LA HONTE DU MONDF
Ninie, très écouteuse, enregistrait les moindres paroles des uns et des autres et elle en faisait « son monde intérieur ». Dans la solitude, elle méditait, elle demeurait en contemplation réfléchie devant les choses les plus ordinaires et, faute de contrôle visuel, son imagination agrandissant les moindres objets arrivait vite au merveilleux.
Aussi quelles évocations, quelles émotions, lorsque son frère Chariot, placé en apprentissage, et fier d'aller seul en course dans tout Paris, se mit à lui décrire avec exagération les beautés, les curiosités, les prodiges du métropolitain !
On descendait à cent, deux cents mètres sous terre, la valeur de quarante, cinquante étages, quoi ! On n'entendait plus le bruit de Paris, les voitures qui roulent avec le plus de fracas et qui font trembler les maisons ne s'entendaient plus — et cependant on percevait comme un fourmillement inexplicable, sans doute le feu du centre de la terre !
Quant à l'ébranlement, à la clameur do retentissements causée par l'arrivée des trains en
gare, aucun mot n'y correspondait : le souterrain remue, les os de vos oreilles remuent, — et une fois en route ça va si vite et si tempêtueusement que vous êtes sourd, que vous ne respirez plus, que vous n'avez plus d'équilibre. Suppose, Ninie, que tu voyages dans le tonnerre... oui, absolument ça, figure-toi que le tonnerre, au lieu d'être une chose en flamme qu'on ne peut pas rencontrer avec la main, soit une chose dure, en fer, et que tu sois dessus...
Bientôt Ninie ne rêva plus que du métro, c'était l'obsession totale ; il fallait que Chariot fournit sans cesse de nouveaux détails, do nouveaux aliments à son avide exaltation.
Tout d'un coup les parents constatèrent un changement chez la pauvre Ninie, qui auparavant ne demandait jamais rien, acceptant docilement son maigre lot et les arrangements pou gais destinés à la rendre la moins gênante possible. Voilà qu'elle avait des désirs personnels, voilà que, de son propre chef, elle parlait de sortie, de déplacement, — bref voilà qu'elle envisageait la réjouissance d'aller dans le métro.
Quant à ça, non ! jamais ! se récrièrent les p;in'iils, siMils à seuls.
LA BONTE DU MONDE o
C'était déjà un aria terrible de promener la petite, une fois ou deux par mois, le long du boulevard extérieur; — que serait-ce, que deviendraiton, s'il fallait s'exposer au tohu-bohu du métro !
Chariot reçut l'ordre de cesser la relation de ses voyages souterrains. — Oui, mais comment arrêter les insatiables questions de Ninie? Impossible de ne pas répondre.
Alors, on fit une autre leçon à Chariot : il ne parlerait plus que des inconvénients, des dangers, des difficultés impraticables du métro.
Les parents eux-mêmes et les voisins, do connivence, racontèrent uniformément les malaises, les indispositions, les accidents échus aux téméraires voyageurs du métro.
Le nouveau moyen de transport serait certainement abandonné avant peu, déclarait-on ; dans tous les cas, seuls pouvaient l'affronter les gens aguerris, endurcis, les risque-tout, les soldats, les explorateurs, les hommes de sport.
— Pensez donc, il n'y a pas d'air, on étouffe... Et on n'a le temps ni de monter, ni de descendre ; les portes de wagons s'ouvrent et se ferment comme des soupapes de pièges meurtriers, — une partie dos gens est projetée hors des voitures
comme par explosion, — une autre partie des gens est introduite par violence.
— Enfin et surtout, pendant le trajet, l'odeur, la trépidation, les secousses, le tangage, l'électricité, agissent à tel point que nul tempérament n'y résiste.
— Et la preuve c'est que Chariot s'était vanté : il n'y était allé qu'une seule fois dans le métro — ou plutôt il avait essayé d'y aller... Après avoir pénétré au péril de sa vie, il avait dû descendre on pitoyable état, dès la première station... et il ne voulait plus jamais y retourner. Et il avait entendu parler d'un apprenti, pareil à lui, nommé Adolphe, qui s'était risqué, malgré la défense de ses parents et de son patron, — eh hicn, on ne l'avait plus revu, — depuis plusieurs jours on ne savait ce qu'il était devenu... Dame ! ces trains qui filent dans les profondeurs obscures, peut-être bordées de précipices...
La pauvre Ninie baissait la tête.
Elle cessa de désirer possiblement aller dans le métro; — sa raison, parbleu 1 l'empêchait de vouloir, d'espérer l'irréalisable. — Mais elle on rêva secrètement, comme d'autres enfants aventureux rêvent dv. l'Amérique, du polo.