu à ma place?
Les jours de découragement, elles éprouvaient le besoin d'étaler des lambeaux de leur
Ifii LA BOÎTE AUX GOSSES
vie, elles expliquaient à ce juge de cinq ans la fatalité qui les avait frappées.
Et le Mignard méditait les chagrins et les espérances, la guigne et la réussite. En général, il se contentait, sombre bonhomme, de marquer son attention par des hochements de tête capables, ou bien de froncer les sourcils quand on lui dénonçait les mauvais coups du sort. Le rire n'éclairait presque jamais sa face : c'était un triste.
Il ressemblait à un père afïligé d'une ribambelle de filles continuellement en courses, en leçons, en répétitions, en visites, et qui n'arrêtaient pas de sortir, de rentrer, de s'enfermer, de rouvrir les portes et de les fermer encore. Sa vie suivait l'agitation commune : il se levait à midi et se couchait à trois heures du matin.
La nourriture se composait d'écrevisses, de coques, de bigorneaux, de museau de bœuf et de choucroute ; le poivre et le vinaigre assaisonnaient tout ce qu'il mangeait. Il buvait sec et tirait des goulées do cigarette.
Sous prétexte d'exercice hygiénique, on l'em-
menait en escapade dans les abbayes de Montmartre, on rétouiïait de bonbons et de pâtisseries, on le fortifiait d'anisette et de malaga.
Le Mignard manqua de santé pour supporter tant de bons soins ; son restant de chair mollit et cotonna ; ses yeux jaunirent ; bientôt, d'une voix de rogomme coupée de suiïocations, il se déclara « salement vanné ».
Alors toutes les amies voulurent le guérir ; leur bienfaisante rivalité changea de munitions ; le malade dut absorber les drogues apportées par chacune d'elles; tous les médicaments au fer, au quinquina, au jus de viande y passèrent. En conséquence, la consomption s'aggrava.
Et pourtant, il fallait trouver quelque chose, il fallait empêcher l'aimé de mourir. Aucun sacrifice ne leur coûterait. Elles s'affolèrent, elles supplièrent le chéri de dire ce qu'il désirait sans restriction, elles promirent de lui donner tout ce qu'il demanderait s'il voulait guérir. La grande Iza lui acheta un chapeau mousquetaire à plumes, Mélie lui offrit des bottines mordorées, Louisette une veste de marin avec
un grand col empesé ; la petite Nina, qui débutait péniblement, se priva de dîner pour lui payer une superbe cravate ; Léa lui attacha sa montre en argent au cou. Et vraiment ces ingénues espéraient fléchir le Mal en faisant ainsi l'offrande généreuse de tout ce qu'elles possédaient.
Marie la Bretonne, qu'un accident forçait à se reposer, n'avait pas le sou. Elle se tenait pendant des heures accroupie dans un coin de la chambre, les mains croisées, les yeux fixes, portés vers quelque lointaine « Dame de bon secours ». Les quintes de toux du Mignard la secouaient de tressaillements subits, ses dents claquaient et son regard surveillait la porte avec épouvante, comme si elle s'attendait à la voir entrer, — la Gamarde !
Le va-et-vient ne cessait ni jour ni nuit. Le Mignard accueillait ses visiteuses d'un sourire encourageant, il excusait leur départ d'un battement d'yeux renseigné.
Tous les dévouements furent inutiles. Couché dans la chambre la plus chère, ornée de bouquets vendus à deux heures du matin par des petites filles vouées aux bleus, le Mignard mourut à six ans, d'avoir « fait la noce avec les femmes ».
(Bien entendu, sauf le respect matériellement observé de son état d'enfance.)
Le lendemain de sa mort, les locataires sortirent de bonne heure, puis elles versèrent la recette de la journée à la cagnotte. Marie la Bretonne vendit toutes ses hardes, jusqu'à ses bas de rechange, et elle fournit sa part, comme les autres.
