LA BONTÉ DU MONDE
(iiissemeiit délicieux et, de sa bouche qui fait le lapin, elle envoie une multitude de petits baisers vers Ninie.
Le miracle est obtenu.
Ninie est partie au pays du rêve heureux, de l'illusion inciïable.
Elle a sa force à elle, différente de celle de son frère Chariot, pourtant fort et capable de la porter comme une plume.
Elle est supérieure aux gens environnants. Elle a le mérite des explorateurs, des conquérants, des héros qui affrontent et surmontent des périls fabuleux ; elle jouit de la gloire, de l'approbation universelle. Ah ! comme c'est bon ! Gomme on est bien sur cette banquette trépidante, dans cette course vertigineuse.
Et elle participe à la victoire du génie humain, elle exerce une action personnelle dans l'asservissement de l'espace et du temps par la formidable puissance du mécanisme.
— Tiens, Chariot, murmure-t-elle, puisque tu as peur, puisque tu es mal, voilà une petite place contre moi, et prends ma main... je suis là... je te soutiens.
Il fallut bien quitter le métro.
Ninie était toute changée, tout égarée. A la maison, la pauvre créature incomplète eut une crise de larmes, mais ses larmes coulèrent douces, alanguies.
Et la Nature elle-même fut bonne. L'étiolement fut conjuré : quand la petite Ninie, le soir, s'endormit aux bras de sa mère, elle avait cesse d'être une enfant.
Quand Ludrot perdit sa iemim', un chagrin «ans larmes lui fit passer des nuits désolées, les yeux ouverts, fixes dans l'obscurité. A son atelier de ciseleur, il restait des journées entières sans adresser la parole aux camarades, — soit indifférence, soit incompréhension.
Au bout d'une semaine, il exigea que les grands-parents lui rendissent son enfant ; il avait un besoin vital de le voir, de le toucher continuellement.
Pour Loulou, un garçonnet de trois ans, il fallut bien aménager un coin dans l'atelier, avec une petite table, avec des jouets, des outils
cassés, des paperasses, et un paillasson de repos : Ludrot amenait son petit, dans ses bras, il l'asseyait sur l'escalier... Ludrot serait mort... Un croissant acheté le matin, deux repas pris chez le marchand de vins, le soin du linge donné à la concierge, ainsi fut réglée l'existence.
Après trois mois de mutisme raidi, Ludrot se mit à pleurer d'un rien, à raconter couramment la maladie de sa femme, à exposer les qualités de la défunte.
C'était un brun, maigre, vif, d'une trentaine d'années, pas très grand, à l'air intelligent et consciencieux. Il avait promis de ne pas se remarier» certes, il tiendrait parole! Et, par une sorte de nécessité, pour mieux répandre ses discours attristés, il prolongeait les stations chez le marchand de vins; il s'attardait après dîner; il s'oubliait tout l'après-midi du dimanche, et Unissait par faire une manille afin de ne pas contrarier ses auditeurs. Loulou baguenaudait dans la salle, ou dormait sur la banquette.
Puis, Ludrot devint nerveux, irritable, il grondait à tout propos, il ])nrlait à Tionloii
coniiiio à une grande personne, et se disputait avec lui.
L'enfant avait ses désirs, ses impulsions, ses exigences bien excusables ; Ludrot s'agaçait injustement. Bref, une fois, presque sans le vouloir, il lâclia une claque.
11 continua ses brusqueries, les joui's suivants, de plus en plus facilement. Et pourtant, à aucun prix, il n'aurait confié Loulou à des soins étrangers. On aurait dit même, alors, qu'il éprouvait une épouvante particulière à l'idée de se trouver seul... Loulou le défendait d'on ne savait quel vertige.
Ludrot habitait rue Oberkampf, à deux pas des boulevards extérieurs. Un dimanche de Pâques, comme les marronniers précoces faisaient risette çà et là, de leurs feuilles tendres, il emmena Loulou en promenade, vers la Villette.
Il faisait un temps clair, trop doux, et déjà l'on avait servi des déjeuners à la terrasse des débits.
Tout de suite, Ludrot, le visage contracté, les yeux mobiles, oblicpies, eut une façon
inaccoutumée d'arpenter tout droit, sans se préoccuper de l'enfant, qu'il tenait par la main.
Malgré l'allure trop rapide, Loulou heureux d'étrenner un costume marin en jersey, suivait tant bien que mal, avec ses petites pattes branlantes, un peu en manches de veste. Il traînait un bouchon au bout d'une courte ficelle et il imitait le hou-hou du chemin de fer.
Une heure s'écoula. Loulou se faisait tirer, maintenant ; il avait perdu sa « voiture », il levait un museau douloureux vers son père. Mais Ludrot ne s'apercevait de rien. Il poursuivait en maniaque son interminable chemin, appliqué uniquement à passer au crible les j)romeneurs divers, qu'il sentait être ou n'être pas « dans leur quartier » sur le large trottoir excentrique.
Ahuri, l'enfant courait, essayait de s'arrêter, repartait de force, remorqué sans ménagement l>ar la main moite et tourmentée du père. Et il geignait tout bas, et les petites pattes vacillantes s'alourdissaient, rapetissaient, se cognaient l'une dans l'autre.
Le père allait, allait, h; menton avancé, les mâclioires serrées. Il (piiLta brusquement les
l)oulcvards extérieurs, descendit un faubourg, en remonta un autre, pour revenir aux boulevards, ///T, lui aussi, par quelque mirage sans cesse reculant... Et les gens regardaient cet homme ({ui avait l'air d'entraîner un enfant volé.
Enfin, Loulou tomba sur les genoux, incapable de se tenir debout plus longtemps. Après l'avoir soulevé comme une loque, le père, dessillé, le ramassa et rentra.
Cette divagation dura toute une semaine, Ludrot ne faisait que des demi-journées, il ne revenait pas à l'atelier après déjeuner.
Enfin, un soir, avant l'allumage des réverbères, à l'angle d'une rue crépusculaire, voisine du Père-Lachaise, il engagea des pourparlers. Après quelques mots prononcés d'une voix sifJlante, oppressée, il disparut avec Loulou dans une allée d'hôtel meublé.
Le petit fut consigné dans le coin de la fenêtre, sous les rideaux, le nez aux vitres, avec défense de se retourner.
