LA B 0 M H A R D E
Et qu'ils aient la peau du cœur sans trou ni tache,
L'œil en coup de hache,
Le poing sur l'eustache,
Et du raisiné rouge à la moustache.
" Allez, dit-elle à ses élus,
(( Les autres, les autres, il n'en faut plus.
« Quels autres ? Je n'en dirai pas plus.
" Vous savez bien qui. Ceux qu'il n'en faut plus.
« Allez, allez, vous qui m'avez plu !
« Allez, mes goulus !
« Allez, mes élus!
« Qui en dégringolera le plus
« Sera mon mâle et mon poilu. »
Et pour être aimés de sa Grâce enfantine, D'aucuns sont allés gaîment chanter matines A l'autel de ta chapelle clandestine.
Rouge Notre-Dame-de-la-Guillotine.
Meurs, l'assassin, meurs pas à pas.
Avant de sauter ton dernier pas.
Meurs et ne flanche pas.
Car, à la fenêtre là-bas, Jeanne-la-rogne sourit tout bas.
aujourd'hui et demain 221
Elle sourit. Le reste, qu'importe !
Car son sourire doux ouvre la porte De tous les espoirs vivants à ta chair morte. Elle sourit comme une rose, en sorte Que tu sois fort comme elle est forte. Elle dont tout à Theure il faut que sorte Ton loupiot qu'en son ventre elle porte. Ah ! sois fort comme elle est forte ! Puisqu'elle sourit, le reste, qu'importe !
Meurs en crâne et vomis-leur
Toute ta rancune et toutes vos douleurs !
Meurs en crâne et sans pâleur,
Meurs, regardé, sous l'aube en pleurs,
Par ses yeux de singe aux prunelles de fleur !
Tel est le sourire de Jeanne-la-rogne.
Buvez à son sourire, et grogne qui grogne ! Buvez le vin de sang, buvez, mes ivrognes !
Fils de gueuse et de bandit,
Quand le petit aura grandi.
Il ira loin, c'est moi qui vous le dis.
En vérité, je vous le dis.
Il ira loin par les chemins maudits
Des nouveaux paradis.
A ses pareils et frères, en attendant,
Jeanne-la-rogne va toujours grondant :
(c II fait puit, le jour vient cependant.
« Aiguisez vos dents, loups, aiguisez vos dents. »
Jeanne-la-rogne à présent semble une sphinge.
Avec sa face blanche comme un linge,
Où llambent vert les fleurs de ses yeux de singe
Et tous les ivrognes du vin mauvais, Tous les rêveurs des sommeils sans chevets, Tous les louveteaux, les louvards, les louvets, Tous les pâles zigs aux joues de navet, Tous lui disent : « Oii vas-tu? J"y vais ! "
Mais ses regards hagards de folle Vont ici et là à la veiivole Comme une chauve-souris vole.
Et ses cheveux longs, épais et roux.
En crinière de cavale qui s'ébroue,
Ses cheveux que fouette un vent de courroux.
Ses cheveux roux,
Ses cheveux roux.
Sont une pourpre où des éclairs font des trous.
A ljourd'hui et demain 223
Ouels éclairs ? Quels éclairs ?
Quels éclairs ? Ceux de ses yeux clairs,
Qui ont Tair
D'astres en colère,
Ses yeux clairs,
Ses yeux bleus et clairs,
Ses yeux verts et clairs.
Ses yeux épouvautablement clairs
Devant qui tous les sangs sont tournés en glaires.
Tels sont les regards de Jeanne-la-rogne.
Buvez pendant qu"il tonne,
Buvez à pleine tonne,
Buvez cà plein foudre, mes ivrognes.
Buvez le vin de foudre, mes ivrognes î
Depuis des ans, des ans, et des ans.
Que tombent sur elle les jours pesants,
Souvenez-vous-en,
Souvenez-vous-en,
Jeanne-la-rogne est toujours d'à présent.
Vous la croyez vieille, vieille, très vieille. Détrompez-vous, les durs d'oreille 1 Jeanne-la-rogne est encor pareille
A la grappe vermeille
Fraîche éclose sur la jeune treille.
Elle a vingt ans.
Elle a dix-huit ans.
Elle n'a pas tant.
Elle est d antan
Et d'aujourd'hui pourtant.
Elle est le perpétuel printemps, "
Et l'automne en même temps.
Elle est la venue et celle qu'on attend.
Elle est la grappe à Taube première, La grappe du prochain vendémiaire, D'oii giclera le vin de lumière.
Elle est la vendange du mauvais vin
Qui est le bon vin.
Du vin que nul na goûté en vain
Du vin dont la lie est un nvant levain.
Elle est la vendange du vin qu'on récolte
A pleine hotte,
Sous la pluie et dans la crotte,
Aux vignes sanglantes de la révolte,
Aux vignes où l'orgueil fait ribole,
Aux vignes sanglantes où l'aube sanglote.
Vive le vin de Jeanne-la-rogne !
Mettez-vous-en l'aube en feu sur la trogne î Buvez-le à longs traits, buvez, mes ivrognes !
