‹ La bonne souffranceChapitre 20 sur 32 · NOËL IMPÉRIAL I · texte numérisé non relu

NOËL IMPÉRIAL I

Il a déjà la grandeur de César et de Charlemagne, il veut encore celle d'Alexandre. Il fait ce rêve sans s'en étonner. Il connaît déj à T Orient; il y a laissé, derrière lui, une légende immortelle. Le Nil le vit, un jour, maigre général aux longs cheveux, monté sur un dromadaire. Aux bords du Gange, pour le pesant Empereur en redingote grise, il faudra l'éléphant de Porus. Il sait comment on entraîne les peuples et comment on les fanatise. Il commandera, là-bas, à des soldats au visage de bronze, en turban de blanches mousselines; il verra, mêlés à son état-major, des rajahs rutilants de pierreries; et il interrogera sur sa destinée les monstrueuses idoles érigeant leurs dix bras au-dessus de leur mitre de diamants, puisque, naguère, en Egypte, le sphinx de granit à la face camuse, devant lequel il rêvait, les deux mains appuyées sur son sabre courbe, ne liri a pas livré son secret.

Empereur d'Europe! Sultan d'Asie! Voilà les deux seuls titres qu'on gravera sur son mausolée.

Un obstacle : l'immense Russie I

Mais puisqu'il n'a pas pu fixer la flottante amitié d'Alexandre, il le vaincra. Et la petite main de l'Empereur feuillette avidement les gros volumes verts, les listes qui lui disent, à un homme près, les effectifs de l'énorme armée qui se masse déjà vers le Niémen. Oui, il vaincra l'autocrate du Nord et l'entraînera, tsar vassal, suivi de ses hordes de cavaliers sauvages, à la conquête de l'Orient.

Empereur d'Europe! Sultan d'Asie! L'œuvre n'est pas supérieure à son désir et à son génie. Et quand il l'aura fondé, son prodigieux empire ne risquera pas d'être, un jour, partagé entre ses lieutenants, comme celui du Macédonien. Depuis le vingt mars. Napoléon a un fils, un héritier de sa gloire et de sa puissance; et les lèvres de l'Empereur se détendent en un beau sourire, à la pensée de l'enfant qui dort, si près de lui, dans le palais silencieux.

Mais, soudain, il dresse la tête avec un mouvement de surprise. Dans le cabinet si bien clos et dont les épais rideaux sont baissés, d'où vient

NOËL IMPÉRIAL î^^

cet étrange et profond murmure? Il semble que les grosses abeilles d'or, brodées sur la soie des tentures, se mettent toutes à bourdonner. L'Empereur écoute, plus attentif, et voici que, dans cette rumeur, il distingue des vibrations d'airain.

« Ahl oui... Noël... La messe de minuit. 3> Ce sont, en effet, les cloches de toutes les églises de Paris qui célèbrent la naissance de Jésus — ces cloches que Bonaparte a, naguère, rétablies dans les tours et dans les clochers, alors que, consul pacificateur, il réconciliait, en France, tant de frères ennemis.

Combien de fois ne se sont-elles pas ébranlées en son honneur, pour les glorieux Te Veum I Et comme on les lançait, une fois de plus, à toute volée, il y a quelques mois à peine, le jour de la naissance du Roi de Rome, date mémorable où le ciel, en accordant un fils au héros, semblait être d'intelligence avec lui, reconnaître la légitimité de son oeuvre et lui en promettre la durée I

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Cependant, ce soir, aussi joyeuses, aussi triomphales que pour Austerlitz ou pour Wagram, elles sonnent, dans la nuit froide et claire, pour rhumble enfant, pour le fils du charpentier né sur la paille d'une étable, il y a si longtemps, tandis que des voix mystérieuses clamaient dans les espaces du firmament étoile : « Gloire à Dieu et paix sur la terre! >

L'Empereur écoute les cloches de Noël. Il rêve, il se rappelle son enfance obscure et sauvage, la messe de minuit de son oncle l'archidiacre dans la cathédrale d'Ajaccio, le retour de la nombreuse famille dans le vieux logis, témoin de tant de pauvreté fièrement subie, et la beauté de matrone de sa mère présidant le frugal réveillon, où l'on mangeait des châtaignes. Son fils, à lui, le fils du victorieux empereur et de l'archiduchesse d'Autriche, ne connaîtra pas ces misères, sera maître du monde.

Au dehors, dans la nuit glaciale, les cloches sonnent toujours pour Noël.

A la porte des Tuileries, le grognard en bonnet

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à poil, qui marche à grands pas furieux devant sa guérite pour se réchauffer les pieds, se souvient peut-être, en ce moment, d'une prière ou d'un cantique qu'il a jadis appris par cœur, au village, sur les genoux de sa mère, et sourit avec tendresse, sous sa rude moustache, à la pensée de l'Enfant-Jésus dans sa crèche. L'Empereur, lui, n'entend pas le pieux appel des cloches; il ne songe qu'à son fils, et, soudain, il est pris d'un irrésistible désir de le voir.

Il se lève, frappe dans ses mains. Aussitôt, s'ouvre une porte dérobée dans la tapisserie. Roustan paraît. Sur un signe du maître, il prend un des candélabres; et l'Empereur, éclairé parle fidèle mameluck, à travers les corridors déserts, va droit à l'appartement du petit roi, y pénètre, congédie d'un geste la nourrice et les femmes soudain réveillées, et reste debout devant le bep ceau du prodigieux nouveau-né.

Le Roi de Rome est profondément endormi. Dans la blancheur du linge et des dentelles, que traverse le grand cordon de la Légion d'honneur,

le mignon visage aux yeux clos, à demi plongé dans l'oreiller, et Tune des mains, toute petite, potelée, adorable, qui repose sur la couverture, mettent deux taches de chair enfantine; et, sur cette candeur, sur cette pureté, sur cette innocence qu'est un enfant au berceau, le large ruban de moire écarlatc passe comme un ruisseau de sang, comme le fleuve de sang qu'on va répandre, dans l'espoir que cette tête encore si frêle porte, un jour, la plus lourde des couronnes et que cette petite main, à présent délicate et jolie comme une fleur, saisisse plus tard tout un faisceau de sceptres.

Napoléon considère son fils. Il songe — et jamais l'orgueil humain ne caressa plus délicieusement un cœur — que les grands dignitaires de sa cour, que ses généraux plus illustres que les héros d'Homère, ses ministres et ses sénateurs chamarrés d'or s'inclinent devant ce berceau avec un tremblement de respect, et que les Jacobins renégats eux-mêmes, les vieux régicides, qui portent maintenant la livrée impériale, oseraient

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