ACTE DEUilÈME
Veuillez vous taire.
LE GRAND PRÊTRE
Bien dit. Mais écoutez un conseil salutaire. L'illustre roi Priam a quelque nouante ans...
Pas encor.
LE GRAND PRETRE, continuant.
Certe, il a passé depuis longtemps L'âge ardent des amours et des voluptés vaines, Et son sang rafraîchi coule en paix dans ses veines. Ce qui coûte aux mortels adultes tant de pleurs, Les violents désirs, artisans de douleurs, Par le bienfait des ans, lentement, sans secousse. Chez lui se sont mués en paternité douce. Nul ne soupçonnera ce vieillard vertueux D'avoir osé lever un œil incestueux, Ou peu s'en faut, sur la compagne et la maîtresse D'un fils dont il n'a point détourné sa tendresse.
A Priam.
Roi sage, en qui l'esprit de Zeus est reflété, Offrez le sacrifice et sauvez la cité.
PRIAM
Vous venez de parler, grand prêtre, à la légère. Sur plus d'un front chenu la neige est mensongère. Hélas ! tant que la mort ne le vient pas transir. L'homme ne peut se croire affranchi du désir : Jusqu'en nos vieilles chairs nous sentons cette griffe. Vous avez célébré ma sagesse, ô pontife. J'observai dans mes mœurs la modération, Je m'en flatte, et j'offris au peuple d"Ilion
L'exemple soutenu des vertus conjugales.
C'est pour cela qu'aux mois où chantent les cigales,
Ému comme jadis des odeurs du printemps,
Je renais et, par Zeus! j'ai quatre fois vingt ans!
Suis-je donc si cassé, si décrépit en somme.
Si défait, si croulant... Vous vous trompez, jeune homme
Toutefois, j'en veux bien convenir, vos avis
Eussent été par moi fidèlement suivis,
Sans les réflexions qu'il vous a plu d'y coudre.
LE GRAND PRÊTRE
Seigneur, au nom du dieu qui gouverne la foudre...
Non ; je refuse. Est-ce compris ?
LE GRAND PRETRE
Seigneur...
PARIS, inquiet.
Mais... qu'est-ce à dire?...
Non, non.
Hein ! Quoi ? Vous perdez la raison.
Mon fils.
HELENE, à Paris.
Mon doux ami, respectez voire père.
PARIS
Est-ce au moins le dernier, madame? Je l'espère : Car, en un jour, c'est trop de surprises vraiment!