Dès lors, cela devint périodique. Lorsque son père crispé, renfrogné, lui lançait des calottes,
sans iiiotif, Loulou disait à l'approiiti, son copain :
— Ah ! nous irons nous promener ce soir, puis je regarderai par les carreaux, pendant que papa se disputera tout bas avec une maman que je ne connais pas.
Il attrapa ses cinq ans et se décida à grandir un peu. Le système changea.
Quand Ludrot voyait son afîaire, il lâchait a main de son fils et le laissait attendre en bas, sur le trottoir.
— Surtout reste bien là, contre la boutique, ne t'approche pas de la chaussée.
Loulou, qui ne connaissait pas d'autres marmots et ne jouait jamais, à proprement parler, avait une petite frimousse sage, réllécliie. 11 no tarda pas à acquérir du coup d'œil : il quittait de lui-môme la main de son père, à bon escient.
Puis, ({uand ça l'ennuyait d'aller loin, loin, à l'aventure, il tirait papa par la main et le conduisait, sans avoir l'air de rien, vers des rues où il savait « qu'il y en avait beaucouji ».
* if
Par respect humain, Liidrot prit rhabitudo (1g so griser moyennement, à chacune de ces expéditions nécessaires; il avait l'illusion de se cacher dans la boisson. Et puis, un pouéméché, il était censé partir pour un projet indéterminé : on allait faire un tour.
Parbleu ! il avait bien essayé de laisser Loulou H la maison : impossible ! Il errait pendant des heures, malheureux, peureux, imbécile, sans se décider.
Avec Loulou, l'idée d'un guet-apens ne l'effleurait même pas. Et aussi, là, vraiment, il avait ce sentiment des gens qui ne goûtent aucun plaisir, à rien, sans leurs enfants, sans la famille.
A six ans. Loulou, assez malingre, — sa mère était morte poitrinaire, — suçait le fond des verres, chez le marchand de vins, toussottait et mangeait mal.
Observateur optimiste et blasé, — à certains carrefours, il échangeait des signes amicaux avec les occupants du trottoir, hommes et femmes.
Quand il attendait son père, le béret sur l'oreille, le tablier retroussé pour tenir les deux mains dans les poches, planté sur ses guibolles aux mollets nus, tantôt il s'intéressait au manège du beau sexe, tantôt il acceptait la conversation pliilosophique de quelque gaillard à casquette de chauffeur.
— l'n'fait pas trop chaud à poireauter, hein?
— Baste ! répondait Loulou, c'est jamais bien long, à part quand il a un peu trop bu ; alors, il est bavard... il perd son temps...
Pareil à un « parent » qui attend un ('lève à la sortie du cours, Loulou examinait son père, au déduit.
Il prenait un visage censeur, méticuleux, vérifiant du regard, (\(^ haut en bas, la tenue paternelle ; au besoin, il rajustait un bouton, ici ou là. 11 j)osnit des questions d'un ton soucieux :
— Tu n'as pas oul)lié ton mouchoir, là-hnul?
( )i', un jour d'éU', à l'heure du soleil eoueliant,
ENFANCK ;M
comme Loulou aUeiidait, avenue d'Italie, où l'on était venu pour la première fois, il s'aperçut qu'une petite fille souffreteuse, de même taille que lui-même, l'examinait à la dérobée avec un air de bienveillance.
Elle se tenait contre la terrasse d'un débit l)ordée de lauriers en caisses ; la main dans les branches de l'un des arbustes, elle paraissait très occupée à une besogne difficile que ses regards vers Loulou interrompaient d'instant en instant.
Loulou s'approcha par curiosité. 11 vit qu'une clienille maladive montait avec effort le long d'une branche et que, délicatement, d'un doigt, la petite fiUo l'aidait, comme on pousse par le derrière un gamin qui monte au portique. Et, on mêmetemps, il vit la famine creusante aux joues, à la bouche de la petite.
Les deux enfants échangèrent leur histoire réciproque, tout entière, d'un seul sourire : elle, paupières timides, rictus patient, amical ; lui, prunelles droites et la moue quelque peu importante. Ils attendaient : lui, son père, — elle, sa mère.
Le silence n'avait plus de raison d'être. Alors,
Loulou trouva la seule parole rralernelie à dire avec une gentille bonhomie, avec, aussi, un virement d'yeux indicateur q\ic répétèrent les yeux de la petite affamée :
— La soupe est pas loin.
Quand il travaille, Nicolas fait des journées ((ui montent facilement à trois francs, sans échelle.
Nicolas est resté longtemps sans s'occuper de politique, mais, depuis deux ans, il a pris au sérieux son titre d'électeur et il a des opinions très avancées pour leur âge. Aussi, quand son journal a annoncé qu'un banquet serait prochainement offert au député de l'arrondissement, Nicolas s'est fait inscrire sans la moindre hésitation. La cotisation est de dix francs ; qu'importe? La femme et les mioches se serreront un peu plus le ventre pendant un bout de temps,
voilà tout ; quand on a des opinions électorales, c'est comme quand on a des parents pauvres : il faut les soutenir.
Allons, enfants de la patrie, le jour de boire est arrivé ; le banquet a lieu ce soir. Nicolas est sous les armes bien avant l'heure ; il a endossé sa belle redingote fripée, piquée des vers ; sa femme et ses enfants ne cessent de l'admirer sur toutes les coutures : quelque chose le met au-dessus d'eux.
Lui-même prend involontairement un air grave ; il va s'agir d'en absorber pour le prix, il va s'agir do manger avec conviction, avec toutes ses convictions.
Et, comme le banquet se donne dans une grande salle vitrée, au rez-de-chaussée, — avant de partir, Nicolas, pénétré de ses devoire, dit à sa famille, avec un geste à la Baudin : *( Vous viendrez voir comment on mange pour dix francs par tête ! »
Là-dessus, il part, l'air résolu. Sa femme et ses quatre mioches se hâtent de prendre leur repas du soir : un morceau de pain sec, cuit dans son jus. Ils courent sans peine, le fusil peu chargé, et ils arrivent presque en même temps
que Nicolas ; car, en ofTcl, ils veulent voir dîner pour la République.
Marie est sur le bras de sa mère, Louise et Jeanne se baussent sur la pointe des pieds. Eugène monte sur un petit banc apporté tout exprès.