On acheta un terrain do cinq ans et une bière en chêne ; il y eut deux couronnes de fleurs. Un beau service fut commandé à l'église. On ne regarda pas au prix pour obtenir une épitaphe en vers sur une jolie pierre regrattéc, au bas de laquelle on laissa des Regrets éternels qui étaient encore bons.
La maison fut tendue des draps blancs de l'innocence ; les cierges de piété brûlèrent dans le couloir où l'on ne processionnait d'ordinaire qu'avec des bougeoirs et des clefs numérotées pris au bureau de l'hôtel.
A l'église, de vraies larmes sincères et brûlantes délayèrent le coloris des joues. Puis l'on se mit en route pour le cimetière.
Malgré tous les conseils, Marie la Bretonne, qui ne tenait pas sur ses jambes, avait voulu accompagner le convoi.
C'était un dimanche resplendissant de soleil. Le corbillard blanc et pimpant, suivi seulement de femmes en costumes clairs, faisait luire une gaie curiosité sur le visage rose des enfants heureux, acompagnés de leurs parents et qui oubliaient un instant leurs cerceaux et leurs ballons. Les hommes hésitaient avant de retirer leur chapeau ; quelques-uns rôdaient près du cortège et risquaient des clignements d'yeux farceurs. L'air aplati, la démarche blessée de Marie la Bretonne et de ses amies provoquaient la raillerie joyeuse des ménagères. Les croquemorts goguenards regardaient les passants en rigolant ; sous une porte, un orgue de Barbarie jouait la Valse des Chopines, et le char dansait sur les pavés inégaux.
Un monsieur qui marchait dans le sens du convoi, gardait, seul, une mine sévère. Bourgeoisement vêtu, ni petit, ni grand, ni gros, ni mince, il n'offrait aucun relief spécial, et cepen-
dant on le remarquait, on le sentait porteur de l'honnêteté réglementaire « qui jamais ne se moque et jamais ne fléchit ».
A la porte du cimetière, Marie la Bretonne fut prise d'une défaillance, il fallut l'installer sur un banc et entrer sans elle. Quand ce malaise fut dissipé, deux messieurs s'approchèrent ; ils étaient assez proprement habillés, mais ils portaient de lourdes chaussures, et leur parapluie filait un mauvais coton. Alors, comme elle ne faisait plus partie du convoi, ils emballèrent Marie la Bretonne; elle se débattit : ils cognèrent.
Le passant grave n'était pas loin, il s'émut aussitôt : ses yeux s'illuminèrent comme s'ils saluaient la manifestation de cette Chose immanente qui plane sur le monde... Et ce fut plus fort que lui : il se dressa comme pour prendre sa part de l'action vengeresse ; — puis, superbe, l'index solennel, — pendant que la Bretonne écopait, — il exhala de son cœur cette impérieuse et générale moralité : Laudate pueri Dominuml
— Il s'agit de ma fille Marie, la plus jeune, monsieur le commissaire. Il y a dix-sept ans passés, je l'ai trouvée dans mon fiacre, en rentrant à la remise, vers deux heures du matin, un 1^' janvier où le froid pinçait rudement.
Trouver un enfant dans un fiacre, ce n'est pas de la nouveauté ; cela se voit tous les jours, dans la vie et dans les romans.
Avant d'être marié, j'avais fait deux trouvailles de garçons. Habitant seul, en meublé, forcément j'avais porté chaque moutard au bureau de police, — mais pas ici : dans le quartier des Gobelins.
En pareil cas, le secrétaire ne rate jamais la plaisanterie :
— Vous savez, dans un an et un jour, si personne ne l'a réclamé, il vous appartient.
Mais enfin, quand j'ai ramassé la fillette sur ma banquette, j'étais marié, père de cinq enfants vivants, il n'y avait donc pas de motif pour m'en débarrasser. On garde ce qu'on trouve quand ça ne peut faire de tort à personne; on n'a déjà pas tant de chance. Or, celui qui laisse un enfant dans une voiture, c'est qu'il n'en veut plus; il l'abandonne à un plus amateur que lui-même.
