LES SIX OISEAUX
Sont partis six petits oiseaux, Pleurez, les cliamps, les bois et les eaux!) Sont partis six petits oiseaux Pour faire quoi? L'amour? La guerre?
Je ne sais trop, je ne sais guère.
Ce que je sais, les cliers petits.
C'est que, depuis qu'ils sont partis, Ils ne reviennent guère.
Les deux premiers chantaient des chants, (Pleurez, les eaux, les bois et les champs!) Les deux premiers chantaient des chants Comme rossignols au bocage.
Dans mon cœur ils étaient en cage. Ils en sont sortis. Mais par où ?
Qui diable a bien pu faire un trou Aux barreaux de la cage ?
Les deux seconds, à haute voix, (Pleurez, les eaux, les champs et les bois !) Les deux seconds, à haute voix, De musique toujours nouvelle Emplissaient gaîment ma cervelle.
Ils l'ont quittée, et me voilà Avec le vent au triste la
Qui geint dans ma cervelle.
Les deux derniers, par les roseaux, (Pleurez, les champs, les bois et les eaux!) Les deux derniers, parles roseaux Où va la barque de mes rêves, Flûtaient comme au-dessus des grèves Flûtent les courlis dans le soir; Et, sans eux, ma barque au musoir S'envase loin des grèves.
Il était six oiseaux méchants, (Pleurez, les eaux, les bois et les champs!) Il était six oiseaux méchants
Qu'à tous les échos je réclame; Car leur départ m'a vidé l'âme.
Si vous les voyez, dites-leur Que j'en ai grand'peine et douleur, La mort dans lame.
Dites-leur qu'il est aux abois, ^Pleurez, les champs, les eaux et les bois !) Dites-leur quïl est aux abois, L'orgueil qui leur parlait en maître, Et qu'à leurs pieds on veut le mettre. Ce farouche et stupide orgueil, Ou que sinon, dans le cercueil C'est moi qu'il faudra mettre.
Hélas! tes six jolis oiseaux, (Pleurez, les champs, les bois et les eaux !) Hélas! tes six jolis oiseaux, Fais de ton cœur leur reliquaire.
Hs sont loin, ils n'entendent guère Ton regret aux cris surperflus.
Hs ne reviendront guère plus.
Ils ne reviendront guère.
GRExMPILLE
On l'appelait Grenipille.
Orenipille on l'appelait.
Si le nom point ne vous plaît, N'en veuillez pas à la fille.
Le nom est peut-être laid; Mais la fille est si gentille !
D'ailleurs, à l'enfantelet, C'est l'héritage au complet Que lui légua sa famille.
Donc, ce nom, faut qu'elle l'ait Et le garde, tel qu'il est.
On l'appelait Grenipille.
<^renipille on l'appelait.
Grenipille ou bien Misère, C'est même chose en deux mots.
C'est, de hameaux en hameaux.
Traîner un ventre qu'on serre, Pour soi-même et les marmots Trucher le pain nécessaire, Envier leur sort même aux Plus pauvres des animaux.
Egrener le noir rosaire Dont tous les grains trop gémeaux Sont des maux, des maux, des maux.
Grenipille ou bien Misère, C'est même chose en deux mots.
Grenipille à la mamelle Connut le bonheur deux ans, Les repas toujours présents, Sa mère étant la gamelle.
Puis, les tétons moins pesants.
Sa mère refut femelle; Et la gosse aux yeux luisants Connut les jours mal plaisants Avec l'errante, et comme elle Devint de ces gueux gueusants Aux refus des paysans.
Grenipille à la mamelle Connut le bonheur deux ans.
Grenipille mal famée Tout son soûl grenipilla, Subit tout ce qu'il y a D'angoisse à vivre affamée, De guenilles s'habilla, S'endormit sous la ramée, Sous la bise s'éveilla ; Et, quand même, pareille à La fleur la mieux renfermée, Tout le monde émerveilla D'un teint de camélia.
Grenipille mal famée Tout son soûl grenipilla.
Grenipille a pour prunelles Deux violettes de Mai.
Celles qui font embaumé Le silence des venelles Oii l'on va, le cœur pâmé D'odorantes ritournelles, Disant : « C'est là que j'aimai », Ces reines du bois charmé,
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Celles-là n'ont pas en elles Tant de printemps parfumé, Tant d'azur ni tant de Mai.