Dans la salle, tout le monde se place et les portes sont tenues fermées, car il ne fait pas plus cliaud que ça dehors.
La famille Nicolas se colle le nez contre les vitres ; aussitôt, on découvre qu'IL est réellement bien placé ; IL est là tout près, tournant le dos de trois quarts seulement ; c'est vraiment une chance, au moins on en verra pour l'argent.
Et tout de suite, la joie, la surprise, le régal commencent, pour la famille Nicolas, car la première constatation qui s'impose à la vue, c'est qu'il y a une bouteille pai' personne et trois verres devant chaque assiette : un grand, un moyen et un petit ; et jusqu'à la fin du repas, sans contretemps, ce sera le régal, la joie, la surprise.
LOUISE. — Voilà la soupe.
LA MAMAN. — Je ne vois pas s'il a mis su serviette ; elle doit tacher cette soupe-là.
JEANNE. — Elle n'a pas de peine à être plus grasse que la nôtre.
EUGÈNE. — Il n'y a pas de pain dedans.
LA MAMAN. — Nou, c'cst du vermiccUe.
MARIE. — Je voudrais bien en goûter de lu soupe à la mère Michel.
JEANNE. — Tiens on verse de l'cau-de-vie dans les petits verres.
LA MAMAN. — Ce Serait plutôt du vermouth. Tout plein, son verre est tout plein, il n'y a pas à dire... Il a son compte.
La soupe n'est plus. Nicolas a, dans son assiette, des crevettes, du beurre, des anchois : ces mets ont l'air si bon que Jeanne et Louise, à la manière des chats qui guettent, suivent d'un mouvement de tête la main qui A^a de l'assiette à la bouche et, par moments, quand leur père s'arrête, la fourchette en l'air, pour parler, — machinalement, elles ouvrent la bouche poui* lui. Marie louche à force d'écarquiller les ycu.v ; elle mâche et avale sa salive.
LOUISE. — Je sens le saucisson d'ici, à travers les carreaux.
Ils lèvout 1g nez en reniflant.
JEANNE. — Oui, il est à l'ail.
Du revers de la main, Eugène s'essuie les lèvres.
Exeunt les hors-d'œuvre.
LA MAMAN, soucicuse. — Il a tort de manger tant de pain au commencement, comme ça ; il va se bourrer et certainement le repas n'est pas fini. Qu'est-ce que je disais : voici un poisson.
MARIE. — Quel gros hareng saur !
JEANNE. — Elle se figure qu'il n'y a que des harengs saurs dans l'eau. — Qu'est-ce que c'est, maman?
LA MAMAN. — Jc uc sais pas, je n'en avais jamais vu de si gros.
EUGÈNE. — Met-on du sucre dans la sauce blanche? On dirait de la crème.
LA MAMAN. — On met du sel. Ah ! on rapporte du poisson; j'espère qu'il va en reprendre, nous n'avons pas si souvent l'occasion (r»'ii manger.
LOUISE. — Eh bien, et de la sauce? il [oubUe (le reprendre de la sauce.
(Fin (lu poisson).
LA MAMAN. — Ça commeiice déjà à aller mieux, n'est-ce pas, mes enfants ?
LES ENFANTS. — Pour SÛF !
LA MAMAN. — Eh bien, mes enfants, vous ne savez pas ce que je vois apporter encore, moi qui Suis plus grande que vous?
Devinez?... du poulet !
LOUISE. — Je viens de le voir, maman, là-bas, le monsieur à barbe blanche est en train do choisir...
JEANNE ET EUGÈNE. — Bravo, papa aussi en a un gros morceau.
LA MAMAN. — Tiens, tiens, monsieur ronge à peine les os.
EUGÈNE. — Tout de même, si je les tenais ros os-là !
LOUISE. — Ils seront perdus, on les jettera.
JEANNE. — Attends un peu, il va peut-être les reprendre ; ce n'est pas une raison parce qu'ils sont dans le coin de son assiette pour qu'il ne les finisse pas.
LA MAMAN. — Il n'aura pas le temps, voilà qu'on change les assiettes encore une fois. C'est pour le dessert probablement.
Les traces du poulet disparaissent.
EUGÈNE. — On dirait déjà qu'il a grossi.
LA MAMAN. — T'es bête, il faudrait manger plusieurs jours comme ça, pour grossir.
LOUISE. — - Mes agneaux, ce n'est pas encore le dessert, car le garçon s'amène avec un plat qui fume.
JEANNE. — Ce sont des haricots verts, ils sont joliment fins.
LA MAMAN. — Ils uc doiveut pas être durs, en trois coups de fourchette ils ont disparu. Eh hien, ma foi, un bon dessert là-dessus nous n'en demandons pas davantage.
EUGÈNE. — Nous en aurons davantage :
voici quelque chose dans une sauce marron.
LA MAMAN. — Ma parole d'honneur, on dirait du bœuf... une bonne occasion pour goûter de la moutarde, il faut goûter de tout...
Eugène fait la grimace.
LA MAMAN. — Mais, pas bouiUi, pas bouilli, ce n'est pas du bœuf de pot-au-feu.
Alors, Eugène est satisfait, il prête à ce bœuf non bouilli l'attention qu'il mérite.
LA MAMAN. — Il a raisou de ne pas manger beaucoup de salade ; vaut mieux qu'il se réserve pour le dessert.
Le filet et la salade se retirent discrètement.
LOUISE. — Trois sortes de fromage ; lequel vat-il choisir ? du gruyère, non, plutôt du roquefort.
EUGÈNE. — Il pourrait bien goûter un peu de chaque.
LA MAMAN. — Voilà sa bouteille qui est Aide, mais nous avons de la chance, justement le garçon remplit les verres moyens, et avec du vin fin, probablement.
LOUISE. — Il a une bonne idée de tremper des petits gâteaux dedans.
LA MAMAN. — Pourvu qu'il pense aux confitures, c'est très digestif.
Le dessert bat en retraite, non sans pertes,
JEANNE. — Attention, nous passons au café.
LA MAMAN. — Dcux morccaux de sucre, pourquoi ne met-il que deux morceaux de sucre, puisqu'il en a à volonté et puisque c'est le même prix? autant le prendre bien sucré quand on le peut.
EUGÈNE. — Maman, la goutte aussi, il y a de la goutte !
i.\ .MAMAN. — J'aime autant qu'il ne s\'ii verse pas trop.
