‹ La bonne souffranceChapitre 19 sur 32 · POUR CELLE QUI PRIAIT I · texte numérisé non relu

POUR CELLE QUI PRIAIT I

la nourriture du corps et de l'esprit, le pain et la science, et seront heureux, autant qu'on peut l'être, en présence de la douleur et de la mort. C'est un idéal — relatif — au triomphe duquel nous devrions tous contribuer sans doute.

Mais des milliards d'hommes ont vécu sans en soupçonner l'aurore, et d'autres milliards d'hommes l'attendront sans doute encore bien longtemps, en proie à une impatiente fureur. Car le progrès ne s'accomplit qu'avec une lenteur décourageante, et l'on ne voit pas distinctement, à l'heure qu'il est, en quoi le prolétaire moderne est beaucoup moins malheureux que l'esclave anrique.

En attendant, le nombre des suicides augmente sans cesse, des cris de désespoir retentissent de toutes parts, et jamais, chez les hommes qui pensent, l'horreur de vivre ne fut plus manifeste qu'aujourd'hui. Aussi beaucoup se réfugieront encore aux pieds du Christ, qui lui, du moins, nous rend indulgents envers la douleur et nous montre, au delà du tombeau, l'espérance de la

vérité, du bonheur et de la justice. Quant à moi, pour reconquérir la foi dans toute son intégrité et telle qu'on me la donna dans mon berceau, je m'efforce de retrouver la candeur de mon enfance et de t'imiter, pauvre fille du peuple qui priais avec tant d'ardeur dans l'église à demi déserte, naïve chrétienne, ô ma sœur, qui m'as fait envie et qui m'as donné l'exemple.

2S novembre 1897,

Noël Impérial

Noël Impérial

EST la veille de Noël de l'année 181 1, et, depuis dix heures du soir, Napoléon travaille, seul, dans son cabinet, au palais des Tuileries.

La vaste pièce est presque tout à fait obscure. Çà et là, dans l'ombre, luisent vaguement quelques objets dorés, le cadre d'un tableau invisible, les deux têtes de lion ornant les bras d'un fauteuil, un lourd gland de rideau. Sous leurs abat-

jour de métal, les bougies de cire des deux candélabres n'éclairent que la large table encombrée d'atlas et d'épais registres reliés en maroquin vert et timbrés de l'N et de la couronne.

Voilà près de deux heures que le Maître travaille et que, sur les cartes géographiques et sur les états de situation de ses armées, il penche son front formidable que traverse une mèche noire, son front lourd de pensées, lourd comme le Monde dont il médite la conquête.

L'atlas ouvert présente une carte d'Asie; et la main de l'Empereur — nerveuse, féminine, charmante — cherche lentement de l'index, làbas, là-bas, à travers la Perse, une route vers l'Hindoustan.

Oui, les Indes ! Par la voie de terre? Pourquoi pas? Puisque sa marine est vaincue et détruite, le conquérant n'a plus que ce chemin pour aller, sous les palmes des forêts fabuleuses, suivi de ses aigles dont l'or étincelle parmi l'acier des baïonnettes, frapper l'Angleterre au cœur même, c'està-dire dans son empire colonial, dans son trésor.

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