LA VEUVE
Cette histoire n'est pas très neuve,
Chère amie, et je me défends
De vous donner comme esbrouffants,
Rares, valant qu'on s'en émeuve,
Chantables sur des olifants.
Les dits et faits de cette veuve
A propos de ses deux enfants.
Si vous voulez plus drôle qu'elle, Aux rigolos demandez-la.
Moi, je veux conter celle-là Loin des gais et de leur séquelle, Sans traits fins, sans mots de gala, Banale et triste, telle quelle.
Au vent d'hiver prenant le la.
C'est en plein hiver, fin Décembre, Au temps, madame, où votre main Se teinte d'ombres en carmin Devant un bon feu d'or et d'ambre.
Qu'elle, sa môme et son gamin Se trouvaient sans feu dans la chambre Et sans pain pour le lendemain.
Pendant des jours et des journées, Des mois aussi longs que des ans, La pauvre femme, aux reins pesants D'espérances exterminées.
Avait en fille d'artisans Lutté contre les destinées A coups de labeurs épuisants.
Neuf jours pleins toutes les neuvaines!
Et ni Dimanches ni Lundis !
C'était comme je vous le dis.
Et cependant, besognes vaines !
Car, avant les petits grandis,
Elle, à bout de sang dans les veines,
Sentit tous ses membres raidis.
Ses bras, leur unique ressource, Ses bras lassés, ses bras perclus.
aujourd'hui et demain 18.'
Ses mains sèches aux noirs calus,
Ses pieds morts créternelle course,
Son cœur où d'invisibles glus
Congelaient le sang à sa source,
Bras, mains, pieds, cœur, n'en pouvaient plus.
C'était la fin, certaine et brève.
Pour elle, bien ! Les miséreux N'ont souvent que ce jour d'heureux, Et la mort est leur seule trêve.
Mais les deux petits ventres creux.
Si, les lâchant, la maman crève.
Eux, que vont-ils devenir, eux?
Ah ! voilà sa pire agonie !
Ils sont si faibles ! Lui, l'aimé,
Combien peu gaillard, mal germé.
Pâle et la prunelle ternie !
Et la fillette, brin de mai
A la fleur déjà racornie
En bouton à peine formé !
Pousseront-ils, la mère absente ?
Et, s'ils poussent, dans quels effrois.
Sous quels cieux noirs, mornes et froids !
Vrai, se peut-il qu'elle y consente, A leur léguer, sans autres droits, Ses droits d'éternelle passante Par l'éternel chemin de croix?
S'ils poussent, si le sort prospère " Leur épargne la mort de faim, Que seront-ils quand même enfin?
Hélas ! tout le mieux qu'elle espère Pour lui, son chou, son Séraphin, C'est d'être, comme le grand-père Et comme le père, biiiin.
Pour la fille ? Qu'elle s'échine Jour et nuit, n'ayant de répits Qu'en des rêves mal assoupis.
Qu'elle soit la gueuse qui chine, La vache à lait vidant ses pis, Machine à turbiner, machine A faire des enfants, ou pis.
Elle, aimait ses loupiots ! La preuve, Elte sut la donner, je crois.
Ça voit clair, ces cerveaux étroits !
Les laisser, comme elle, à l'épreuve De l'éternel chemin de croix.
Elle s'y refusa, la veuve.
Mieux valait mourir tous les trois !
Elle prit ses quelques défroques,
Le fond du matelas dernier,
La lanterne du chiffonnier,
Des riens, des criques et des croques.
Et, vendant tout au charbonnier.
Pour prix de ces suprêmes loques
Eut du charbon plein son panier.
Je vous l'avais bien dit, cher ange.
Cela n'est guère original.
L'esptit n'y luit pas en fanal.
Je doute que ça vous arrange.
Ce n'est qu'un fait-divers banal Où vous n'avez rien vu d'étrange En le lisant dans le journal.
Eh bien ! oui, ça, pas plus, peuchère ! Asphyxie au réchaud fumant !
Gomment ai-je le front, comment.
De vous offrir si maigre chère ?
J'en suis humilié vraiment.
Néanmoins, ma bonne ma chère.
Suivez-moi jusqu'au dénouement.
En bourgeois qui fait sa pelote,
Charbonnier se jugeait perdu
S'il n'avait pas plus que son dû.
Une pauvresse qui sanglote,
On la vole, bien entendu !
Et c'était de la camelote.
Le charbon qu'il avait vendu.
Ne lui cherchons pas trop querelle, A cet honnête homme, pourtant!
Son charbon, quoique mal portant, Pour les petits au souffle frêle Fut assez fort. C'est l'important.
Mais la pauvre femme ? Pour elle, Hélas ! il ne valut pas tant.
Elle se réveilla, vivante.
Après un beau songe léger Où. tous trois avaient à manger.
On vint à ses cris d'épouvante.
On trouva ses jours en danger.
Mais la médecine est savante !
On la sauva !. . . Pour la juger.
Et c'est ici que mon histoire Manque un tantinet au contrat
aujourd'hui et demain 189
Que j'ai fait, qu'on n'y rencontrât Rien de rare et rien de notoire.
Il y survient un magistrat Traitant en un réquisitoire Cet acte saint de scélérat.
Et de quelle façon? Je gage
Que point vous ne devinerez.
En mots longs d'une aune et tirés
De son plus vertueux bagage,
11 fit assavoir, aux jurés
Béants devant son beau langage,
Qu'ils étaient par elle, eux, frustrés.
» Aux pauvres qu'on soit bénévole,
'< Bien ! dit-il en gestes bouffants.
« Mais vos droits, vos droits triomphants,
« Qu'en fait-on ? Cette femme est folle,
« Soit! Mais c'est, tuant ses enfants,
« La Société qu'elle vole !
(( Vos droits sont là, je les défends.
« Ces enfants, maintenant sous terre, « Vous devaient, le fait est certain, « Heureux ou non, tout leur destin.
« L'un ouvrier, puis militaire ; « Laulre... » Ici, d'un verbe hautain : « L'un eût été gueux prolétaire, »
Dit la veuve, « et l'autre putain.
« Si ça ne fait pas votre affaire, « Que ces deux-là soient à l'abri « De Fesclavage où j'ai pourri, « Ça fait la mienne ; et je préfère « Voir morts ma gosse et mon chéri « Que les avoir forcés à faire « Comme leur mère et son mari.
« Je ne comprends pas ce qu'explique « Ce monsieur-là, qui m'en veut tant.
« Bon, si c'est ma mort qu'il attend ! « Mon fils est hors de votre clique ; « Ma fille est mieux là-bas pourtant « Que dans une maison publique ; (' Je mourrai donc le cœur content !
« D'ailleurs, méchant ou bénévole, « Lui qui voleuse m'appela, « lien a menti, halte-là!
« Je suis honnête, quoique folle ; « Et la vérité, sachez-la :
AUJOURD H UI ET DEMAIN l'Jl
« C'est la Société qui vole,
« Et les volés, c'est nous, voilà ! «
Ainsi, mais mieux, parla la veuve.
Total? Réclusion, ma foi,
Perpétuelle; c'est la loi.
Oh ! non, l'histoire n'est pas neuve !
Et cependant j'en pleure, moi,
Des pleurs de sang dont je m'abreuve,
Et c'est, ma chère àme, pourquoi,
Trouvant injuste, atroce, immonde,
La Société que voici,
Les poings crispés, le cœur transi.
Dût le vieil arbre qu'on émonde
Jusqu'au sol être raccourci.
J'ai soif de quelque nouveau monde
Qui soit meilleur que celui-ci !