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LES DEUX PARADIS

A la porte du manoir,-

Dans le froid et dans le noir,

Sous son froc qui s'etiiloque,

Un vieux moine est arrêté.

Sa barbe, tout d'un côté

Flotte au vent comme une loque.

A son flanc, un chapelet

Pend ; à son nez violet,

Un autre, en glaçons, breloque.

Par le judas, le portier Lui dit : « Retourne au moutier, (( Puisque Taumône on fa faite.

« A quoi bon voir nos barons.

LA UOMUARDE

(' Montrer à leurs ventres ronds u Ton ventre plat de prophète ?

« Pourquoi rester là, têtu?

« Moine, moine, que veux-tu?

— Je veux faire aussi la fête. »

« Seigneur, un vieux moine est là, « Demandant place au gala.

— De par Dieu, qu^on la lui donne 1 Et quand le moine est entré.

Dans le grand fauteuil doré

On l'assied près de Sidone La flamboyante putain, Qui lui dit : « Prends du festin <. Ta part à bedon-bedonne.

— A tous ceux qui sont ici.

« Dames et barons, merci 1 >' Fait l'autre en séchant un verre D'un seul trait à rouge-bord.

« Festoyons donc ! Mais d'abord, « Devant vous que je révère, « Laissez-moi dire pourquoi « J'ai de mon couvent si coi « Renié la loi sévère.

« Voici quelque quarante ans

.' Qu'au beau temps de mon printemps

« J'y suis entré plein de zèle

« Pour le service divin,

'. Renon<;anl à tout, le vin,

« La pitance et la donzelle,

« Afin qu'au paradis bleu

'. La Sainte Gloire de Dieu

« Daignât m'appeler vers elle.

« Or, un scrupule m'a pris :

« Est-il juste, le mépris >< Qu'on a de chose inconnue?

<( Non. Aussi, rompant mes vœux, <' Une fois au moins je veux, « Malgré ma tête chenue, « Goûter à ces plaisirs vains, « Les bons plais et les bons vins « Et la chair de femme nue.

a Si je les trouve en effet

« Pareils au tableau qu'en fait

« Notre prieur à son prône,

« Joyeux je dirai que j'ai

« A l'aveugle bien jugé,

« Les jaugeant juste à leur aune.

« Et que perdre ra, c'est peu, « Pour voir au paradis bleu « Dieu sourire sur son trône.

<( Si par contre il m'advenait

u De découvrir que ça n'est

« Pas si piteux qu'on le prêche,

« Si je sens tout mon gosier

'< En buvant s'extasier

« Que le vin ne soit pas rèclie,

«- Si mon sexe reverdi

'- Se prend à marquer midi

« Au baiser dune peau fraîche,

'( Alors, connaissant le prix « De ça que j'eus en mépris, « Je serai d'autant plus brave « De le mépriser toujours, « Et jusqu'au bout de mes jours « J'irai remettre à l'entrave, « Pour gagner le paradis, « Ma panse et mon vieux radis « Redevenu pauvre rave. »

Quand il eut ainsi parlé, Ayant le palais pelé,

Nouveau verre emmagasine ; Puis, la serviette au menton, Gueule prête au gueuleton, yez tourné vers la cuisine, Avec grâce et majesté Dit le Benedicite.

En embrassant sa voisine.

On en était aux chansons.

« Mais, ma foi, recommençons ! -»

Fait le seigneur charitable.

(( Le laisser tout seul dîner,

« Et nous, tristes, ruminer

« Comme des bœufs à l'étable,

« Serait indigne de lui

« Qui chez nous perd aujourd'hui

'< Son pucelage de table. »

Et chacun approuvant ça,

Le repa= recommença.

D'abord, deux soupes superbes :

Un hoche-pot au miton

Et le potage breton

Nommé de congre aux six herbes.

Puis, des hors-d'œuvre de choix :

Saucissons, concombre, anchois, Tas de crevettes en gerbes.

Aux poissons le premier tour !

Un plat d'or : rougets autour D'un grand homard écarlate.

Sur un plat vert, à côté.

Deux bars, un saumon truite Qu'un hachis d'huîtres dilate.

Et, sur un plat d'argent blanc, Trois dorades dont le flanc.

Gonflé de laitance, éclate.

Soupes, hors-d'œuvre et poissons Font verser aux échansons Les vins de topaze et d'ambre, Yquem, Xerez, Marsala, Madère, et, par-ci par-là, Brûlant comme du gingembre, Un doigt de très vieux cognac Aussi doux dans l'estomac Que le soleil en Décembre.