Cette petite avait environ six mois et justement nous venions d'en perdre une du même âge. J'ai tout de suite pris ma femme par le bon côté de l'évidence : nous tenons de nouveau notre demi-douzaine.
— En effet, m'a-t-cllo dit, cinq et une font six ; la mignonne s'appellera Marie, comme notre pauvrette défunte.
Voilà donc Marie qui pousse avec ses frères et sœurs, ni plus ni moins turbulente, mais tenant
largement sa place dans la maison, tout de même.
Bien entendu, elle avait ses petits défauts, et parfois la mère agacée par les tracas du ménage, criait des choses qu'elle ne pensait pas dans le fond, sûrement :
— Marie, tu vas être corrigée 1 Ah I les enfants de fiacre, ça ne vaudra jamais les autres.
Je vous demande un peu, si c'était un reproche à faire. Aussi, je répondais fermement :
— Regarde-la manger, boire, quelle différence vois-tu?
Les femmes ne cèdent jamais, par amourpropre :
— Justement, elle mange comme un petit goret.
N'empêche qu'un instant après, quand j'avais l'air absorbé à tresser une mèche de fouet, j'entendais câhner Marie, devenue la meilleure des meilleures.
Et, au heu de creuser indéfiniment un tas de questions sans intérêt, l'on devrait bien étudier celle-là : les enfants trouvés dans les fiacres valent-ils autant que les autres? Une fois que la
sentence serait prononcée, cela supprimerait bien des disputes dans les ménages.
Au point de vue de l'éducation, Marie a été élevée dans les mêmes conditions que les aînés : pas de préférence, à chacun son dû. Elle est restée à l'école jusqu'au certificat d'études, puis nous l'avons mise en apprentissage payant, dans la mode. On a grand avantage à faire un sacrifice : la jeune fille est dans une maison plus convenable et elle apprend mieux.
En voulez-vous la preuve? Dès son apprentissage terminé, Marie a débuté comme ouvrière à quatre francs par jour. Aussitôt elle nous a dit : « Maintenant je désire me marier. »
Rien de plus juste. Son prétendant nous a fait bonne impression ; c'est un jeune facteur des postes bien ficelé, ma foi, dans son uniforme à boutons de cuivre, dans le genre de ceux-ci, mais plus brillants, car ma houppelande n'est plus neuve. J'aurais préféré lui voir épouser un cocher, parce que je ne suis pas partisan de la vie sédentaire ; mais enfin, facteur, ce n'est pas un métier trop sédentaire. Aucune objection ne se
LE COCHER l'5
présentait, lorsque Marie nous fait cette réflexion : « Pour me marier, j'ai besoin de mes papiers, à commencer par mon acte de naissance. »
Il faut vous dire que, pour la mettre à l'école, vu la similitude de nom, ma femme avait tout bonnement porté le bulletin de naissance de la première Marie qui était morte.
Et voilà notre seconde Marie qui parle avec obstination : « Je veux mon acte à moi, je ne veux pas de celui d'une autre ».
Savez-vous pourquoi cette exigence? Parce qu'il y a un décès de marqué en regard de l'inscription de naissance sur notre livret de mariage.
On a eu beau la raisonner : « Nous ne le montrerons pas, ce livret ; t'appelles-tu Marie, oui ou non? As-tu l'âge indiqué? Es-tu notre fille? Et un bulletin n'est-il pas toujours un bulletin? » — « Oui, papa; oui, maman, je suis votre fille, je m'appelle Marie et j'ai mes dix-sept ans et demi, mais je tiens absolument à avoir mes papiers à moi. »
J'ai fini par me fâcher : « Tes papiers, tes papiers, les avais-tu sur toi, pour les réclamer? »
Et j'ai dit à la mère : « Rends-lui ce qu'elle avait sur elle, il y a dix-sept ans, — c'est-à-dire une chemise, une brassière, un petit jupon et des bas. »
A l'époque, j'avais recommandé à ma femme de faire un paquet et de le ranger au fond de l'armoire. Je me méfiais : on ne sait pas ce qui peut arriver... si elle réclame ses affaires plus tard, je ne veux pas qu'elle puisse dire qu'on l'a dépouillée, qu'on lui a fait tort de la moindre chose.