Nicolas fume en buvant sa demi-lasse. La
famille ne quitte pas des yeux sa belle redingote fripée , piquée des vers ; c'est là-dessous qu'est caché tout ce qu'il a mangé.
LA MAMAN. — C'est le cas de dire qu'à ce festin il ne manquera rien, car j'aperçois du Champagne.
Enfin, nous en saurons le goût dans la famille.
JEANNE. — Papa a mis un cure-dents dans sa poche.
LOUISE. — Ce sera pour moi.
EUGÈNE. — Non, ma petite, pour rnoi.
(Dispute).
LA MAMAN, setitencieuse. — Ce sera pour 1»' plus sage.
Dans la salle du banquet, les convives commencent à quitter la table. — La maman et les enfants se regardent ravis, les yeux humides ; les nez aplatis sur les vitres reprennent peu à peu leur forme.
LOUISE — En voilà un dîner, nous nous en souviendrons.
LA MAMAN. — Es-tu conteut, Eugène?...
EUGÈNE. — Oh oui ! maman.
LA MAMAN. — Et toi, JeanuG?
JEANNE. — Pour sur, je n'aurais jamais cru qu'on pouvait manger tant que ça.
LOUISE. — Hein, pas de danger que Marie se soit endormie, la chère petite, il est pourtant au moins dix heures.
Nicolas sort rouge, congestionné. Sa femme et ses enfants l'escortent hâves, chlorotiques, flageolants, ivres.
Bientôt, la main au pantalon, il s'approcho d'un mur...
Alors la femme et les enfants s'arrêtent et, simultanément, ce cri éperdu leur part du cœur : « Vive la République ! »
C'était à l'époquo des premiùrrs hostilités nntro Russes et Japonais.
Notre Paris, qui a des aspects si particuliers pour chaque saison, prenait ses manières de printemps.
Les enfants moins emmitouflés jouaient librement, — comme l'année précédente au retour d'avril, — et l'école maternelle oiïrait le spectacle périodique d'une résurrection dans la joie et dans la clarté, après les ténèbres et l'engourdissement de l'hiver.
Ce jour-là, il faisait beau à rendre vivants les animaux ot les plantes représentés sur les cartes
4'j LA BOÎTE AUX GOSSES
murales des classes ; — et, dans la cour, les pousses du marronnier chatoyaient aux rayons cristallins d'un soleil si actif, si impérieux, qu'il faisait luire même l'écorce noire de l'arbre planté tout seul, près des cabinets.
Au sortir du préau, la récréation avait commencé, selon la règle, par l'explosion des cris, des rires, par l'agitation des bras et l'élan des jambes en tous sens, ainsi que dans une cuve immense pleine d'enfants qui seraient brassés, mélangés, ballottés, sans qu'un seul fût au repos ni silencieux.
Subitement, le vacarme franc, brut, sans contrainte, ni apprêt, s'altéra et baissa, comme la lumière diurne change et diminue par l'arrivée d'un nuage. Le tourbillon se ralentit, de façon à laisser des écoliers arrêtés çàetlà,par petits tas.
Quelque chose d'invisible, d'indéfinissable, certainement apporté de très loin par l'air, planait sur la cour, agissait comme une force atmosphérique.
Beaucoup de gamins cessaient de vociférer pour chercher, pour écouter, pour renifler, pour saisir ce je no sais (pioi mêlé à l'infinie sérénité du soleil.
LA GUEIUU: 'io
Bioiilùt, dans les groupes de filles el de tout petits, une rumeur curieuse et inquiète hésita, naquit, grandit, se propagea :
— Ils vont faire la guerre.
Ils^ c'étaient les grands, les garçons de six ù sept ans.
On avait vu de tout temps jouer au soldat, au gendarme, mais « faire la guerre » constituait une nouveauté grave.
Le phénomène de cette nouveauté s'explique très bien.
Une préoccupation existant dans les journaux, dans la rue, dans les grandes personnes, — une préoccupation qui devait atteindre tous les êtres humains successivement par degrés d'âge, — arrivait à l'étape de l'école maternelle, après l'étape des bureaux, des ateliers, des lycées, des écoles primaires.
L'impulsion de faire la guerre, — partie des lointains champs de bataille, — avait voyage longuement, portée dans l'air, et elle pénétrait les plus jeunes instincts. Et c'était bien la guerre de là-bas qui venait, qu'il s'agissait de répéter ; c'était une secousse sensible dans le monde entier qui, ayant fait
son chemin, aboutissait là, aux petits écoliers.
Très rapidement, les visages préparés, quêteurs, furent renseignés : les uns prirent l'expression propre aux acteurs, aux menaçants, les autres, l'expression propre aux spectateurs, aux menacés.
Très vite, une séparation s'effectua dans le peuple de la cour : au milieu, les grands qui allaient manœuvrer et, sur les côtés, s'écartant, laissant peu à peu un espace libre, les filles et les tout petits.
Tout de suite, les belligérants surent comment agir : ils devaient réunir en un bloc tout le mou- A ement et tout le bruit dont ils étaient possesseurs et manifester le plus de violence possible. Il fallait former une cohorte serrée, galopant d'une force irrésistible, dévastatrice et hurlant sans merci : « La guerre ! La guerre ! »
Tout de suite, les filles surent ce qu'il y avait à faire ; en un instant, il n'y eut plus d'âge, plus de race, il n'y eut plus que des femelles. Les yeux s'agrandirent, les bouches bâillèrent d'inquiétude, un recul se fit contre le mur, les tout petits furent serrés d'une étreinte maternelle et
cachés, retenus... Les femmes de Russie, les femmes du Japon, les mères du monde entier n'ont pas d'autre geste...
La guerre ! La guerre !
Le commandant des garçons proclama qu'il était défendu de s'aventurer dans le cercle de la guerre, — soit : dans l'espace sablé limité ]»ar les piliers de fer. (Donc la zone neutre était le pourtour bitumé surmonté d'un vitrage, où les maîtresses exercent leur surveillance pour empêcher les bousculades et qui de tout temps servait de refuge à l'élément calme.) Le commandant ajouta que les contrevenants seraient des ennemis qui disparaîtraient, caplurcs dans les rangs de l'armée.