Grenipille a pour prunelles Deux violettes de Mai.
Grenipille est dru-coiffée De cheveux en or vivant; Les soigne peu ; mais, rêvant, Paresseuse, ébouriffée.
Les laisse peigner au vent.
Lui, les frise par boufTée, D"un souffle les soulevant.
Heureux d'être le servant D'une tant mignonne fée.
Il la fait rougir souvent D'un baiser en se sauvant.
Grenipille est dru-coiffée De cheveux en or vivant.
Grenipille est si charmante Qu'à la voir on dit merci.
Même Tamoureux transi Des trahisons d'une amante Se sent le cœur radouci
Et puis plus ne se lamente
Aussitôt que la voici.
Il se demande : « Est-il si
« Prouvé que ma folle mente? »
Et de soucieux ainsi
Il se mue en sans-souci.
Grenipille est si charmante
Qu'à la voir on dit merci.
Grenipille est si jolie
Que tout le monde en est gai.
Lorsque, le corps fatigué,
En plein jour elle s'oublie
A dormir, ou qu'en un gué
L'eau soudain s'est embellie
De ses beaux pieds nus : « Morgue ! »
Dit le bois, « j'ai divagué
« Quand j'avais mélancolie, jo
Et, vite, en style fugué
Il chante ma mie oh ! gué !
Grenipille est si jolie
Que tout le monde en est gai.
Grenipille ainsi lotie Doit avoir des amoureux?
Elle en a, certe, et nombreux, Et tous offrant garantie Autant qu'ils sont langoureux, Et chacun sans modestie Proclamant qu'il est le preux Pour lui faire un sort heureux.
Mais la même repartie Ils se partagent entre eux :
« Avez-vous le ventre creux ? »
Grenipille ainsi lotie Doit avoir des amoureux.
« Grenipille suis, dit-elle,
" Toujours grenipillerai.
« Point je ne trouve à mon gré
« Le velours ni la dentelle.
f< Jamais riches n'aimerai;
« Ce n'est pas ma clientèle.
« Mais celui que je prendrai
'< Pour maître et pour adoré,
'< Je veux qu'il ait mine telle
« Que toujours moi-même aurai,
« Mine de miserere.
« Grenipille suis, dit-elle,
" Toujours grenipillerai. »
« Grenipille, es-tu donc folle? »
Disent tous les soupirants.
<i Si c'est un gueux que tu prends,
« Le bonheur de toi s'envole.
f( Choisis plutôt dans nos rangs.
« Avec nous, c'est couche molle,
« Bous plats, bons vins, et des francs...
— Mais, dit-elle, les pleurants, « Si mon baiser les console,
« Mes plaisirs sont assez grands.
« .Je fais qu'on fait mes parents.
— Grenipille, es-tu donc folle? »
Disent tous les soupirants.
« Grenipille, la marmaille « Va venir manger tes seins, « Un tas de mômes malsains «' Qui grouilleront dans la paille « Sur tes bras pour traversins. »
Elle dit : « Vaille que vaille !
« Je nourrirai mes poussins « D'aumônes ou de larcins.
« Je suis enfant de canaille, « J'eus des aïeux assassins.
« Et vous, êtes vous des saints?
28t LA BOMBARDE
— Grenipille, la marmaille « Va venir maneer tes seins. »
Et Grenipille fait souche De petits Greuipillons.
Adieu les beaux papillons Qui voltigeaient sur sa bouche Dont nous nous émerveillions î Elle aura gueule farouche, La peau rude eu durillons, Sous les yeux de noirs sillons, Pauvre mère qui s'accouche Toute seule en ses haillons. Ah ! Guenilles, guenillons I Et Grenipille fait souche De peti,ts Greuipillons.
Ainsi jamais Grenipille Xe dégrenipillera.
Et Misère et csclera Toujours auront grand'famille ; Car toujours on trouvera Beau gueux et gueuse gentille Qui feront ce qu'il faudra Dont la gent pullulera.
Vive donc la bonne fille!
A son los crions hurrah, Et la baise qui pourra!
Ainsi jamais Grenipille Ne dégrenipillera.