Aussi, j'ai été fort :
— Voilà ton bien, ma fille, n'en demande pas davantage. Et j'ai ajouté (par plaisanterie, vous pensez), je pourrais ne rien te rendre du tout, car je n'ai pas été payé de ma course.
Nous n'étions cependant pas des parents à empêcher Marie de se marier selon son goût, relativement aux papiers.
Je suis donc allé à la mairie prendre des renseignements : comment procurer un acte de naissance personnel ù une jeune fille qui a été
LE CUCllEU 177
trouvée autrefois, et qui a pu s'en passer jusqu'à présent?
Voilà où l'aventure devient triste pour moi, monsieur le commissaire. On m'a répondu : « Vous auriez dû faire une déclaration au moment de la trouvaille ; maintenant il faut un jugement. »
Je reconnais que je suis dans mon tort, et que les formalités non accomplies entraînent toujours des suites graves. Mais enfin, je n'en croyais pas mes oreilles : un jugement I Pas possible, ils ont voulu m'effrayer, à la mairie.
En conséquence, je me suis adressé à tous les clients que j'ai conduits au Palais de Justice, porteurs d'une serviette de cuir ou d'une liasse de dossiers et ressemblant à des notaires ou à des avocats, — rien de plus facile, en recevant le prix de ma course : « Pardon, monsieur, pour un enfant qui n'a pas de naissance inscrite aux registres, que doit-on faire? » Aucun n'a eu l'ombre d'une hésitation: « Il faut un jugement. »
Je suis donc forcé de m'incliner. On me permettra de dire une chose pour ma défense : les gens comme mor et ma femme n'ont pas le temps
de remplir les formalités, et môme, en général, ils n'ont pas le temps d'y penser. On se lève pour aller travailler, on rentre de travailler pour aller dormir. Il a fallu que la petite ait l'âge d'aller à l'école pour qu'on songe une première fois à la paperasserie. Chaque jour apporte assez de préoccupations matérielles, sans qu'on aille encore regarder au loin, dans l'avenir.
Ceci dit, je suis prêt, je ne retarderai pas davantage le bonheur de ces jeunes gens ; — - surtout que Marie gagne sa vie et que nous sommes en fonds, par extraordinaire, pour son trousseau. Et le fiancé, ce brave garçon, je comprends sans qu'il dise rien, à la façon dont il me serre la main, qu'il me prie d'abréger les délais.
Naturellement, on lui a raconté que des papiers étaient à faire venir de province. Quant à Marie et à nos autres enfants qui sont mariés, on ne leur a pas avoué non plus que la diflicuté était si grave. Ils sauront bien assez tôt que leur père s'est mis dans un mauvais cas.
Pauvre Marie, je regrette le tort que je lui ai fait. Malgré ce retard, elle ne m'en veut pas ; jo suis tout de môme son vieux père ; je monterais sur l'échafaud, elle ne me renierait pas. Elle
pleure en m'embrassant et ça me montre davantage mon devoir.
J'ai soixante ans, dont trente-cinq à l'Urbaine ; aucun de mes enfants n'a eu à se plaindre de moi, et ce n'est pas parce que Marie est la plusjeunequeje lui laisserai motif de se plaindre.
Donc, le mal existe, il faut le réparer. Supposons une contravention pour avoir passé à ma gauche : elle est faite, elle est faite.