La cohorte — une centaine environ — • s'élança en avalanche mugissante. Des garçons moyens risquaient un pas ou deux derrière elle, dans le champ défendu, et ils se retiraient vite avec des cris peureux ; plusieurs furent attrapés, entourés, saisis par le bras, par les vêtements, forcés de galoper dans le tas.
La guerre I La guerre !
* * Un tout petit, sans aîné protecteur, était là,
dans la foule, sur le terrain neutre. On ne sait pas bien comment cela se fit : d'abord il resta contre le mur, puis il vint au milieu des autres petits, puis il s'approcha jusqu'à la limite des piliers, il s'approcha encore, fasciné, attiré par un vertige.
Un petit homme de trois ans, — vous le voyez, — blond, avec des yeux bleus, la tête un peu grosse, un grand front blanc, des joues roses à fossettes, une frimousse mobile en continuelle éclosion drôle. C'était un nouveau, apparu ce jour-là pour la première fois à l'école ; tout l'émerveillait, il aspirait le mouvement, le bruit, le bariolage, tant qu'il pouvait, par la bouche, par les yeux agrandis, béants ; il riait \ ers l'agitation de l'école, il y tendait tout son être, comme vers la vie même.
On ne sait pas bien comment cela se fît : il fut atteint de biais par la bande forcenée et projeté contre une colonne de font(\
La guerre ! La guerre !
Sur le coup, l'on crut qu'il était seulement évanoui, l'on voyait seulement une raie de sang à la tempe. On l'avait étendu sur deux chaises.
Et voilà que, dans l'instant, personne ne le
rucuMuaissait, ni les enfants, ni les niaitresscs. Il avait des vêtements très ordinaires : tablier noir, culotte et corsage bleus, chemise de flanelle, — mais tout cela bien propre, bien raccommodé, bien arrangé... et une peau si blanche !
Enfin une gamine parla : il demeurait dans sa maison ; il ne devait pas venir à l'école ce jour-là, 31 mars ; sa maman avait dit : « Tu commenceras demain, c'est le l^'" du mois. » Mais il avait voulu absolument : « Non, non, aujourd'iiui, je veux aller avec Marie, je suis grand, moi ! » Et la gamine l'avait amené par la main ; il serrait bien fort, plein de fierté. Et il s'appelait Victor, et il avait mis une plume de poulet à son béret.
On retrouva le béret, dans lequel son nom était cousu.
Et il avait, dans sa poche de culotte, un petit mouchoir pas déplié, un sou, un bout de chocolat et déjà, — soigneusement enveloppé dans le papier de son chocolat, — un bon point.
Le troupeau compact des écoliers fut consigné à un bout de la cour : les grands, l'air morne, irresponsable ; les filles anxieuses, les tout petits effarés.
Tout le milieu de la cour resta vide, — et, à l'autre extrémité, demeura un groupe noir do grandes personnes penchées, sans voix, impressionnantes. Un silence. Tous les enfants regardaient, là-bas, devant eux. Ils virent, dans l'espace désert, ensoleillé, un oiseau passer rapidement sans bruit, sans trace ; et le silence fut plus grave et le vide plus immense. Soudain, ils entendirent approcher une plainte aiïreuso (jui émut les petites fdles, comme de s'entendre gémir elles-mêmes. Et enfin une femme apparut ccheveléc, tragique, les bras en l'air, comme si elle courait après une ombre envolée...
La guerre ! La guerre 1
Monsieur cL niadanio Lebon élaioiiL dos gens éi)ais ; ils avaient le teint rose, l'air paisible et mort. Ils vivaient à l'aise et leur bonheur aurait été complet, s'ils avaient eu un enfant.
Leurs vœux n'étaient pas exaucés ; rien n'y faisait, ni les nourritures spéciales, ni la gymnastique. Et c'était, chez eux, une idée fixe ; ils répétaient sans cesse à Ieui*s amis : « Vous êtes joliment heureux d'avoir des enfants. » Une véritable jalousie les dévorait ; aucun sacrilico ne leur aurait coûté pour conquérir la joie de baiser des petites joues roses.
Avec les années, l'infécondité de leur union
devin L une cause de chagrin toujours renaissante ; leur vie était manquée, volontiers ils se seraient fait des reproches mutuellement. Mais quoi ! à qui la faute si « le marchand ne voulait pas leur en vendre ».
Madame ne savait quoi faire dans la journée ; rentré du bureau, monsieur ne savait quoi dire. Rien ne les intéressait en dehors de leur routine matérielle. Ils ne lisaient pas, ils ne regardaient pas autour d'eux.
L'ennui gris et froid emplissait leur maison. Si un enfant avait été là, les mille soins dont il aurait fallu l'entourer eussent créé une occupation à la femme de l'employé, et, le soir, les époux auraient enfin trouvé un sujet de conversation : questions du père, récits intarissables de la mère sur les gentillesses du bébé.
Ils ne sortaient presque jamais: à quoi bon quitter son intérieur quand on n'a pas un enfant à promener? Il leur semblait que, dans la rue, un les regardait avec ironie, eux, forts, bien l)ortants, et que Ton se demandait pourquoi la femme ne tenait ])as un poupon dans les bras. Des idées noires les hantaient : l'existence est bien triste, bien inutile, quand elle ne poursuit
pas son but iioriiiul : la coiitiuualion do l'espèce, la survie dans la personne des enfants.
Quoique le besoin d'aiiner, de protéger un être chétif, les tourmentât profondément, ils résistèrent, par sagesse, à la tentation d'adopter un chat, un chien, un oiseau ; ils se seraient pris pour cette bête d'une affection frénétique, et cela eût été vraiment trop ridicule.
Or, le Temps, la faulx à la main, suit impitoyablement son grand vieillard de chemin, les misères humaines ne l'arrêtent pas. Madame Lebon finit par atteindre quarante ans ; M. Lebon, après vingt-cinq ans d'administration, fut promu sous-chef de bureau ; dès lors, il ne resta plus aucun espoir de fonder une descendance.
Quand les employés atteignent le grade de sous-chef, cet heureux avancement coïncide presque toujours avec un phénomène que la science appelle : « la mort d'Hippolyte » ; à partir de cet échelon, tant pis pour ceux qui n'ont pas réalisé tous leurs désirs générateurs :
En efforts impuissants, leur ardeur se consume.
