‹ La BombardeChapitre 26 sur 62 · TROP-BEAU-POUR-RIEN-FAIRE · texte numérisé non relu

TROP-BEAU-POUR-RIEN-FAIRE

Quand il naquit, si beau, son père Dit, tout gonflé d'orgueil : « J'espère « Qu'en v'ià n'un beau, d'petit Jésus ! « Sa mère ajouta, l'àme en fête :

« Sûr, c'est l'ouvrage la mieux faite « Des quatorze enfants que j'ai-z eus.

« Mais comment l'appeler? » fit-elle.

11 était d'une splendeur telle !

Aucun nom ne les contenta.

Elle dit enfin : « Je préfère

« L'appeler Trop-beau-pour-rien-faire. »

Et c'est le nom qui Imi resta.

AUJOURD HUI ET DEMAIN IGo

Or, à Tage où ces petits anges

N'ont d'autre travail dans leurs langes

Que de téter et lâcher Teau,

Sa vieille mère étant modèle,

Lui, pauvret, il posa près d'elle.

L'aïeule et l'orphelin, tableau !

Souvent même, il posa sans elle Entre les bras d'une donzelle Dont les seins n'avaient pas de lait.

La Vierge et l'Enfant dans l'étable î Et lui, nu, tout nu, lamentable.

Et taloche quand il gueulait.

Puis vint le temps où dans la rue La marmaille libre se rue.

Lui ne l'eut point, ce bon temps-là.

Toujours la pose impitoyable !

Toujours trop beau, c'est bien le diable ! Si beau, qu'un soir on le vola.

Et le voici dans la baraque

D'un saltimbanque, où son corps craque,

Où ses membres estropiés

Sont, SOUS le poing qui les dislaque, Flétris, tordus comme une loque, Travaillant de la nutfue aux pieds.

Et lorsque ensuite sur l'arène, Avec sa grâce souveraine, Fort, mais sans effort, il paraît, Dans les tours les plus diftlciles Il a l'air, pour les imbéciles, D'un bel oisif qui se distrait.

Son lier nonchaloir, nul ne pense Qu'il est la triste récompense De turbins longs et meurtriers.

« Penh î dit Prudhomme utilitaire, (( Il eût fait un beau militaire.

(' Mais c'est si mou, ces ouvriers î >

Même aux yeux du peuple qui l'aime, Il passe un peu pour une llemme, Gouapeur moins homme que gamin, Artisse, quoi ! batteur de Hanche, Cheveux trop bouclés, peau trop blanche, Main trop propre et poil dans la main.

aujourd'hui et demain 16'

Et pour prix de tant de journées Apres, terribles, acharnées Il obtient ce mot : « Dégourdi ! »

C'est tout. Mais le traiter eu frère, Pas un n'y consent, au contraire, Parmi ces faiseurs de lundi.

Qu'il travaille en bête de somme, On ne le sait que s'il s'assomme Ou s'éventre en un grand écart.

Encor d'aucuns, à rouge trogne, Disent-ils : (^ Pas chançard, Tivrogne Quand il saigne sur un irancard.

Ainsi, saltimbanque ou modèle, Trop-beau-pour-rien-faire, fidèle A son nom si bien démenti, Jusqu'à seize ans peina sans cesse.

Advint alors qu'une princesse Le vit et le trouva gentil.

Princesse, entendons-nous, de celle:

Qui ne furent jamais pucelles Que pucelles comme chausson,

De celles, ma bonne ma chère, Dont la porte est porte cochère Et dont les culs sont Técusson.

Mais princesse, enfin; car n'importe Qu elle eût au-dessus de sa porte Armoirie ou gros numéro; En princesse elle fit l'offrande, Ouvrant sa porte toute grande Pour zéro franc, moins que zéro.

Moins, certes, puisqu'au pauvre hère, Toujours dit Trop-beau-pour-rien-faire, Galamment elle fit l'honneur De lui payer son jour de manque, Si bien que Thumble saltimbanque Se réveilla fier souteneur.

C'était la pâtée et la niche,

Soit ! Mais être, comme un caniche,

Caressant du soir au matin.