Censément j'ai passé à ma gauche quand il ne fallait pas. A gauche, côté du cœur, comme vous dites, monsieur le commissaire. Ah I cela vous fait rire, et je vois bien que. si l'affaire dépendait de vous, elle s'arrangerait à l'amiable. Et comme vous dites encore : le côté du cœur, ça me connaît. Dame, oui, bien sûr, par métier, je connais ma gaucho de ma droite.
Je me suis répété un raisonnement bien juste : on en condamne qui ont fauté moins que moi.
Alors, puisqu'il faut absolument un jugement, et du tribunal civil encore ! et quoique je ne voie pas bien comment mon jugement vaudra à ma
fille Marie une inscription de naissance, eh bien 1 monsieur le commissaire, me voilà, désarmé, — sans mon fouet, sans ma pipe, — je viens me constituer prisonnier.
Une salle du restaurant Pédrot, rue Laflitte, est réservée à une douzaine d'habitués, — employés et courtiers, — qui déjeunent de compagnie.
Ce lundi 22 septembre, M. Gramme arriva en retard ; le poisson était servi.
Gomme sa place était au fond, près de la fenêtre, il dut déranger quatre pensionnaires, et l'un d'eux, M. Pigeon, commissionnaire en crins, grommela :
— Quand on exige la place du fond, on devrait être là le premier.
— Je viens de la gare, annonça M. Gramme
en fourrant un coin de serviette dans son col, et je n'y comprends rien : il n'était pas encore au train de onze heures.
— Qui? demanda le voisin de droite.
— Mon fils... vous savez bien, ses vingthuit jours finissaient samedi, je l'attends depuis quarante-huit heures.
— Rassurez-vous ! Après les grandes manœuvres, faut bien que la petite manœuvre, cria du bout opposé de la table le séduisant Mignot, commis vendeur en dentelles, qui représentait la jeunesse blagueuse au milieu de ces messieurs mûrs, équilibrés d'esprit et de poids.
— Il n'y a pas eu d'accident sur la Hgne, vous avez demandé? formula M. Dur fer, un comptable à lunettes d'Allemand.
M. Bizouard, gérant d'immeubles, homme sentencieux, prononça :
— Tout voyage comporte des risques ; les gens qui ne se déplacent jamais sont peut-être les plus sages.
— La bonne blague ! grinça M. Pigeon, haussant les épaules, vous courez moins de danger à faire le tour du monde qu'à sortir la nuit dans Paris,
Là-dessus, s'éleva une récrimination générale sur l'insécurité de Paris, cependant que Josué, le garçon, enlevait les assiettes vides et rapportait quatre assiettes servies, à la fois.
Le plat du jour était du rosbif. A un moment, tous les convives remuèrent devant eux de la viande rouge et du sang. Tous, sauf M. Pigeon, affichaient une physionomie ultradébonnaire et tous reconnaissaient la nécessité idéale de faire un massacre des malfaiteurs qui infestent Paris la nuit.
M. Durfer manœuvrait, comme une barre de bateau, un long nez admirablement développé par la fumée de la pipe et la mousse do la bière.
Le jeune Mignot avait des favoris blonds, trop clairs.
M. Gramme, courtier en soieries, chauve, gros, court, face ronde, possédait le parler engageant et mesuré des hommes qui débitent de l'étoiïe.
Il avait eu pendant quelques minutes l'aspect agité d'un retardataire qui veut rattraper
les camarades, mais après deux verres de vin blanc bus coup sur coup, ses traits, ses contours de personnage paisible se remettaient en place, à vue d'œil.
Après avoir trouvé bon le maquereau à la maître-d'hôtel, il avait accordé, au reçu du rosbif, que la police étant insuiïisante, les honnêtes gens devraient se protéger seuls.
M. Pédrot, le restaurateur (exact sosie du chanteur Paulus), en changeant une carafe, émit l'avis que si chaque honnête homme débarrassait la capitale seulement d'un malfaiteur, les rues deviendraient bien vite fréquentables à toute heure.