Les choses en étaient là, quand, à l'approche du nouvel an, madame Lebon acheta, pour sa nièce, une grande poupée articulée qu'elle attifa de rubans et de chiiïons. Elle y prit tant de plaisir, que l'on donna un autre cadeau à la nièce, on garda la poupée. Madame lui fit un véritable trousseau ; puis, un jour elle dit : « Ma foi, je peux bien sortir avec la fillette, en lui mettant un voile, personne ne se doutera que ce n'est pas un enfant vivant ; ça me donnera une contenance. »
Elle se regarda dans l'armoire à glace et se trouva tout à fait l'allure d'une maman. Peu après, monsieur acheta un petit lit ; et bientôt, le soir, à table, il se plut à parler de « la petite ». Gela devint une joie de lever et de coucher la poupée, une joie de la promener, de lui ofi'rir souvent une toilette nouvelle. Très rapidement, le jeu de la poupée acquit le sérieux d'une habitude ; les époux s'attaclièrent réellement à ce louciiant objet. Leur besoin d'avoir un être à soigner, à dorloter se trouvait satisfait. Madame habillait et désha])illuit « la jx^tito » dix fuis
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par jour ; elle parcourait la maison on lui chantant des refrains enfantins; elle s'oubliait jusqu'à lui dire : « Faites risette à maman » ; une fois, elle pleura de l'avoir laissée tomber à terre. Monsieur donnait son avis sur les robes de « la petite » ; dans la rue, il voulait la porter à son tour ; il pensait à elle au bureau, lui qui, pendant vingt-cinq ans, n'avait pas fait tort à l'administration d'une pensée distraite du service.
La poupée avait deux ans. Une nuit de décembre, les époux Lebon revenaient de dîner en ville ; dans la rue déserte, ils entendirent des cris faibles et douloureux : on avait abandonné un enfant tout petit, là, à leur porte; la bise mortelle rôdait autour de lui. Ah ! le pauvre petit !
— Vite! dirent-ils, prenons-le!
Ce fut un geste instinctif, la conséquoncf forcée de leurs souhaits non exaucés.
Ils montèrent à leur logis rapidement, parlant tous les deux à la fois :
— Quelle trouvaille ! c'est le ciel (|iii nous l'envoie !
nr. I.A BOÎTE AUX GOSSES
Ils onli'ùroiiL dans la iiiuisoii tiède ut vil<3 ils fermèrent bien la porte, non seulement avec la satisfaction que l'on goûte à se savoir à l'abri du mal et des méchants l'hiver, à minuit, dans un quartier excentrique, mais encore avec la joie que l'on éprouve d'enfermer le bonheur chez soi.
Mais l'enfant vagissait toujours et M. Lebon s'impatienta ; d'ordinaire, c'était lui qui donnait de la lumière, quand on rentrait. Cette fois, comme il portait le précieux fardeau, sa femme chercha la lampe et les allumettes, elle n'en finissait pas ; il bougonna :
— Ah ! si j'avais les mains libres !
Malgré la lumière, l'innocent no cessait pas de crier.
M. Lebon tournait, embarrassé, pendant que sa femme allumait du feu pour préparer quelque chose de chaud à ce petit être. Mais, quoi lui faire prendre? Les époux se regardaient perplexes; habituées à se mouvoir dans le même cercle, à s'arrêter aux mêmes objets, leurs idées s'embrouillaient. Ils ne savaient même pas où poser le poupon ; leur joie se calmait déjà.
— Si on lui donnait du vin sucré?
— Si on lui donnait plutôt do Toau do ilour d'orangor?
On se décida pour le vin sucré, mais il fut impossible de lui en faire avaler une goutte ; il refusa même l'eau de fleur d'oranger.
M. Lobon dit à sa femme :
— Prends-le donc un peu ; je commence à en avoir assez, de le porter.
Madame le démaillota à moitié ; il était menu, menu ! il ne devait pas avoir plus de six mois. Elle le berça dans ses bras. Il gémissait toujours ; alors elle le plaça sur l'édredon. Il se tut peu à peu, mais il s'agitait, les yeux ouverts, sans regard.
Les époux le considéraient, désillusionnés ; ils avaie.nt pensé qu'il les amuserait tout de suite à prendre la becquée, qu'il rirait, qu'il gazouillerait. Devaient-ils se coucher sans avoir rien tiré de lui?...
Des jeux de mains en marionnettes ne réussirent pas à l'égayer.
A la longue, un malaise s'emparait des époux ; ils prenaient froid ; une lassitude les envahissait ; ils s'énervaient.
Ces gens calmes s'apercevaient tout d'un
coup avec ennui, que leur petit tran-tran ordinaire était troublé.
Leur provision d'enthousiasme, de bonne volonté était épuisée ; leur égoïsme avait fourni tout le sacrifice possible.
— Tant pis ! dit M. Lebon brusquement ; couchons-nous ; on verra demain s'il est mieux disposé.
Madame Lebon enleva l'enfant du lit : il se remit à geindre.
— Ah ! dit-elle, vexée, je ne lui fais pourtant pas de mal ; je me demande comment il faut le toucher, ce monsieur... Voyons, je vais le fourrer dans le berceaa.
Il était enveloppé de linges grossiers, il était grimaçant, il sentait l'aigre, ses mains glacées produisaient une sensation pénible... dans le berceau, la poupée était bien couchée, bien tranquille, couverte proprement, jolie, tiède, on accord avec les liabitudos do la maison.
Il fallait la déplacer. Alors, ce fut comme si les choses se compliquaient tcrriblemont. Madame Lebon demeura immobile, la figure allongée, devant le berceau. Son mari Jio se
décidait pas à l'aider, arrêté aussi par une difficulté insurmontable.
Il finit par grommeler, avec un rire mécontent :
— Dame ! c'est tout un remue-ménage...
Il baissait la tête, les mains dans ses poches.
Les yeux de madame Lebon s'arrêtaient sur la poupée, maternels, ils revenaient moins doux vers l'enfant.
Les époux restaient l'un près de l'autre, sans se décider à agir, malheureux, accablés par cet intrus qui leur faisait violence.
Une inquiétude naissait ; ils n'avaient pas réfléchi à toutes les conséquences, elles se présentaient nombreuses, graves... Et surtout, quelque chose d'inconnu entrait dans leur existence, l'idée vague d'un danger se dessinait.
