UNE SAINTE
De mon cœur blasphématoire Eteignant les rouges cris, Je vais en vers doux et gris Vous raconter une histoire Religieuse, exigeant Des mots d'azur et d'arcent.
C'est une histoire ignorée
Et qui devrait, à mon sens.
Fleurir et fleurer l'encens
Dans la Légende dorée.
Mais ma Sainte n'y est point.
Couronne au front, palme au poing.
Sainte, pourtant, et réelle, Et martyre au long devoir !
Coupable ? Vous allez voir Si ce ne fut malgré elle.
Criminel, on ne l'est pas.
Quand le crime est sans appas,
Or ma Sainte lamentable En vivant aux mauvais lieux N'eut jamais le cœur joyeux Comme la vache à l'étable, Mais y mangea sans repos Des serpents et des crapauds.
Pas de mère, ni de père 1 Pas de nid ! Enfant trouvé, Un matin, sur le pavé 1 A douze ans, ça fit la paire Avec un autre enfançon Qui chantait même chanson.
Direz-vous que ça s'écarte
Du droit chemin? Quel chemin ?
Qui l'y mena par la main ?
A seize ans, c'était en carte, Et ça faisait son métier Gomme toi le tien, rentier.
Avec cette différence Que ton sort, à toi, t'est cher, Tandis qu'elle, pauvre chair, Le sien, c'est désespérance; Mais pas plus, en vérité, L'un que l'autre, mérité.
Crois-tu qu'elle aimait les hommes?
A l'heure de s'assoupir, Rappelle-toi son soupir.
Alors, c'était pour les sommes Qu'elle fourrait dans son bas ?
Et l'autre rentier, d'en bas !
Penses-tu que du rapace Les trois mentons en fruits mûrs Sont gras de lécher les murs ?
Tout l'or de la fille y passe, Et son ventre et ses tétons, Pour nourrir ces trois mentons.
Mais, cliut ! Assez de satire !
J'oubliais le ton promis
Et qu'en blanc je me suis mis
Pour raconter le martyre
De ma Sainte, en Fouvrageant
De mots d'azur et d'argent.
Et donc notre infortunée, L'esprit mort, le corps mai^tyr, Vit, sans en pouvoir sortir, Dans l'ordure où elle est née.
Mais quoi ! Rien ne lui défend D'y garder un cœur d'enfant.
Et telle on l'a pu connaître, Ayant pour unique ami Un oiseau chanteur parmi Quelques fleurs à sa fenêtre, Et, quand un pauvre au-dessous Pleurait, lui jetant des sous.
Elle pleurait elle-même
Sans savoir pourquoi, souvent ;
Et souvent aussi, rêvant.
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Disait : « J'aimerai qui maime 1 Mais toujours à son chevet C'est l'autre qu'elle trouvait,
L'autre, l'impitoyable autre, Nouveau toujours, et pourtant Toujours pareil, qui s'étend Sur le lit, au rut s'y vautre, Et part comme il est venu.
Toujours le même inconnu.
Quelquefois, la triste folle.
Elle croit l'avoir trouvé Celui qu'elle avait rêvé Et vers qui son cœur s'envole.
Oli ! l'espoir, l'essor fougueux !
C'est un de sa race, un cueux.
Mais, las! quel réveil atroce I Au lieu d'un Prince Charmant C'est un mauvais garnement Qui la gruge et qui la rosse.
L'autre payait; lui, prend l'or.
Chair vendue, -encor ! encor !
Et malgré tout, rinnocenle Restant bonne sans regret, A qui près d'elle souffrait A jamais compatissante, A tous, même à l'animal, Rendait le bien pour le mal.
Afin qu'elle fût très Sainte Et connût les sept douleurs Et tout le trésor des pleurs, Advint qu'elle fut enceinte Et que le fruit de son sein Eut pour père un assassin.
Déjà vieille, avec courage
Elle accepta le petit
Plein d'un féroce appétit
Et se remit à l'ouvrage,
Humble, douce aux hommes soûls,
Prostituée à dix sous.
Et l'enfant du hideux père, Lui-même encor plus hideux, Prit les sous, se nourrit d'eux,
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Puis grandit, cœur de vipère, Et de sa mère aux poils blancs, Fut le mec, les poings sanglants.
Sanglants à cogner dans elle, Quand elle ne gagnait pas Assez pour les trois repas Dont il gavait sa donzelle.
La mère prenait les siens Dans la rue avec les chiens.
« Ta belle est-elle contente ? »
Disait-elle, « Et toi, mon fî ?
« Est-ce bien? Ai-je suffi ?
« Oui ! Tant mieux ! » Et l'impotente
Continuait son métier,
Comme toi le tien, rentier.
Si bien qu'un jour de décembre Son fils, revenant pochard En masque de balochard, La retrouva dans sa chambre, Morte sur le lit sans draps,
Ses genoux ouverts en cercle, Au cercueil pour les caser, Le fils osa les briser Et s'asseoir sur le couvercle.
Et quand il eut fait cela, Soudain la Sainte parla.
Et d'une voix douce et tendre :
« Fils, dit-elle, sois béni !
« Mon long martyre est fini.
« Enfin je vais donc m'étendre,
« Grâce à toi, mon bien-aimé,
« Les pieds joints, et tout fermé ! »
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