On formula encore des doutes sur l'efficacité complète de cette mesure. Car toutes sortes de dangers existaient même en plein jour, — sans parler de l'entôlage, une punition bien méritée du reste, et dont l'évocation fit remplir sévèrement les verres de trois convives.
M. Bizouard prit la parole après avoir étalé sa joue droite vers M. Gramme :
— Vous venez du chemin de for ; cli bien,
dans le hall même de la gare, le mois dernier, j'ai assisté à quelque chose d'épouvantable. Une dame, genre vieille marquise, maintenait par le bras une créature de mauvaise mine qui avait escamoté son porte-monnaie, à peine posé sur la tablette de la marchande de journaux. Alors un spectateur qui offrait une mise aussi correcte que celle de mon notaire s'approcha : « Mon dieu, madame, dit-il d'un ton courtois, vous avez repris votre bourse ; à votre place, je laisserais aller cette malheureuse, elle a peut-être des enfants ». Et il désignait deux affreux avortons, évidemment dressés à la comédie, qui pleurnichaient tout près. « Comment ! la relâcher simplement comme ça ! fit la dame scandalisée. — Oh ! non, reprit avec un sourire aimable le monsieur, il ne faut pas la laisser comme ça... » et joignant un geste à son discours, il tira de l'argent de son gilet... Je vous le répète, absolument l'aspect de mon notaire, monsieur ! Et maintenant, osez sortir sans revolver.
— Josué ! un haricot vert, clama Mignot.
— Vous entendez? cela rime, souffla avec timidité et admiration un convive récemment
admis, et qui avait un voisin, nouveau également.
M. Durfer « barra » vers le crâne de rnonsieur Gramme, favorisé par la pleine lumière de la fenêtre :
— Le meilleur protecteur, c'est la vertu. Moi, pour être sûr de rentrer sans encombre, je me suis logé au-dessus de la brasserie Goldenblum.
— Moi, dit M. Gramme, en examinant un fil de haricot vert avec l'attention d'un expert en tissus, j'ai tellement l'habitude de sortir avec mon fils, le soir après dîner, que pendant ces quatre semaines, non seulement je m'ennuyais, de n'avoir pas de compagnon, mais, parole d'honneur, je n'étais pas rassuré, à rentrer seul; et la preuve...
Mignot interrompit. :
— Ah ! ah ! le petit garçon qui a peur la nuit ! Des vilaines femmes vous accostaient sans doute?... Alors il vous défend si bien, votre redoulable fils?
M. Gramme s'épanouit, la fibre paternelle vibrait ; il était transfiguré, son crâne commercial projetait une sentimentaHté sublime :
— Quant à ça, messieurs, mon fils est un beau gars ; il a l'aimable habitude de me donner le bras, il me dépasse de la tête. Et puis vous savez, il ne faut pas commettre une lâcheté devant lui... Récemment, au coin des Halles, un gros butor battait une femme ; mon Gaston l'a pris aux hanches comme un marmot et il l'a jeté sur un camion vide qui passait ; et, pour sauver la femme, il l'a emmenée ; il l'a gardée trois jours...
— Couchée ! admira Mignot, fichtre ! c'est ce qui s'appelle être solide.
M. Gramme rit avec tout le monde, puis, s'adressant à M. Durfer avec la manifeste intention de se faire valoir :
— Pour en revenir à mes craintes nocturnes, pas plus tard que samedi, en rentrant de la gare où je croyais trouver mon fils, j'ai certainement fait une rencontre funeste. Il n'y a pas de doute... car j'ai encore intérieurement ce point douloureux que l'on garde apfès un vrai péril... Enfin, tenez, j'ai encore « l'instinct malade »...
— Vous ne le disiez pas ! firent plusieurs voix émues.
— Quand l'aurais-je dit? Hier, dimanche, on ne s'est pas vu,
Mignot, soucieux, se pencha d'un côté, de l'autre, à la façon d'un photographe :
— C'est curieux, messieurs, le jour de -la fenêtre se concentre sur M. Gramme, comme doit faire l'attention du monde sur le héros d'un drame...
