‹ La bonne souffranceChapitre 21 sur 32 · NOËL IMPÉRIAL I · texte numérisé non relu

NOËL IMPÉRIAL I

à peine ambitionner la faveur de baiser cette main enfantine.

L'Empereur rêve, et, dans la confuse rumeur des cloches qui sonnent la messe de minuit, 1 croit entendre la marche cadencée des troupes et le roulement des caissons, là-bas, sur les routes glacées de l'Allemagne et de la Pologne. Enivré d'ambition paternelle, plus que jamais il pense à la Grande Armée et à la conquête de la Russie et des Indes; et il se jure de laisser à son héritier tous les trônes du Vieux Monde. Il lui a déjà donné la ville de Saint-Pierre pour hochet; le nouveau-né aura bientôt, parmi ses joujoux, d'autres cités saintes.

Émir de la Mecque! Rajah de Bénarès! Voilà des titres dignes du Roi de Rome!

Ah! pourquoi les femmes de France ne sontelles pas plus fëcondes? Que n'a-t-il sous ses ordres, l'invincible capitaine, un million, deux raillions de soldats? C'est l'univers tout entier, c'est le globe du monde qu'il mettrait dans cette petite main!

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n rêve, sourd à la voix des cloches saintes, sans une pensée pour Celui qui règne dans les cieux et qui regarde les plus grands empires comme des fourmilières. Il rêve, sans voir, dans l'avenir, son immense armée ensevelie dans les neiges de la Bérésina, sans voir le dernier trophée de ses aigles fauché par la mitraille anglaise avec le bataillon sacré de Waterloo, sans voir, au milieu de l'Océan, le rocher où l'attendent les tortures de Prométhée, sans voir surtout, dans le parc de Schœnbriinn, sous un ciel d'automne, ce pâle et triste jeune homme, avec la plaque d'un ordre autrichien sur son uniforme blanc, qui tousse en marchant dans les feuilles mortes.

Et tandis que l'Empereur poursuit sa monstrueuse chimère, imagine le règne de son fils et des successeurs de son fils sur tout l'univers, et se suppose enfin lui-même, Napoléon, devenu, au fond des temps et de la légende, un mythe fabuleux, un nouveau Mars, un dieu solaire triomphant au milieu du Zodiaque de ses douze maréchaux, — les cloches sonnent toujours joyeuse-

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ment,triompIialement, éperdument, enrhonneur du pauvre petit enfant né à Bethléem, qui a vraiment conquis le monde, il y a dix-neuf cents ans, non avec du sang et des victoires, mais avec le verbe de paix et d'amour, et qui régnera sur les âmes dans tous les siècles des siècles.

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La Meilleure Année

La Meilleure Année

NCORE quelques tours de l'aiguille sur le cadran de la pendule, et elle sera finie, cette année que j'ai passée presque tout entière dans les souffrances, où j'ai vu la mort de si près, et au bout de laquelle je me trouve dans un état d'infériorité physique qui ^M m'annonce l'arrivée définitive de la vieillesse. j^B Derrière les vitres froides de ma fenêtre, où ^^■tont à peine fondues les blanches arabesques

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qu'y traça la nuit glacée, le morne ciel de décembre m'invite aux souvenirs sévères.

Quelle année! Je me revois à Pau, en janvier dernier, puis à Mandres, au mois de juin. Deux fois, je m'étends sur la table d'opération, entouré des praticiens en tablier blanc, dont les visages deviennent brusquement si sérieux; j'aspire l'écœurante odeur de pomme du chloroforme, et j'entends dans mon cerveau, avant de perdre connaissance, un bruit de marteaux lontains. Deux fois, on me rapporte vers mon logis parisien, inerte masse, secouée par la trépidation du wagon, ballottée sur les sangles de la voiture d'ambulance. Combien de temps suis-je resté sur le dos, dans une immobilité douloureuse? Le tiers de cette année maudite. Ohl la persistante puanteur des antiseptiques! Ohl les interminables nuits d'insomnie ou de cauchemar!

Une heure surgit surtout, affreuse, dans ma mémoire.

Par la fenêtre ouverte de ma chambre de torture, pénètre la chaleur lourde, pâteuse,

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écrasante, d'une matinée de canicule. J'ai eu la fièvre toute la nuit, je n'en puis plus. Je suis arrivé à ce degré de fatigue, de prostration, où Ton renonce à tout, où Ton consent à mourir. Mais ma vieille sœur est là qui me regarde, en faisant pour me sourire un navrant effort; je vois trembler un peu ses doigts sur la barre de fer, au pied de mon lit; — et, assise à mon chevet, une autre femme, une amie bien chère, est inclinée sur la main que je lui abandonne et y applique éperdument ses lèvres brûlantes et gonflées par les larmes.

