‹ La BombardeChapitre 19 sur 62 · i> A iJurvHAUDt · texte numérisé non relu

i> A iJurvHAUDt

LE DERxXIER RÉVEILLON

Par ce temps de gel et de bise Violaçant ton nez pointu, Sous le sac mince en toile bise Dont ton maigre corps est vêtu Et dont l'un des coins rabattu Te nimbe d'une capeline, 0 pauvre vieille, oii t'en vas-tu, Les yeux fous, la bouche câline?

Vieille, ne ferais-tu pas mieux D'être chez toi, dans ta chaumine.

Auprès du grabat oii ton vieux, Exténué par la famine.

Touche à l'étape qui termine

Pour ses pieds las, pour ses pieds froids, La route éternelle où chemine Son éternel chemin de croix?

0 vieille, c'est là qu'est ta place,

Pendant sa nuit sans lendemain,

J*our qu'à son regard qui se glace

Parle un dernier regard humain.

Et pour qu'au bout du long chemin

Fait tout avec toi, son ancienne,

Il sente encor trembler ta main,

Comme aux jours d'amour, dans la sienne.

0 vieille, vieille, il n'est que temps, Uetourne auprès du grabataire !

Voici ses doigts tout tremblotants ; Sa voix, qui t'appelle, s'altère; Les mots bientôt y vont se taire.

Changés en râles sanglotants ; Ses yeux ont déjà le mystère De l'aube des derniers instants.

0 vieille, vieille si têtue, II te veut, ne l'entends-tu pas ?

Ta lâche absence qui le tue Double l'atTre de son trépas.

Reviens vile, reviens là-bas, Avant que son àme s'envole !

Où t'en vas-lu, pressant le pas, Et souriante, ô vieille folle ?

La vieille, par le gel qui mord Et la bise aux pinrures sourdes, S'en va ramasser du bois mort Qu'elle arranize, de ses mains gourdes.

En fagot de lourdes falourdes, Y joignant bientôt les fardeaux ■ De deux bûches encor plus lourdes Sous quoi i>loie et craque son dos.

Puis au cabaret où rougeoie L'àtre du prochain réveillon, Au cabaret qu'emplit la joie Elle entre, triste penaillon, Et mendie un peu de billon En chantant d'une voix éteinte Parmi le riant carillon Qui dî'jà sur les pintes tinte.

Les gens sûrs d'être bientôt soûls Ne sont pas trop durs à l'aumône. - Sou par sou, la vieille a dix sous,

Dix vieux sous de vieux billon jaune.

Alors, au gras patron qui trône Derrière son boudin tout prêt, Elle dit : « J en veux un (|uart d'aune. « Plus un setier de vin clairet. »

— Tiens ! voyez-vous ça, la gouliafTe »

Fait-il, et chacun s'esclafî'ait.

Mais la vieille, elle aussi, s'esclaffe :

« Eh bien ! quoi ! Gouliaffe, en effet !

« C'est possible. On n'est pas parfait 1

« D'ailleurs, je paie, hein ! bons apôtres !

« Puis, après tout, Xoël est fait

0 Pour les gueux comme pour les autres. »

La vieille dans son gorgeret Met à la place la meilleure La topette de vin clairet Et le bout de boudin qui fleure Le chaud régal de tout h l'heure ; Puis, rechargeant son faix pesant, Sous la bise dont son nez pleure Elle s'en retourne à présent.

Est-ce ton nez qui pleure, ô vieille ? Non, non ! Maintenant j'y vois mieux.

l-''^ LA BOMBAllDE

Pauvre bonne vieille pareille Eu misère à ton pauvre vieux.

Ce qui pleure, ce sont tes yeux, Et des pleurs d"extase infinie.

En songeant au réveil joyeux Dont va fleurir son aeonie.

D'aucuns pourront trouver mauvais Ton désir et d'une àme basse ; Ils penseront que tu devais, A l'heure où ton homme trépasse, Aller lui querre une autre grâce Et dun réconfort plus divin Ou"un peu de cochonnaille grasse Arrosé d'un verre de vin.

Sans doute ont-ils raison ; et, certe, Je ne discute pas contre eux.

Je conte, ici, point ne disserte.

Le vœu de ton cœur généreux Fut-il ou non malencontreux ?

Qui le sait, en fasse des gloses !

Mais moi je sais qu'aux malheureux Il faut pardonner bien des choses.

Or ton pauvre homme était de ceux Qui dès Tenfance ont triste mine, De ces éternels malchanceux Que la faim sans fin ronge et mine Ainsi qu'une lente vermine, Et qui n'ont pour seul bien réel Qu'un jour de trêve à leur famine, Une fois par an, à Noël.

Et tu pensas, dans ta simplesse, Puisque Noël était venu, Qu'avant de tomber en faiblesse Pour s'en aller, tout seul, tout nu, Dans le noir pays inconnu, R en vraiment ne pouvait paraître Plus nécessaire et plus chenu Que son réveillon au pauvre être.

Et sans doute le bon >'oël.

Le grand-papa qu'on représente

Barbe blanche, yeux couleur du ciel,

Rire aux lèvres, main bienfaisante,

A trouvé ta conduite exempte

De blâme en ce jour de bonheur,

Et n'a pas jugé malplaisante Ta fai^on de lui rendre honneur.

Car à tes vœux, ô pauvre vieille, Regarde comme il condescend.

Il fait pour toi cette merveille Qu'à ton retour le trépassant Renaît à la vie et se sent Repris de soif et de fringale, Et du bon boudin noir au sang Et du vin clairet se régale.

Et >'oël fait même encor mieux.

Ton bois mort dans la cheminée Flambe d'un tel feu que ton vieux En a la tête illuminée.

Et sa face parcheminée Refleurit, parmi les poils blancs.

Des roses de la prime année Où s'unirent vos doigts tremblants.

Et ?soël fait mieux même encore.

Pour que votre autour soit pareil A la beauté qui vous décore,

Pour que votre dernier sommeil S'endorme sous un dais vermeil, Il dit au feu : « Flambe, flamboie !

« Plane au-dessus d'eux en soleil, « Soleil d'amour et feu de joie ! »

Et le feu grandit, monte encor,

Et la pauvre noire chaumière

N'est bientôt plus que pourpre et qu'or,

Et sa tristesse coutumière

Se change en palais de lumière

Où l'ange des trépas heureux

Brandit une rose trémière

Que soutient un lys amoureux.

Et dans ton sac en toile bise

Lorsqu'on t'a trouvée au matin,

Pendant qu'au gel et par la bise

Tintait TAngelus argentin,

Près de ton vieux, mort au festin

Consolateur de tant de jeûnes.

Tu souriais à ton destin,

Pauvre vieille aux yeux toujours jeunes î

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