SOUVENIR FILIAL
ser; elle avait pris sa part de mes joies, m'avait consolé dans mes heures de détresse. Mais si, femme de virile intelligence et de jugement haut et sûr, elle me parlait comme à un homme quand je lui demandais son conseil, je redevenais pour elle — adorable illusion! — son enfant, son pauvre petit enfant, quand je n'avais besoin que de son amour.
Je ne me souviens pas seulement ici des instants où je défaillais sous la peine et où je ne trouvais de soutien qu'en embrassant ma mère et en séchant sur sa joue mes yeux brûlés de larmes, comme au temps où elle me portait dans ses bras. Non, c'était encore dans le cours ordinaire de la vie, c'était dans les mille riens de chaque joui que mon excellente mère me traitait comme dans mon premier âge et m'en attribuait naïvement l'imprudence et la maladresse.
€ Fais attention à la marche, en bas de l'escalier... Prends garde d'attraper froid... Je suis sûre que tu as encore oublié ton mouchoir... y>
Je plains ceux qui reçoivent avec impatience.
122 LA lONNl SOUFFRANCE
sans un sourire attendri, ces recommandations puériles. Elles m'ont toujours ému jusqu'au fond du cœur. D'ailleurs, plus qu'un autre peut-être, je fus l'objet de ces menus soins. Car, dans ma jeunesse, j'éprouvai à plusieurs reprises d'assez graves accidents de santé; et ma mère s'inquiétait alors de moi non seulement comme d'un enfant, mais comme d'un enfant malade.
Un hiver, les médecins m'envoyèrent dans le Midi; mais je trouvai ma pauvre maman si changée après quelques mois passés loin d'elle, que, l'année suivante, étant encore souffrant, je restai quand même à Paris, et j'y vécus en prisonnier pendant la mauvaise saison. Ma mère, déjà bien caduque, bien affaiblie, ne quitta pas, pour ainsi dire, ma chambre.
Qu'on me permette de transcrire ici un très vieux dizain. Je ne relis jamais mes anciens vers; mais ceux-ci restent pour toujours gravés dans ma mémoire. Ils me rappellent des heures si douces, des heures de parfait bien-être, dans cette atmosphère de tendresse maternelle.