Les appétits s'aiguisant Vont s'attaquer à présent Au bataillon des entrées :

Ragoûts cuits sur les lisons • A feu lent, cuisons-cuisons, Roux, onctueuses purées, Sauces courtes, lourds coulis.

Oignons s'écrasant en lits, Daubes et galimafrées.

C'est, après un miroton, La braisxide de mouton, La poitrine et les éclanches, L'échiné et les deux gigots, Sur lesquels les haricots Font de jaunes avalanches.

Flocons d"or larmes d'argent Par les gousses d'ail nageant En croissants de lunes blanches.

Puis, deux ténébreux civets,

Quatre canards aux navets.

Six langues à la carotte,

Des tripes !... « Holà ! Sifflons

« D'autres vins que les vins blonds ! »

Avait dit le moine « Crotte î

(( Nous faut du rouge, et du frais !

« De ceux qu'on lampe à longs traits,

« Non plus de ceux qu'on sirote ! «

go L A B 0 .M B A R D E

Et pour se curer les crocs Buvait à même les brocs, Soufflant comme un qui déboise, Buvait les crus sans dangers, Les clairs Beaujolais légers, Ou les petits vins d'Amboise, De Chiuon et de Bourgueil, Lesquels n'ont pas d'autre orgueil Que de fleurer la framboise.

« Maintenant, passons aux rôts ! »

Dit le moine entre deux rots.

« Mais n'omettons, je vous prie, a Quelques légumes avec.

« Sans eux, le rôt semble sec.

« A leurs sucs il se marie .

« Et non plus n'oublions pas a Que la fin d'un fin repas « De salades soit fleurie. »

Et voici, sur des réchauds,

Petits pois, culs d'artichauts

En barigoule et tortue,

Choux verts, choux blancs, choux mignons.

Céleris et champignons,

Puis la barbe, la laitue,

Le chicon, le pissenlit, Cependant, qu'on établit Au mitan une statue,

Un veau rôti tout entier,

Au-dessus dun bénitier

Creux comme un nombril d'ogresse

Et plein d'un jus gras fumant,

Veau devant qui, saintement,

Le moine, fou d'allégresse,

A crié : « Prosternons-nous !

« C'est le veau d'or 1 A genoux î

« Alléluia pour sa graisse ! »

Sans compter que, très plaisants, Six chapons et six faisans.

Deux côtes de bœuf sanglantes.

Trois lièvres, râbles lardés, Trois filets de porc en dés.

Et vingt cailles succulentes, Au bord du plat en ourlet Egrènent leur chapelet Pour oraisons avalantes.

Chapelet dont chaque Ave D'une rasade est lavé,

Les grands crus entrant en ligne, Bordelais et Bourguignons, Rouges et chauds compagnons Dont le vaillant moine est digne, En buvant tant, que son nez Semble à ses yeux étonnés Fleurir comme un pied de vigne.

Et, tandis que tous, lassés, Dès longtemps en ont assez, ïMi, de faim, de soif égale, A tout rend toujours raison; De tout, vin, chair, venaison.

Sans faire ouf il se régale, Disant : « Voici quarante ans, « De Carême en Quatre-Temps, « Que mon ventre a la frinsale.

Fruits, flans, gâteaux en décor.

Longuement il bouffe encor.

« A présent, plus qu'un hommage,

Dit-il, « et pour terminer,

« Au bouquet de ce dîner,

« Le vénérable fromage ! »

Il le fait, boit du Gorton ;

Puis, s'essuyant le menton,

Gémit : « C'est tout? Quel dommage! »

Mais Sidone, raccolant, Dit : « Gomme il est peu galant 1 « As-tu donc oublié, moine, « Qu'il te reste, Dieu merci, « A goûter encor ceci ? »

Et, rougissant en pivoine.

Se retrousse et fait voir son...

Dont le moine eut grand frisson Et le poil droit sur la couenne.

« Soit, dit-il, peau contre peau !

« Je planterai mon drapeau « Dans ta brèche, ô citadelle ! »

Et donc, il l'emporte au lit. Mais comment il y remplit Douce besogne auprès d'elle.

Je n'en sais rien ; car ce n'est, Pendant qu'il paillassonnait.

Pas moi qui tins la chandelle.

Tout ce que je peux vraiment Vous dire, c'est qu'en aimant Il dut être autant d'attaque

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