M. Gramme sourit, mais avant de continuer son récit, il se dégagea la poitrine par un soupir profond :
— Près de chez moi, l'avenue du Maine est toujours déserte la nuit, mais actuellement les travaux du Métropolitain dressent des barricades gigantesques et les becs de gaz enlevés sont remplacés par des lanternes à l'huile posées sur les tas de pavés. Bref, samedi, passé onze heures et demie, je m'avançais dans cette solitude imprécise, quand un individu surgit de l'ombre, soudainement, comme ça : de bas en haut... (J'ai pensé après qu'il s'était peut-être baissé pour un besoin pressant.) Mais enfin sur le moment, j'ai ou un
Irac inouï, j'ai fui précipitamment à toutes jambes et je suis allé crier à un monsieur en chapeau de haute forme qui arrivait sur l'avenue : « Prenez garde ! Sauvez-vous !... » Instantanément le passant a sursauté, non moins affolé que moi : « Où donc? Où donc? » a-t-il exhalé, et en même temps, voyez ce hasard ! il a tiré un coup de feu dans le vide. Donc il était sur ses gardes, tout prêt... un hasard inouï, vous dis-je. Au bruit, sans m'être arrêté dix secondes, j'ai repris ma course éperdue. Le passant a vi\'ement galopé près de moi, et comme je ralentissais déjà au bout de vingt mètres, pour m'entrainer, il s'est mis à scander : « Une, deux ! une, deux !... » En effet, cela aidait mon effort ; je répétais sans pouvoir articuler : « Hu ! de ! Hu ! de !... » Et nous allions, hagards, les coudes au corps, avec un bruit de bottes... Enfin, à bout de souffle, nous nous sommes arrêtés, aux Invalides ; nous nous sommes regardés, lui, très pâle, moi, très rouge. C'était un grand maigre à face de Clirist, avec un plastron de chemise blanc.
» La station du cheuiin de ïcv était encore
ouverte, il a fait signe qu'il y allait, j'ai eu la chance d'apercevoir un fiacre...
» Hier, j'ai cherché dans les journaux, j'ai même eu la superstition de repasser à l'endroit du coup de revolver, après déjeuner; rien... aucune trace de mon attaque nocturne... Je regrette de n'avoir pas demandé le nom de mon entraîneur... Pourtant, nous nous sommes serré la main, avec une sorte de solennité lugubre, et moi seul ai parlé; je ne sais par quelle impulsion, je lui ai dit tragiquement, dans la secousse de nos bras : merci !
M. Gramme se tut. Avant que les commentaires eussent pu jaillir, M. Pédrot, le restaurateur, apparut à l'entrée de la salle, sa serviette au poing, et comme s'il cherchait à qui la lancer :
— Monsieur Gramme, quelqu'un vous demande, exhala-t-il.
Et vite, détournant les yeux de l'interpellé, il enfonça un regard avertisseui' sur les autres convives, à la ronde.
M. Gramme bondit et son visage s'illumina :
— Mon fils, parbleu ! Le voilà qui se décide, l'animal !
Puis il considéra que quatre convives l'empêchaient de passer et que M. Pigeon montrait déjà une face furibonde. Alors M. Gramme s'écria, inspiré :
— Ne vous dérangez pas... Monsieur Pédrot, faites-le entrer, parbleu !
M. Pédrot avait l'air sourd, il appuyait du regard sur tous les convives excepté sur M. Gramme et l'on voyait qu'il serrait sa serviette dans son poing de toutes ses forces.
— Eh bien, quoi? dégoisa largement le brave père, qu'il entre ! On est au dessert, il paiera le Champagne... Eh, là-bas, par ici, mon vieux !
Des pas, un gardien de la paix en uniforme :
— Demande pardon... mais il est indispensable que monsieur vienne... C'est pour un décès.