MONSIEUR LE MINISTRE
On dit que le médecin du Bureau de bienfaisance, exerçant dans notre quartier Saint- Magloire, ne sera jamais décoré de la Légion d'honneur, parce qu'il n'a pas de recommandations.
J'ai pu m'assurer que les recommandations étaient simplement des lettres provenant de personnes honorables. Si le docteur Boudechoux n'en a pas, cela tient à ce qu'il ne soigne que des
t. Voir le volume h'Ecolièrê.
gens très occupés, peu au courant des formalités et surtout peu habiles à écrire.
Dans le plus grand secret, j'ai donc pensé à me charger de cette affaire de décoration qui est du premier intérêt pour les malheureux. Nécessairement j'ai attendu de posséder les qualités et titres voulus.
Ma mère, moi et mes trois petits frères, nous habitons rue Saint-Magloire, n^ 9, depuis plusieurs années. Nous n'avons plus un sou de dettes ni dans la maison, ni dans notre rue, c'est assez vous dire que nous jouissons de la considération des habitants les plus notables, qui sont les commerçants, et si quelqu'un racontait du mal sur notre compte, nous serions immédiatement défendus par les témoins les mieux patentés de la friperie ou de la boucherie chevaline.
Quant aux titres : je viens d'obtenir mon certificat d'études primaires, avec dispense d'âge, malgré une absence de ma mère et des dérangements de ménage qui m'ont fait manquer l'école pendant plusieurs semaines. Mais, vous le savez sans doute, monsieur le Ministre, ([uand on a besoin d'apprendre, on apprend ;
I> KCOLIERE 77
et si ce n'est pas avec ses livres ni ses cahiers, I parce qu'on n'en a pas, c'est avec ceux des autres élèves.
Comme la note 17 sur un maximum de 20 points m'a été donnée à la composition de stylo, j'espère m'exprimer clairement.
Et d'abord, je m'occupe des questions de maladie et de médecin, depuis longtemps, depuis que mes idées savent se fixer sur les choses attrayantes de la vie. Je suis très bien placée pour cette étude, grâce à ma mère et à mes frères qui réclament souvent mes soins. Et, pour compléter mon expérience, les ménagères ont cet usage de se réunir sur le carré de chaque étage pour agiter leur principal sujet de conversation : la santé des uns et des autres.
Le docteur Boudechoux était déjà tout blanc de barbe et de cheveux, il y a quinze ans, au dire de ma mère. Cependant il est vif comme la poudre, malgré sa taille un peu déjetée par divers chocs reçus au cours de ses voyages nocturnes dans le quartier. Il porte une redingote déboutonnée, avec des poches énormes toujours bourrées et un chapeau de haute forme à bords plats. Son accent, qui n'est pas parisien, se
reconnaît une fois pour toutes et convient bien à son air de bonne humeur et d'encouragement. Voici son adresse : rue des Maigrelets, n° 27, au quatrième. Dans la journée, à moins d'absence, il laisse sa clef sur la serrure en dehors : entrez sans frapper. Pour la nuit, étant couché, il ouvre sa porte en tirant un cordon, comme les concierges, parce qu'on le dérange à chaque instant. Une veilleuse est allumée, il vous écoute un coude sur l'oreiller et s'il dit : « Allez devant, je vous suis », vous pouvez être sûr qu'il vous rattrapera en chemin, — c'est à croire qu'il se couche tout habillé.
Ma recommandation doit consister, je pense, à vous dire quelle utilité générale aurait la décoration de notre médecin ; et je vous demande d'accorder à ma lettre la valeur de plusieurs recommandations, d'après la quantité de renseignements.
Bien entendu, tout le bénéfice de la décoration serait pour les malades, il s'agit là de leur confiance et de leur satisfaction personnelle.
Pour les gens raisonnables, comme pour les enfants, une ordonnance devient plus efïïcace et plus grave à observer, si le médecin porte un
l'ÉCOLIÈRE 79
ruban, en plus de ses autres particularités : la redingote et le haut de forme.
Quand un médecin est connu depuis longtemps, il devient presque un homme ordinaire, ayant peu d'autorité, et les malades ont besoin qu'un signe rare leur garantisse qu'ils sont soignés sévèrement ; les médicaments prescrits n'ont qu'une importance secondaire, la décoration est une chose plus sérieuse.
D'un autre côté, il faut ménager l'amourpropre de la clientèle du bureau de bienfaisance; derrière notre docteur, toujours quelque mécontent récrimine : « Je suis pourtant assez vieux pour être soigné par un médecin décoré 1 »
Et puis, l'esprit de justice pousse aussi aux réclamations ; en effet, on ne voit pas bien pourquoi le médecin d'ici ne serait pas décoré comme celui de l'arrondissement voisin, attendu que notre quartier en vaut bien un autre et que, pour le nombre des maladies et pour leur gravité, nous sommes plutôt en avance sur les autres parties de Paris.
La preuve de notre bon droit, c'est que le docteur Boudechoux n'arrête pas de courir en visite, nuit et jour, au point que parfois on ne le
rejoint qu'après la guérison ou la mort des gens.
Dernièrement je suis allé le chercher trois fois, pour mon petit frère qui dépérissait d'avoir avalé un bec de plume en fer. Eh bien, le docteur était agrafé dans une maison où se trouvaient vingt-deux enfants atteints d'une rougeole maligne. Alors, inutile de quitter ; il est resté deux jours et deux nuits dans l'escalier, allant d'étage en étage, de porte en porte. On lui avait mis une chaise sur le palier do l'entresol, où il se reposait un peu et avalait une portion aux heures des repas.
Enfin la décoration servirait à le faire reconnaître dans certaines circonstances, — et cela éviterait bien des désagréments à beaucoup de monde et même à des sergents de ville.
Par exemple, la nuit, on le prend pour un commis ou un employé quelconque, dans les coins d'ombre du boulevard extérieur. (J'ai vu le cas plusieurs fois, où l'ayant éveillé d'urgence vers le minuit, il filait devant moi comme un dératé). On lui parle au passage ; quand il entend, il répond : « Mes pauvres enfants, je suis trop vieux. » Alors, cela suffit, on le laisse on paix, il a soigné tout ce mondc-h'i, on se