Jeanne-la-rogne a pour amants
Tous les garnements
Tous les enragés écumants,
Tous les déserteurs du banal régiment,
Implacablement,
Eternellement.
Tous les violents qu'indigne
La ligne, la ligne et toujours la ligne
Où chacun sur son voisin s'aligne,
Tous ceux nés sous le signe
Qui fait que Ton rechigne
A ployer l'échiné
Pour être digne
(Digne de quoi donc, tas de fignes?)
Tous ceux-là, fils de la guigne,
Voilà les vendangeurs de sa vigne.
Vendangez, les gas, vendangez !
Sous les mépris, à travers les dangers, Vengez-vous, les invengés!
Allez, les dérangeurs des rangés !
Petite crotte,
Grosse comme une botte
D'échalotte
A six liards la botte.
Sois à huit ans la reine des pégriottes !
Gigolette aux yeux en pruneaux,
Fais-toi suivre dans les garnos
Par les jeunes richards et les vieux fourneaux î
Et venez-là jouer les jaloux, Roquets montrant déjà des dents de loup, Voyous au blaire en tête de clou, Apprentis marions 1
Et dis à tes amis, à tes petits veaux,
Jeanne-la-rogne aux regards faux,
Que pour être ton mâle sans défaut.
Il faut, il faut,
Tirlifaut,
Aller jusqu'à TécUafaud !
aujourd'hui et demain 227
Et doniie les fraises de tes jolis seins
A des bandits dont tes flancs soient enceints,
Gros de sraine d'assassins I
Va, va, tout ra, c'est du bon et du meilleur Pour un autre jour et pour ailleurs, Pour le jour où, lavés par les pleurs, Tous les yeux de singe, les tiens et les leurs. Seront enfin des yeux de fleurs.
Ceci est Fhistoire de Jeanne-la-rogne !
Buvez à ses yeux, buvez mes ivrognes !
Et si Ton vous cogne
Pour y boire sans vergogne.
Buvez-y quand même et toujours, mes ivrognes !
Sur les barricades, dans les ruisseaux,
Le« vieillards et les puceaux,
On les a saignés comme des pourceaux.
Avec des baïonnettes pointues.
On les a lardés à lardoir que veux-tu,
7 ue ! Tue ! Tue !
Massacre et tue !
Au nom de Flionneur et de la vertu !
Sans quartier ui trêve,
A mort tous les rêveurs du mauvais rêve !
Les blessés, qu'on les achève î
Qu'ils crèvent 1
Qu'ils crèvent !
Ah î les gueux, ils ne sont pas au bouti Dans la terre, dans la boue, Leurs charognes, dans la chaux qui bout î Mais Jeanne-la-rogne est toujours debout.
Relevez-vous, lamentables charognes î Voici le sourire de Jeanne-la-rogne.
Buvez, mes amis, buvez, mes ivrognes I
Jeanne-la-rogne a pour amants
Vous tous, les hideux, qu'elle trouve charmants,
Vous et jusqu'à vos ossements,
0 déserteurs du banal régiment
Qu'elle ressuscite éternellement,
Eternellement.
Jeanne-la-rogne au sourire d'absinthe, Jeanne-la-rogne, Jeanne-la-sainte, De vos enfants est toujours enceinte.
aujourd'hui et demain 229
Buvez, mes ivrognes, buvez à sa foi.
Buvez à son renaissant exploit,
Qui est de tuer les devoirs étroits
Et d'engendrer les larges droits,
Les suprêmes droits,
Les droits abolissant la loi.
Car de Jeanne-la-rogne tel est l'emploi.
Buvez, mes ivrognes, sans savoir pourquoi.
Buvez à la mort de la loi.
Quand Jeanne-la-rogne à son tour mourra. C'est que plus personne ne pâtira.
Tralala tradéridera !
Alors, des dix doigts de ses mains On fera pour le genre humain Un bouquet de jasmins.
Alors, des fleurs de ses yeux On fera deux soleils précieux Dans le jardin régénéré des cieux.
Alors, de la peau de ses flancs On fera le tambour ronflant.
Le tambour blanc,
Oui dira au vieux monde tremblant
Ranplanplan,
Rapataplan !
Alors, sur toute raucienne histoire Notre hymne blasphématoire Ira crier victoire.
Alors, par les faubourgs,
Et par les labours,
Ils battront, les ronflants tambours.
Les joyeux tambours.
Les blancs tambours.
Battez, tambours ! Voici Taurore.
Le jour vient d'éclore.
Encore î Encore !
Telle est Ihistoire de Jeanne-la-rogne, En la chantant rougissez-vous la trogne. Buvez, mes petits, buvez, mes ivrognes !
Et si, cependant, la nuit est toujours noire, Et si vous n'avez rien à boire,
AUJOURl) IIL'T ET DEMAIN 231
Clianlez-la quand même, son histoire ;
Et pour le voir,
Et pour l'avoir,
<'r' ptiradis de votre espoir,
0 pauvres poires,
Soûlez-vous d'y croire I