— Après tout, cet enfant ne nous appartient pas, avons-nous le droit de le ramasser? prononça soudain madame Lebon, excédée, qui semblait près de le laisser choir.
AI. Lebon sursauta, jeta les mains en avant, son âme d'employé surgissait :
— C'est vrai ! s'écria- t-il, bouleversé : le droit... les rècrlemonts... les formalités...
El il reslci la bouche ouverte, stupélié par rénormité de sa responsabilité.
Puis le danger se précisa dans l'esprit des époux. Ce danger venait de l'introduction chez eux d'un étranger, d'un être qui n'était ni de leur espèce, ni de leur classe. La peur des pauvres, des misérables irréguliers, saisissait nos bourgeois...
— C'est peut-être l'enfant d'un malfaiteur, prononça madame Lebon à voix basse, en arrondissant le dos.
Et elle tendit vivement le petit être à son mari, saisie de tremblement devant les linges grossiers, devant la chair malheureu.se.
— Quel temps afTreux? Entends-tu la plainte du vent? nous devrions être couchés, serrés l'un contre l'autre... J'ai peur... ajouta-t-ello.
Il y a des moments dans la vie où l'on ne connaît pas le danger, il y a des moments où l'on possède une force surhumaine.
M. Lebon, chargé du poupon, se ramassa sur bii-même, son cou de taureau se gotifla dans SCS épaules remontées. L'œil aigu, le
front puissant, los joues cl le menton crispés par l'invincible résolution, il relit l'emniaillotage le mieux qu'il i)ut, il tira les verrous, il marcha d'un pas ferme, descendit l'escalier obscur, traversa la cour glaciale aux ombres inquiétanles, ouvrit bravement la porte, et, sans trembler, il remit l'étranger à sa place, dans la rue.
Le cercle des Grandes-Entreprises ne compte parmi ses membres qu'un seul artiste : Gaspard Vosge, le dessinateur écrivain.
Gaspard ayant essayé plusieurs affaires tinancières et les ayant invariablement lâchées avant terme, le président du cercle — pour dos motifs de rancune personnelle — lui a fait décerner le surnom de Moitié-Chemin.
Cette appellation répandue dans le monde amuse beaucoup Gaspard lui-même, quoiqu'elle lui nuise irrémédiablement auprès des dames bastionnécs de vertu. Les vertus farouches n'aiment pas les demi-périls.
L'année de son admission, à ré})oquc des vacances, le président du cercle décida Gaspard Vosge, pour sa santé, à prendre pension pendant deux mois chez des siens cousins, les Cardon du Maine, notables d'une petite ville ennuyeuse.
Longtemps à l'avance, les Cardon du Maine se firent valoir auprès de leurs relations :
— Nous allons recevoir un ami de la famille, Gaspard Vosge, vous savez bien, l'artiste si estimé.
Grands préparatifs intérieurs. Au salon, des livres, des revues, des albums furent dispersés dans un désordre passionnément discuté.
M. Cardon du Maine apprit vivement des jeux de cercle : Nvliist, poker, bouillotte. Avec sa femme. il potassa des opinions sur l'art. Ils avaient arrangé cela en questionnaire, comme un manuel de récitation étrangère ; chacun répétait les réponses à tour de rôle.
Ce furent surtout les enfants, — cin({, sept et neuf ans, (jui subirent de rudes épiouves. Ils étaient déjà « tenus sévèrement », comme il
convenait dans une ville ennuyeuse, et avec des parents notables ; mais alors, on n'hésita pas à régler d'avance l'entrain qu'ils pourraient mettre à jouer en présence de M. Gaspard Vosge, — vous savez bien, l'artiste si estimé.
Il arriva enfin et tous les prétendants à la notabilité jaunirent de jalousie. Ses pantalons clairs surtout émurent la localité.
Cependant, les Cardon du Maine furent un peu désemparés : Gaspard Vosge ne donnait ni dans les conversations transcendantes, ni dans les distractions éminentes.
Il était venu pour « exister » purement et simplement, et, — si l'on permettait, — pour s'amuser avec les enfants ; car, à trente-cinq ans, il avait encore l'âge...
On s'émerveilla de cette originale manifestation artistique et, gravement, l'on prononça :
— Mes enfants, monsieur Gaspard Vosge désire vous voir.
De petits automates guindés saluèrent à distance, en souriant, du bout des dent».
— A quoi jouez-vous d'habitude?
— A regarder des images, monsieur.' Gaspard Vosge rapetissa ses yeux gris à
double fond, fronça son nez épaté, tira sa barbiche filasse.
— Si vous voulez, on inventera autre chose ; parce que, à regarder les images, on ne peut ni tricher, ni se battre, ni rien casser...
Puis subitement épanoui, irrésistible, il ajouta:
— Nous avons besoin de courir, de crier, d'agiter les bras. Nous organiserons des expéditions, nous entreprendrons la conquête du monde.
Les enfants, déficelés comme par enchantement, acceptèrent bruyamment.
Le cousin, président du cercle, avait payé d'avance une pension fort avantageuse.
Il fallut se résigner aux fantaisies de Gaspard Vosge, et quelles fantaisies !
Au bout de quarante-huit heures, par la maison et par la ville, l'artiste et les trois enfants étaient ainsi désignés : « les quatre ».
Et cette abréviation signifiait : les quatre sacripants, les quatre malandrins, les quatre épouvantails, les quatre possédés du démon.
Monsieur et madame Cardon ne cessaient de répéter sur les tons les moins réjouis :
— Que font encore les quatre? Où sont encore les quatre?
Dans le pays, on persiflait : « Ah I voici les quatre... »
Un seul exemple tiendra lieu de commentaire.
L'un des jeux les plus honnêtes auxquels se livrassent les quatre, au logis, les jours do pluie, était le suivant : soudain, Gaspard poussait un rugissement formidable : « J'ai diablement faim 1 je mangerais bien un petit bout de joue !» Il tombait à genoux sur le plancher, les gamins prenaient la même posture. Au second rugissement, ils fuyaient sur les mains et les genoux devant l'ogre qui hurlait : « Un petit bout de joue I un petit bout de joue ! » De là, un carapatage fou dans toutes les pièces et des rires, des cris suraigus de marmots attrapés, échappés, censément dévorés.
