MISSIONNAIRES
gation, leur dit adieu en ce monde — pour toujours. En tennes d'une fermeté rare, il insista sur cet adieu, répétant aux voyageurs qu'ils partaient [sans arrière-pensée de retour, qu'ils quittaient à [jamais leur patrie et leur famille, et que la séparation était définitive, complète, absolue. Dans les stalles et dans les tribunes de l'église, 'û y [avait les parents et les amis des jeunes mission- [naires. Mais ceux-ci, debout, impassibles, les reux baissés, les bras croisés sur la poitrine avec me mâle énergie, écoutaient sans un geste, sans fun soupir, sans même un battement de pau- )ières, l'orateur qui redisait toujours le mot adieu ît leur rappelait sans cesse que le sacrifice était jîrréparable.
C'était très simple, et c'était terrible.
Quand le Supérieur eut terminé son allocution,
les <c Partants i> vinrent se ranger sur une seule
[gne, devant l'autel. Ils étaient là, pleins de force
;t de jeunesse, et semblaient attendre le mas-
Lcre. Tout de suite, je pensai aux otages de la
)ommune, faisant face au peloton des Fédérés.
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Alors commença l'acte le plus touchant de l'imposante cérémonie. Tous les assistants défilèrent tour à tour devant les missionnaires, les baisant sur les pieds d'abord, puis sur le visage, — sur les pieds, pour leur souhaiter bonne route et large récolte d'âmes chez les infidèles; sur les deux joues, en signe de fraternelle tendresse et d'éternel adieu.
J'étais accompagné d'un jeune poète de mes amis. Nous n'hésitâmes, ni l'un ni l'autre, à accomplir le rite, car ceux qui ont un peu d'idéal dans l'âme courbent le front sans effort devant ce qui est vraiment grand; et tous les deux nous avions les yeux pleins de larmes, en sortant des bras de ces paladins du Christ, de ces chevaliers errants de la Foi, qui nous avaient serré sur leur cœur avec un heureux sourire, en se recommandant à nos prières.
Mes prières I vous me les demandez à votre tour aujourd'hui, cher enfant qui allez vous engager au service de Dieu par des promesses éternelles, et à qui, l'an prochain, si je suis en-
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core là, j'irai donner Taccolade dans l'église des Missions ! Mes prières I Je les avais depuis longtemps oubliées, et il m'a fallu de longs mois de maladie et de souffrance pour les balbutier de nouveau, pour repousser avec dégoût toutes les vieilles énigmes posées devant ma raison et pour tendre éperdument les mains vers un Père céleste, dont je veux subir désormais avec obéissance la mystérieuse volonté. Mais, hélas ! malgré tous mes efforts pour remplir mon cœur d'humble confiance, je suis destiné, je le sens, à souffrir encore beaucoup par le doute, et, bien des fois, j'aurai besoin de me redire le mot immense que Pascal ose prêter à Dieu lui-même : « Tu ne me chercherais pas si tu ne m'avais déjà trouvé. »
Mes prières I Ce sont les vôtres dont j'ai besoin, intrépide et pieux enfant, les vôtres et celles de vos amis des Missions Étrangères, de ces admi" râbles chrétiens qui, dans l'imitation de la vie de Jésus, ont choisi de préférence sa passion et sa mort, et que j'ai vus — en une heure inoubliable
— rangés devant Tautel dans l'attitude des victimes, prêts pour la croix et offrant leurs mains ouvertes aux clous du bourreau et leur flanc à la lance du légionnaire.
aj septemir* iS^J,
Au-dessus du Nuage
Au-dessus du Nuage
L y a de cela pas mal d'annëes, dans le cours d'un mois de janvier exceptionnellement brumeux, je dus passer une semaine à Genève.
C'est en hiver, sous un ciel triste et sombre, que la Rome calviniste prend sa véritable physionomie, et ce n'est pas la connaître que de l'avoir I rapidement visitée dans la belle saison, comme font les touristes. Quels souvenirs en gardent-ils,
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en effet? Le décor sans pareil du lac et des montagnes, les luxueux hôtels des quais, les élégants magasins de la Coratterie, le ramage cosmopolite des passagers sur le pont du bateau de Lausanne. C'est à peu près tout. La mémoire de Calvin n'a rien d'attrayant. Peu de gens sont tentés de rechercher les traces du terrible sectaire dans les ruelles escarpées de la vieille ville et sous les ogives de Saint-Pierre; et le voyageur n'emporte de Genève que l'impression superficielle d'une riche et belle cité, située dans un paysage grandiose et enchanteur.
Pour sentir la poésie froide, mais intense, de l'ancienne citadelle de la Réforme, il faut s'y trouver, au contraire, en plein cœur d'hiver, quand la rigueur de la température est d'accord avec celle des mœurs locales, et quand souffle la bise, aussi aigre qu'une controverse. Le Léman se cache dans le brouillard, comme si son azur voluptueux craignait d'offenser la pudeur huguenote, et les squelettes des arbres sont secs comme un prêche. C'est alors qu'il faut grimper
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dans les mes noires et humides de la ville haute. Il y a là de petites places solitaires, où se hérisse un orme dépouillé, en haut d'un vieil escalier de pierre; et, sans avoir beaucoup d'imagination, on peut se figurer qu'on va voir paraître Calvin lui-même, en robe et en bonnet noirs, serrant une grosse bible à fermoirs sous son bras décharné, et marmonnant, dans sa barbe en pointe, quelque malédiction contre les libertins et les hérétiques.
Dans ce sombre quartier se trouve aussi la rue des Granges, le faubourg Saint-Germain genevois, où, dans de vieux hôtels, habitent des momiers très riches et très dévots, qui, tout le long de l'année, font des prières et des économies.
Si l'on descend ensuite dans la partie moderne de la ville, et si l'on se mêle à la foule active des rues commerçantes, on retrouve, sur beaucoup de visages, le même caractère d'austérité revêche» Les femmes, emmitouflées de fourrures et de voi-
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un objet de scandale, et, sur le seuil de la Bourse, on remarque des messieurs à Tair grave et recueilli, qui sont des banquiers et parlent entre eux du cours des valeurs, mais qu'on prendrait volontiers pour de savants docteurs en exégèse discutant l'interprétation d'un texte sacré.
Que les bons Genevois me pardonnent l'innocente malice de ce croquis. Je n'oublie pas le cordial accueil qu'ils me firent autrefois, quand je vins leur dire mes vers, et les précieuses sympathies que j'ai recueillies parmi eux. Qui n'estimerait et n'admirerait, d'ailleurs, la ville hospitalière et studieuse, la ville d'intelligence et de liberté, asile naturel de tant de proscrits?
Mais les citoyens de Genève en conviendront, l'hiver est farouche au bord du Léman. Mon frisson et ma détresse physique furent donc excusables, ce matin de janvier où je constatai, dès mon réveil, à travers les carreaux de ma fenêtre, une atmosphère de désespoir et de suicide, un abominable brouillard qui sentait la suie et qui pénétrait jusque dans les appartements.