LE MARCHAND DE MORTS
« Uan plan, plan, taralala !
« I.o marchand de morts est à
« La porte.
« Venez voir, sages et fous, (( La marchandise qu'il vous
" Apporte.
« Tara ta ta, ran plan plan !
« Jamais il ne laisse en plan
« Personne.
« Tambour voilé, clairon clair, « I/air de la retraite est l'air
« Qu'il sonne.
« Ran plan plan, le tambour noir, « Taratata, l'entonnoir
« De cuivre, « Comme leurs accents sont gais « A tous les gens fatigués
« De vivre !
« Venez tous ! Profitez-en !
« Tous, aussi bien paysan
« Que prince, « Quiconque se sent fourbu « Et veut être un verre bu
« Qu'on rince !
« J'ai des morts pour tous les goûts, « Et pas cher ! Même aux grigous
« J'en case.
« J'en ai gratis pro Deo.
« Venez voir, hého ! hého !
« L'occase ! »
Ran plan plan, taratata !
Ainsi le marchand chanta.
« Qu'il chante ! »
EPILOGUES 347
Dirent les giieux. « Grand merci !
« r.a vie est-elle donc si « Méchante? »
Mais en revanche tous ceux Dont le destin paresseux
S'écoule A ne rien faire, gavés, Tous ceux-là sont arrivés
En foule.
Tous lamentables et las, Même, sous leurs falbalas,
Les belles Dont les sourires moqueurs N'ont jamais trouvé de cœurs
Rebelles,
Même les plus gras rentiers Qui passent des jours entiers.
Moroses, A se tourner dans leurs lits Sans y rencontrer des phs
De roses,
Tous ces mangeurs d'ortolans Sont venus, les yeux dolents,
L'air rogue, La bouche en cul de poulet, Traitant leur vie au complet
De drogue.
Oui, leur vie au cours serein.
Qui d'or sur or, brin à brin
Est faite.
Leur vie oii rien ne manquait.
Leur vie, éternel banquet
En fête,
Leur vie et toutes ses fleurs.
Ils n'y trouvaient que douleurs
Et fièvre.
Jugeant qu'elle les trompait Et ne valait pas un pet
De lièvre.
Et chacun d'eux sans remords Criait au marchand de morts :
« Viens vite !
EPILOGUES . :]'iU
Fais-moi mourir, bon marchand.
La mort, que je vais cherchant, « M'évite. »
Le marchand a répondu :
« Chacun aura tôt son dû. »
Puis grave, Il a dit : « D'abord, pourtant, « Qu'en vous mon verbe important
a Se grave.
« Je veux vous faire un sermon f« Et vous apprendre comme on
« L'appelle, « Cette mort chère aux vaincus « Qui viendra vous mettre aux culs
« La pelle.
« On meurt, sûr, puisqu'on est né ; « Mais des morts, des morts, j'en ai
« Séquelle, « Et dans le tas à loisir « Encore doit-on choisir
« Laquelle.
3bO LA BOMBARDK
« Or je vous blâme en ceci, « De désirer raccourci,
« Très vite, « Trop vite, en gloutons, en fous, « L'instant suave où je vous « Invite.
« La douce mort, qui rend coi,
« Vous l'aimez. Bien ! Mais pourquoi
« Si brève ?
« Rêvant l'heure du berger, « Pourquoi ne pas prolonger
« Ce rêve ?
« La mort est un vin de prix, « Faut-il, sans avoir repris
« Haleine, « Avaler d'un trait bovin « La coupe qui d'un tel vin
« Est pleine ?
« La déguster en l'aimant « Ne serait-il pas vraiment « Plus sage,
« Pour écouter la chanson « Lente qu'elle chante en son « Passage?
« Êtes-vous de mon avis ?
« Certe. Eh bien ! Soyez ravis;
« Car cette « Exquise mort de gala, « Je vais vous en donner la
« Recette.
« La mort très longue, la mort « Où l'heur de mourir vous mord
« Sans trêve, « La mort douce à vos dégoûts « Et qui boit par petits coups
« Son rôve.
« La mort dont vous, les gavés, « Las de vivre, voiis avez
« Envie, « La mort à chaque moment, « Son nom est tout simplement
« La vie. »
3o2 ' LA BOMBARDE
Et le marchand rigolo
Les laissant le bec dans l'eau,
L'œil morne, Retourne vers les vrais las, Ceux qui ont pour matelas
La borne ;
Ceux dont les crocs hasardeux Ne mangent qu'un jour sur deux
A peine ; Qui jamais, jamais n'ont eu D'un à-panse-que-veux-tu
L'aubaine ;
Ceux dont les amours maudits Font grouiller les noirs taudis
De gosses, Ramastiqueurs de mégots, Malandrins et mendigots
Précoces,
Les va-nu-pieds, meurt-de-faim.
Sans-logis, tous ceux enfin Que serre.
Serrant on ne sait jusqu'où, Par le ventre et par le cou, Misère,
Tous ceux qui devraient bénir Le vieux marchand de finir
Leur vie, Et que pourtant vainement A mourir son boniment
Convie.
Car tous, malgré ses discours, Répondent : « Les jours sont courts,
« Bernique ! »
Et pleins d'un amour profond De vivre, à la mort ils font
La nique.
Le marchand point n'insista, Ran plan plan, taratata,
Lanlaire ; Mais il dit : « Allons-nous-en ! »
D'ailleurs, il n'était pas en
Colère ;
3o4 LA BOMBAIIDE '
Car ce bon vieux qui, Joyeux, Avec une flamme aux yeux.
Ravie, Ran-plan-plan-taratatait, Ce marchand de morts, c'était
La Vie.