‹ La bonne souffranceChapitre 17 sur 32 · SOUVENIR FILIAL · texte numérisé non relu

SOUVENIR FILIAL

J'écris près de la lampe. U fait Ion. Rien ne bouge. Toute petite, en noir, dans le grand fauteuil rouge. Tranquille auprès du feu, ma vieille mère est là. Elle songe sans doute au mal qui m'exila. Loin d'elle. Vautre hiver, mais sans trop d'épouvante; Car je suis sage et reste au logis quand il vente. Et puis, se souvenant qu'en octobre la nuit Peut fraîchir, vivement et sans faire de bruit, Elle met une bûche au foyer plein de flammes. Ma mère, sois bénie entre toutes les femmes I

Tout à l'heure, je murmurais ces vers, en feuilletant le livre où ma mère m'a montré mes lettres, en y cherchant, en y baisant la trace de ses doigts. Cependant que d'angoisses, que de chagrins je lui ai causés, à l'admirable femme! Non qu'elle ait jamais pu douter une seule minute de mon respect et de mon amour, grand Dieu! Mais on est jeune, on se rue dans la vie, poussé par l'âpre vent du désir, et l'on oublie qu'il y a, près du foyer de famille, abandonné trop souvent, une pauvre vieille maman, — oh! pleine d'indulgence infinie, qui ose à peine adresser à son grand fils un timide reproche — mais qui s'alarme des dangers qu'il court, qui souffre

de lui voir perdre sa candeur et sa pureté, — et qui pleure!

Puisse cette page tomber sous les yeux d'un jeune homme et l'arrêter au bord d'une sérieuse défaillance I... S'il savait quelle amertume c'est pour l'âme, plus tard, sur le déclin de la vie, de songer qu'on n'a pas été un mauvais homme, qu'on n'a rien d'essentiel à se reprocher, et pourtant qu'on a fait pleurer sa mèrel

Voilà plus de vingt ans que la mienne est morte, et j'avais tout de même le cœur d'un fils; car ce jour-là quelque chose de délicieux s'est éteint en moi, et, depuis lors, je ne me suis plus senti jeune.

Jamais je n'ai si souvent évoqué la mémoire de ma mère que pendant cette maladie et cette longue convalescence qui m'ont inspiré de si graves méditations. C'est en balbutiant, après tant d'années, les prières que ma mère m'apprit dans mon enfance, que mon âme a tenté de s'élever vers Dieu. C'est dans l'espérance de revoir ma mère que je veux croire à la vie éternelle.

SOUVENIR FILIAL I2f

Ohl comme je pensais à ma mère, le jour où, pour mériter cette récompense de la retrouver au ciel, je me suis promis que le temps qui me reste à vivre serait rempli par des rêves plus purs et par des actions meilleures!

Jésus, qui a fait triompher sa Mère, auprès de lui, dans son divin royaume, bénira la prière d'un fils et d'un chrétien.

Patrie mystique I Séjour des Justes! Glorieux foyer de lumière et d'amour! On prétend que nos faibles intelligences ne peuvent concevoir l'étendue et la perfection des félicités que tu réserves aux élus ! Mais il me semble, à moi, humble d'esprit, à moi, pauvre pécheur, que j'ai eu le pressentiment du Paradis, jadis, lorsque j'étais un petit enfant plein d'innocence et que je m'endormais, les deux bras à ton cou, ô ma sainte mère et ma bonne nourrice!

II tt&v4tnhr» i8çy.

Pour Celle qui priait

Pour Celle qui priait

ANS la plupart des églises de Paris, excepté aux jours de fêtes solennelles, il y a peu de monde à la grand'messe. Elle est dite à une heure assez matinale, et les Parisiens se lèvent tard; elle dure longtemps, et les Parisiens sont très occupés. Et puis pour les femmes n'oublions pas le gros obstacle, la toilette. Le Bon Dieu est raisonnable; il ne peut pas exiger que madame soit prête à neuf heures du matin.

130 LA BONNE SOUFFRANCB

Pour ces diverses raisons, l'assistance est, en général, peu nombreuse, les dimanches ordinaires, même dans les paroisses les plus fréquentées. A partir de dix heures et demie, pour les messes tardives, la foule se pressera dans l'église. Mais, à présent, sauf un groupe assez compact autour de la chaire, voici des rangs entiers de chaises vides, et l'on compterait aisément les fidèles clairsemés.

C'est pour les trois ou quatre vieux fabriciens qui somnolent au banc d'oeuvre, c'est pour quelques douzaines de dévotes et de servantes, c'est pour les sœurs et leurs petites orphelines dont moutonnent là-bas les bonnets ronds, c'est pour les pauvres qui se tiennent debout au bas de la nef, la casquette sous le bras, que l'office divin est célébré avec toute sa pompe, que le prêtre et les deux diacres, revêtus de riches ornements ^ exécutent devant l'autel les gestes et les évolutions hiératiques, que les voix des chantres et des enfants de chœur lancent sous la voûte sonore les mélopées maj estueuses de la liturgie, que le grand

POUR CELLE qui PRIAIT I3I

orgue s'émeut, que tour à tour il gronde, pleure, rêve, soupire, et qu'il verse, par larges ondes, la prière et l'extase sur toutes ces têtes inclinées.

J'assistais à la grand'messe, un de ces dimanches-là. Il n'y a pas bien longtemps. C'était en septembre dernier. A cette époque de l'année, le faubourg Saint-Germain est à peu près désert. Les bourgeois ne sont pas encore revenus de la campagne ou des bains de mer, et dans les hautes maisons, un ou deux étages sur cinq ouvrent seulement leurs volets. Quant aux logis aristocratiques, ils sont tous fermés. Les maîtres chassent, sont dans leurs châteaux, en province; et à la porte des vieux hôtels personne ne touche plus à l'anneau qu'une tête de lion tient dans ses crocs de bronze.

Toutes ces absences se font sentir à la grand'messe. Personne n'occupe les chaises aux plaques de cuivre, — Madame la Marquise par-ci, Madame la Duchesse par-là — ni les prie-Dieu capitonnés. Rien que de petites gens, des boutiquiers, des domestiques.

Ce dimanche-là, l'Eglise n'en déployait pas moins la magnificence de ses cérémonies; car elle est, quoi qu'on dise, la grande école d'égalité. Quand il reçoit un parent pauvre, ce féroce démocrate, qui rêve de tout courber sous le même niveau, n'allume pourtant pas le lustre du salon et ne descend pas à la cave chercher un panier de vieilles bouteilles. Le prêtre chrétien, lui, accueille toujours les fidèles, si humbles qu'ils soient, avec tout le luxe dont il dispose, ainsi que des frères bien-aimés.

J'étais donc là, et je priais. Hélas! pour bien prier, pour prier, non des lèvres seulement, mais du fond de mon cœur, je dois faire un effort. Il est si chétif, si débile, le dernier reste de foi que je croyais avoir perdu pour toujours et que m'a rendu la souffrance. C'est comme un tison noir et presque éteint, où courent seulement quelques étincelles et que je ranime éperdument de mon souffle. Dans le désert de mon âme, desséché par toute une vie d'indifférence, il me faut arracher à chaque pas les mauvaises herbes de la né-

Page 1