LA FILLE DU ROÏ
En vain le Roi, dans le royaume entier, Avait-il fait crier, à perdre haleine, Par des hérauts que suivait, poche pleine, Semant partout l'argent, son argentier :
« Ma fille unique est à qui veut la prendre, « Noble ou vilain, riche ou gueux, tel ou tel, « Si, l'ayant vue, il la mène à Fautel. « Et sachez tous ce que j'offre à mon gendre !
« Quand le demain des noces aura lui, « Par bon contrat et par-devant notaires, « Mes biens, trésors, palais, châteaux et terres, ( Et ma couronne enfin, seront à lui. »
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Mais c'est en vain qu'on criait la promesse Et que semait l'argentier son argent ; Nul fiancé ne venait s'engage ant, Nul n'affrontait la nuptiale messe.
II eût fallu courage surhumain Pour épouser, fût-ce au prix d'un empire, Ce monstre affreux, à gueule de vampire. Le cœur manquait, en songeant au demain.
Si laide, hélas ! si terriblement laide Était la fille unique du vieux Roi, Que les plus forts en pâlissaient d'effroi. Rien qu'à la voir ils appelaient à l'aide.
Et le vieux Roi pleurait, les excusant. Car, même lui, même avec ses prunelles Complaisamment tendres et paternelles.
Il en avait horreur, même à présent.
Même après tant de jours vécus ensemble, Même après tant d'efforts qu'il avait faits Pout s'alléger de ce lugubre faix :
« Elle est plus laide encor qu'elle ne semble !
Et donc en vain, dans le royaume entier, Parles hérauts criant à perdre haleine, Par l'argentier vidant sa poche pleine, Le pauvre Roi cherchait un héritier.
Or, un beau jour, voici que seprésente
Un jouvenceau, clair regard, longs cheveux.
Qui dit au Roi : « Ta fille, je la veux,
« Et je prétends d'ailleurs qu'elle est plaisante. »
Autour de lui la foule murmurait :
« Il vient de loin ! D'une race étrangère ! « Sans doute il a pensé qu'on exagère ! « Quand il verra la fille, ah ! le pauvret ! »
Mais lui : « Soit ! soit! Plaignez-moi, bons apôtres î « Bah ! rira bien qui rira le dernier ! « Ce que l'on voit dépend dû lanternier, « Et je n'ai pas les yeux comme les vôtres.
« Yeux et lanterne, en vous tout est pareil, « Et vous voyez ainsi vilain et terne. « Moi, je vois beau, clair; car, dans ma lanterne, « Pour lumignon j'ai des rais de soleil.
« Certes, je suis d'une race étrangère, <• Vous l'avez dit; étrangère à tel point « Que la laideur pour moi n'existe point. (' Et c'est quand on y croit, qu'on exagère.
• Certes, je viens de loin, vous l'avez dit; '< Je viens du ciel ; j'en ai franchi la porte; " Et la splendeur qu'avec moi j'en rapporte " Sur toute chose à mon gré resplendit.
o Montrez-la-moi, l'épouvantable chose.
' 0 monstre afîreux, hideux, triste, abhorré, ' Fille du Roi, moi, je te montrerai " Belle et joyeuse en une apothéose ! »
Et quand il fut devant l'horrible enfant, Il entonna, glorieux et superbe En son honneur un hymne dont le verbe Sonnait comme un triomphant olifant.
11 dit les blonds cheveux ouvrant leurs voiles De soie et d'or aux souffles frais de Mai, La bouche en rose où l'air s'est parfumé, Les yeux de nuit qu'éclairent deux étoiles,
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Le col de cyj^ne ondulant indolent Sur l'albe lac de lait aux vagues blanches. Le roulis doux du corsage et des hanches, Silencieux, voluptueux et lent,
11 dit les mots de tendresse et d'ivresse Que ce visage et ce corps transformés Inspireraient à se sentir aimés ; Il dit les mots d'ivresse et de tendresse.
Et, cependant qu'il célébrait le los De la beauté pour tous leurs yeux absente. Autour de lui la foule frémissante D'abord pleurait, éclatait en sanglots ;
Puis peu à peu, tandis que sur la lyre Il redoublait d'extase et de chanson.
Tous avec lui chantaient à l'unisson, Tous étaient pris avec lui de délire ;
Tous, jusqu'au vieux Roi lui-même, inquiet, Jusqu'à sa fille, elle aussi malgré elle, Tous, hors de la réalité réelle, Cessaient de voir ce qu'on voit, ce qui est :
Tous aspiraient à voir ce qu'on souhaite, Ce qu'on veut voir, plus beau, plus pur que soi, Ce qu'on peut voir, quand on en a la foi ; Tous regardaient par les yeux du poète ;
Dans les splendeurs que son hymne évoquait, Tous oubliaient les laideurs coutumières, Mangeaient du rêve et buvaient des lumières, Divinisés à ce divin banquet ;
Ce qu'il faut voir, nul n'y restait rebelle ; Tous le voyaient, à pleins yeux, à plein cœur ; Tant qu'à la fin, d'un seul grand cri vainqueur, Us criaient tous : « Elle est belle ! Elle est belle
Et ce qui rend le miracle parfait.
Ce qui d'ailleurs fera qu'à mon histoire
Les plus croyants ne voudront jamais croire.
C'est que la fille était belle, en effet.
Or, à n'en pas douter je vous convie.
Car le miracle est étrange, et pourtant Chacun de nous l'opère à chaque instant. Fille du Roi, ton vrai nom, c'est : la Vie.