‹ La bonne souffranceChapitre 18 sur 32 · POUR CELLE QUI PRIAIT · texte numérisé non relu

POUR CELLE QUI PRIAIT

gation et du scepticisme. Heureusement, vous coulez encore, ô mes larmes I Vous fécondez ce sol aride, et déjà j'y vois poindre le blé vert de l'espérance!

Je priais donc — de mon mieux — lorsque je remarquai, à quelques pas de moi, une femme agenouillée.

Les coudes au dossier du prie-Dieu, le menton sur les mains jointes et crispées, elle se tenait dans l'attitude antique et traditionnelle de l'adoration, et son profil était aussi immobile que s'il eût été peint sur le panneau d'un tryptique ou cerné par le plomb d'un vitrail. Pas toute jeune — trente ans et plus — sans beauté — mais quelle douceur et quelle pureté dans ce maigre visage ! — c'était une de ces ouvrières de Paris qui ont tant de goût et mettent un peu d'art dans la plus simple toilette. Ses gants étaient frais, sa robe de toile lui allait bien, les rubans du chapeau étaient gentiment chiffonnés. Aucune coquette-

I*e cependant. L'élégance instinctive de ma voine — d'ailleurs obtenue à si peu de frais — ■

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s'atténuait encore de modestie et de parfaite décence. On devinait que la pauvre fille s'était habillée de son mieux seulement par politesse pour le Bon Dieu, parce que c'était dimanche et qu'elle allait à la messe.

Elle priait. Avec quelle ardeur! Elle ne faisait aucun mouvement; mais sa tête légèrement rejetée en arrière, son regard fixé sur l'autel, ses lèvres entr'ouvertes comme pour livrer passage au pieux effluve qui s'échappait de son cœur, tout en elle exprimait l'élan de l'âme vers les horizons infinis.

Que demandait-elle à Dieu? le pain quotidien, tout au plus, j'en suis sûr. Car elle n'implorait pas ; elle adorait, simplement. Et sa muette oraison était désintéressée, comme tout ce qu'inspire le véritable amour.

Pourtant elle était pauvre, bien sûr, car je ne lui voyais aucun bijou, et, probablement aussi, très solitaire dans la vie, puisqu'elle venait seule à l'église. Une vieille fille certainement. Je l'imaginais tirant l'aiguille toute la journée dans quel-

POUR CELLE QUI FRIAIT I^f

que chambre haute, devant un triste horizon de toits et de cheminées. Point jolie, ayant passé l'âge des rêves romanesques, elle ne pouvait plus attendre qu'un sentiment partagé, qu'un heureux mariage, vinssent changer sa destinée. Oui, c'était bien cela. Une existence comparable à un cadran solaire dans un pays de brumes ; à peine quelques heures sereines. Le passé plein de deuils, comme pour nous tous, le présent terne et médiocre, et la certitude d'un monotone avenir. Ce devait être un événement pour elle que de renouveler sa branche de buis bénit, le jour des Rameaux.

Comme elle priait! Et comme elle était heureuse de prier! Je ne pouvais détourner mes regards de ce mince et délicat profil, qu'immobilisait, que pétrifiait, en quelque sorte, le ravissement mystique, ni de cette bouche entr'ouverte par le faible et délicieux sourire de l'extase.

Comme elle priait! Non, elle ne demandait rien. Sa vie de misère et de travail, elle l'avait depuis longtemps acceptée, et avec une entière

résignation. Non, non! Rien en ce monde! Mais, avec la sublime confiance et l'admirable espoir des cœurs simples, elle était sûre d'une vie meil" leure, d'un bonheur éternel, et elle en jouissait même déjà, tandis qu'elle laissait son âme s'exhaler et se répandre dans les harmonies et dans les parfums, avec la poignante musique de l'orgue et l'enivrante fumée des encensoirs I

Foi des humbles! Dernier trésor de consolations pour la pitoyable humanité! Combien ceux qui te combattent et te détruisent sont malfaisants et coupables, et combien je le fus moimême, qui me reproche plus d'une page dictée par l'ironie et par l'orgueil!

Je viens précisément de lire, avec une amère tristesse, l'écrit récent d'un célèbre doctrinaire de l'anarchie. Après une âpre satire — toujours facile et cent fois faite — de la société des hommes, ce théoricien révolutionnaire nous prophétise — pour quel lointain avenir et au prix de quelles sanglantes convulsions! — l'avènement d'un état social où tous recevront équitablement

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