Quand les quatre eurent renversé la table de la salle à manger deux fois, en jouant « au petit bout de joue », il leur fut fait de telles promesses, au cas d'un troisième accident, qu'ils cachèrent le martinet sous la commode.
Les jours de beau temps, la ville scandalisée
voyait les quatre revenir de la campagne dépenaillés à qui mieux mieux, le grand ayant souvent des brins d'herbe ou de feuilles dans sa barbe fdasse, et souvent, par compensation, n'ayant plus de genoux à ses pantalons clairs I
C'est après cette équipée que le président du cercle des Grandes-Entreprises, accablé de reproches par ses cousins les Cardon du Maine, a pris en grippe Gaspard Vosge. L'occasion aidant, il a lancé, par vengeance, le surnom de Moitié-Chemin, qu'il n'a pas eu de peine à rendre définitif : en aggravation de sa maladresse financière, Gaspard Vosge a cette spécialité de raconter sa vie, dans des histoires où il n'est jamais rien arrivé, — des histoires qui commencent bien et qui finissent à rien : du Moitié-Chemin quoi !
En voici le dernier échantillon :
Une quinzaine de messieurs plus ou moins chauves, bedonnants et décorés, fument, assis autour du tapis vert ; Gaspard Vosge, accoudé, parle à la bonne franquette, ayant l'air de pour-
suivre dans sa barbe filasse quelque insaisissable bestiole.
— Eh oui, ma foi, j'étais caporal, je n'avais guère que vingt-trois ans, à la mort de mon oncle, dont j'étais légataire universel.
» L'héritage encaissé, j'attendais impatiemment ma libération, quand mon régiment fut envoyé dans le Nord où venait d'éclater une grève !
» On était au commencement de novembre, des bourrasques de grésil fouettaient nos mains et nos visages, des avalanches de neige fondue trempaient nos vêtements qui ne séchaient plus. Aussi étions-nous de fort méchante humeur en débarquant au pays des grévistes.
» D'un côté, les usines ; de l'autre, le village. Les usines fermées, basses et noires, aux toitures monstrueuses, érigeaient en plein ciel leurs longues cheminées sans haleine, tandis que leurs fondations et leurs machinismes plongeaient dans les entrailles de la terre.
» Le village était bâti de maisons toutes du
même modèle, aux plâtres « faits », comme du roquefort.
» Pendant une partie de la journée, ks rues désertes allongeaient la tristesse de leur sol boueux, comme si les habitants eussent abandonné le village mort ; puis, soudain, toutes les portes s'ouvraient, des êtres à face pâle apparaissaient sur le chemin, nombreux et actifs. Ils se hâtaient, se cherchaient, se concertaient et finalement gourmandaient les soldats.
» Les scènes augmentaient de violence à mesure que, chez les grévistes, les ressources en numéraire et en vivres devenaient introuvables.
» Et nous avions le cœur ulcéré à la fois par la pitié et par la colère. Car enfin c'étaient eux qui avaient raison, ces gens...
» Croirait-on que nous préférions recevoir des projectiles I L'horreur s'aggravait dans les moments de solitude : le ciel roulait des menaces; sur la terre planait un désespoir las que le vent traînait en gémissant; par place, des arbres estropiés nous couchaient en joue, des corbeaux les quittaient pour aller chercher la mort...
» Toute distraction, toute dépense était
interdite. Aussi la folie germait dans nos cerveaux.
» J'étais le plus aigri, le plus malade des hommes du régiment. N'était-ce pas une farce atroce? n'avoir plus que quelques jours de service à fournir, posséder une petite fortune que l'on a hâte de gaspiller et, — sous forme de « rabiot », — monter des factions interminables dans la boue, dans un pays sinistre, être mal campé, en alerte continuelle^ et risquer de se faire casser bêtement la figure !
» Vous comprenez donc ce qui se passa en moi, le jour où, avec quelques camarades, je fus chargé d'aller effaroucher des grévistes qui lapidaient la maison d'un contremaître par l'ouverture d'une baraque en planches...
Quelqu'un du cercle. — Oui, nous commençons à frissonner.
— Les émeutiers s'enfuirent à notre approche, non sans nous lancer une volée de grosses pierres. Je fus atteint à la tête.
Quelqu'un du cercle. — Baptiste, un vulnéraire !
— Aussi, quand je pénétrai dans la baraque, la tentation fut trop forte ; depuis trop long-
temps couvait en moi un besoin de représailles contre le sort, contre les gens et contre les choses : à coups de crosse de fusil,» je commençai à démolir tout ce qui se trouvait à ma portée...
Le président du cercle. — Lagoublair, vous qui vous trouvez mal facilement, vous devriez sortir avant la fin de l'histoire.
Acquiescement comique de Lagoublair, un gros sanguin.
— Je renversai, sans ménagement, un berceau qui contenait un enfant malade, seul être vivant resté dans la baraque.
Quelqu'un du cercle. — Êtes-vous sorti, Lagoublair?
— Après quelques mouvements pour sortir de l'entortillement des draps, l'enfant se releva sans pleurer et je brandis ma crosse pour lui broyer la tête... C'était une petite fille de quatre ans au plus; ses cheveux de chanvre s'ébouriffaient autour de sa face maigriotte déjà griffée })ar la misère. Je n'ai eu dans ma vie que deux ou trois accès de fureur, il parait que la déformation de mes traits est effroyable. L'enfant comprit toute l'étendue du danger, elle comprit qu'un forcené démolissait son lit, sa maison, qu'il
allait l'écraser elle-même. Elle comprit qu'une irrésistible colère me transportait... qu'il fallait, pour m'arrêter, quelque chose d'inouï, de prodigieux... Mais, tout de même, elle ne chercha pas à fuir et voici comment elle accomplit le prodige : la main tendue, le corps rapetissé en arrière sous la crosse levée, pendant que ses yeux bleus saisissaient mes yeux de fou, elle me dit doucement, avec une nuance de chagrin et d'indulgence :
— Tiens, voilà un sou, prends-le si tu veux.
Gaspard Vosge a fini, — il allume un cigare.
Le président, spirituel, supérieur, agite sa sonnette :
— Vous pouvez rentrer, Lagoublair... Il s'agissait de la seule affaire d'argent réussie par M. Moitié-Chemin.
L'ÉCOLIÈREi