L'ILE MAUDITE
C'était à cette époque du rêve
Où demain se fond avec jadis.
Le vent soufflait en De Profundis
Sur cette île à l'infernale grève,
Et qui depuis des temps et des temps
N'a que ces deux morts pour habitants.
Car cette grève est le cimetière
De leurs deux mémoires en lambeaux,
Que toujours, ainsi que des corbeaux,
Cris de l'humanité tout entière,
De vos becs rageurs vous lacérez,
Cris de haine, cris exaspérés.
Et de cette haine intarissable Sont faites ces ténèbres du ciel Et ces livides vagues de fiel Roulant, au lieu d'algues sur le sable, Parmi les crocs pourris des rochers, Des lanières de cœurs arrachés.
Et de ces cris, que sans fin ni trêve
Demain doit crier comme jadis.
Est fait le vent en De Profundis
Qui hurle par l'infernale grève.
Celle où depuis des temps et des temps
Ces deux morts sont les seuls habitants.
Mais sur les vagues couleur de bile.
Sous le ciel de poix, dans les remous Qui ballottent ces cœurs morts et mous, Voici venir, petit et débile, Et monté par deux femmes en pleurs, Un esquif au fond lesté de fleurs.
Pas d'avirons et pas de voilure !
L'une avec ses mains rame à l'avant, Et l'autre tâche de tendre au vent
Le drapeau noir de sa chevelure ;
Mais, plus que leurs mains et leurs cheveux,
Ce qui les fait marcher, c'est leurs vœux.
Leurs vœux ont pour astre ce rivage Dont nul jamais n'osa s'approcher.
Que leur importe tes crocs, rocher?
Ta fureur, vent? Ton fiel, flot sauvage? Et que leur fait l'affreux grouillement Des cœurs roulés désespérément?
Leurs vœux ont pour étoile polaire L'île infernale des deux damnés, Et malgré vents et flots déchaînés.
Malgré tant de haine et de colère.
Elles vont, vont, et leurs yeux en pleurs Sont les plus belles fleurs de leurs fleurs.
0 fleur de leurs yeux, plus merveilleuse Que la rose au cœur le plus ardent!
Fleur d'amour, et triste cependant Gomme au chevet des morts la veilleuse ! Fleur d'inextinguible charité.
Te cueillir., qui donc Fa mérité?
A qui donc, n'ayant d'autre boussole
Que leur soif de pitié, de pardon,
A qui vont-elles porter ce don ?
La fleur qui couronne et qui console
N'est certes pas pour ces deux bandits
Donts les noms seuls sont des noms maudits !
Femmes, à limmonde cimetière Les fleurs qu'il faut sont de l'excrément. Quiconque ose penser autrement Brave l'humanité tout entière.
Folles, portez vos fleurs loin d'ici, Ou vous serez maudites aussi.
Mais les deux folles dans la tourmente Poussent toujours l'esquif lourd de fleurs. Et dans leurs yeux, leurs beaux yeux en pleur; Luit de plus en plus la fleur charmante. Tandis qu'elles crient à pleins poumons : « 0 morts détestés, nous vous aimons ! »
Et l'une dit : « Cher Gain, mon homme, « Je n'oublierai jamais ton baiser. »
Et l'autre dit : « Peut-on mépriser
« L'angélique nom dont je te nomme,
« Ton nom gracieux et triomphant,
" Ton nom si doux, Judas, mon enfant? »