Et caressé ; n'avoir la frousse

Ni des pantes, ni de la rousse ;

De caniche passer mâtin ;

aujourd'hui et demain 169

Rester le mec qui le mieux fringue, Roi des Terreurs, coq du bastringue, ^ Toujours prêt, droit sur ses ergots; Les nuits qu'on est trop en ribote, Rouler de gnons en coups de botte.

Conduit au bloc par les sergots ;

Être d'aplomb, dautor, de taille

A ne jamais perdre bataille

Dans la rue aussi bien qu'au pieu ;

Tous ces trucs, si tu te figures

Que ce sont là des sinécures,

Ah ! fichtre ! Ah! foutre 1 Ah! nom de Dieu !

Mais les gas des plus hautes mines,

Les plus rudes mineurs des mines,

Les mieux cuirassés des marins,

Tous, à ces besognes atroces

Deviendraient des veaux et des rosses.

Sans flamme aux yeux, sans moelle aux reins.

Telle est l'existence sévère

Que mena Trop-beau-pour-rien-faire,

Toujours peinant, jamais geignant,

Et toujours, malgré soiT courage A ne pas refuser l'ouvrage, Traité de lâche et de faisnant.

Faignant, lui ! Lui, lâche! Infamie 1 Un soir, on rafla son amie.

Emhallée ! Ouste ! A Saint-Lago !

Ainsi tombé dans la mélasse, Qu'auriez-vous fait, vous, à sa place ? Lui, sans honte, il fut mendigo.

Oui, dans sa débine complète, Pour qu'elle eût un peu de galette, Quelques maigres douceurs là-bas.

Lui, se grimant en cul-de-jatte, 11 tendit brajement la patte Aux sous qu'on ne lui donna pas.

Rampant, sautelant, misérable.

Talons aux fesses, ventre au ràble, Il s'écrasa des jours entiers Prostré dans sa posture immonde...

Connaissez-vous de par le monde Beaucoup de plus cruels métiers ?

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Lassé de ce hideux martyre, Il se fit voleur à la tire.

Encore un travail, celui-là ! Essayez, vous, monsieur Thabile, Et vous saurez quels ilôts de bile En Texerrant il ravala.

Être le chasseur tout ensemble Et le gibier, que vous en semble?

Guetter et se sentir guetté !

Croyez-vous que c'est plein de charmes Et que les plus tristes gendarmes ?s'ont pas un peu plus de gaîté?

Sans compter que grinchir, bien vite A risquer plus ça vous invite.

C'est de voler qu'on a dessein ; Mais un beau jour le volé bouge; Il veut se défendre ; on voit rouge ; Et de srinche on est assassin.

Ah ! pour le coup, monsieur rhonnêle.

Avouez-le, la chose est nette.

Ce n'est œuvre de rien-fouteur.

Parmi vous, je dis des plus crânes, Pour le sauter, ce pont aux ânes, Combien seraient à la hauteur ?

Il le fut, Trop-beau-pour-rien-faire.

Il connut l'heure où Ton enferre La gorge ouverte d'un passant, E ce râle aux glouglous funèbres, Et la fuite dans les ténèbres, Et les pieds dans le sang glissant,

Et les bouges d'où l'on s'ensauve, Effaré, traqué comme un fauve, Quand la peur au ventre vous mord, Et qu'on sent fondre ses entrailles En voyant surgir des murailles Le geste menaçant du mort.

Il connut son dernier refuge Trahi, l'agent narquois, le juge Qui vous passe à son laminoir, L'attente, si longue et si brève Avec toujours le même rêve Dans la nuit blanche et le jour noir.

Il connut la lutte inutile, L'espoir que chaque heure mutile, L'angoisse où l'on vit doublement, Triplement, infiniment, ivre D'avoir sans repos à revi\Te Toute sa vie à tout moment.

11 connut la folle torture

De la mort encore future

Et quasi présente pourtant,

Après la sentence rendue,

Quand arrive à marche éperdue

L'instant, l'instant, l'horrible instant :

Il vient. Il va sonner. Il sonne.

Le col du condamné frissonne.

Le vent du matin lui parait Sur sa chair nue et déjà roide Donner de son haleine froide Un premier coup de couperet.

Voici la Veuve et son ministre, La Veuve à la gueule sinistre Qu'il faut baiser. En rechignant

11 la baisa, la noire goule.

E(, toujours sans pitié, la foule

Cria : « Fc.iinantl Faignant ! Faignant! )>

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