Oh! cet instant-là, je ne puis me le rappeler sans frémir; ce fut, dans le cours de ma longue maladie, celui où je me sentis le plus malheureux. Car la douleur physique, il faut bien s'y résigner; la mort, on la demande, on l'appelle dans les supplices. Mais la pensée qu'en souffrant on fait mal à ceux qu'on aime et dont on est aimé, et qu'en disparaissant on va les réduire au désespoir, est une pensée intolérable. Je connais bien les deux coeurs qui saignaient, ce jour-

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là, auprès de mon lit de souffrance, je suis sûr d'eux; et, me considérant alors comme perdu, je me demandais avec angoisse ce qu'ils allaient devenir, ces cœurs aimants qui ne battent que pour moi ; et, malgré mon accablement, j 'essayais de trouver, pour les deux pauvres femmes, quelques douces paroles qui les habituassent un peu à l'idée de mon départ, leur disant qu'après tout, si je mourais, ce n'était pas de ma faute, et leur en demandant presque pardon.

Oui, elle me fut cruelle, cette année 1897. N'est-elle pas, je me le demande, la pire de toute ma vie?

Non pas, ô mon Dieu. C'est la meilleure!

Car un de vos prêtres est venu, il m'a simplement montré votre croix, il m'a rappelé votre sublime enseignement : que la douleur est inéluctable; que, s'il faut la soulager chez autrui de tout son pouvoir, on doit l'accepter sans plainte pour soi-même; et, depuis lors, fortifié par votre grâce et par votre exemple, j'ai subi ma peine, non seulement avec courage, mais

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avec je ne sais quelle satisfaction intime, me rappelant que j'avais été ce qu'on appelle un heureux, que j'avais beaucoup plus joui et beaucoup moins souffert que tant d'autres, trouvant juste que l'équilibre pût se rétablir, et, — lorsque tout danger immédiat eut été écarté, — vous remerciant de m'accorder ce délai, mais résigné d'avance à tous les maux qui me sont réservés, heureux de ne plus offrir bientôt, dans ma personne, un témoignage de l'injustice de la nature et de l'inégale répartition des choses de ce monde, et nourrissant enfin l'espoir de n'arriver à la mort qu'après avoir eu toute ma part de malheur.

Voilà des sentiments qui feront sans doute hausser les épaules à beaucoup de mes contemporains; car je n'entends que des voix qui clament vers le bonheur, et, de tous les côtés, me parlent ce cri :

(T La vie! Nous demandons, pour tous, le roit à la vie, à toute la vie. Nous réclamons la ie intégrale, avec toutes ses jouissances et

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toutes ses joies, répanouissement complet de l'individu, » etc.

Loin de moi la pensée de décourager les efforts de ceux qui veulent rendre les conditions de l'existence tolérables pour tous et qui rêvent de diminuer, sinon de détruire, la misère et l'ignorance. Mais peut-on prononcer de bonne foi ce mot, qui semble une ironie à quiconque n'est plus un enfant, « la joie de vivre »?

Où la cherchons-nous, en eff*et? Dans les sens? Mais chaque volupté, immédiatement punie d'ailleurs par la tristesse de la chair assouvie, est un pas vers notre destruction. Dans l'intelligence? Mais la science aussi est décevante et peut se comparer à une infranchissable chaîne de montagnes, où le voyageur, du haut de chaque pic durement gravi, voit à ses pieds se creuser de plus profonds abîmes, et, devant lui, se dresser de plus inaccessibles sommets.

Dans la vie — dure pour beaucoup, médiocre pour la plupart, et, pour quelques privilégiés seulement, semée de quelques beaux jours — il

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n'y a vraiment qu'un bonheur et qu'une joie : aimer. Mais telle est l'infirmité de la nature humaine que nous n'aimons, c'est-à-dire que nous ne faisons à autrui le don de nous-mêmes qu'avec le désir d'un don réciproque. Or, rien n'est plus rare qu'un sentiment tout à fait partagé, et tel qui aime jusqu'au dévouement, jusqu'au sacrifice, ne rencontre souvent que l'indifférence, et parfois l'ingratitude et la trahison, — de sorte que le sentiment qui nous inspire nos meilleurs espoirs est aussi, presque toujours, la source de nos pires déceptions et de nos plus amers chagrins.

Qu'y faire?

Ici encore — comme pour la souffrance — le Christianisme a trouvé la solution. Certes, il nous ordonne d'aimer. Que dis-je? Il est la plus grande école de fraternité que le monde ait connue, puisqu'il veut que nous aimions notre prochain comme nous-mêmes. — Vous entendez bien, comme nous-mêmes. — Mais û prétend que nous aimions sans exiger de retour, avec un

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entier désintéressement, enfin — comme dit le peuple dans son langage naïf et profond — que nous aimions pour l'amour de Dieu.

Savoir souffrir! Savoir aimer I Voilà le précieux secret que j'ai découvert dans l'Evangile pendant ma maladie; et voilà pourquoi, dans cette veillée de décembre, disant adieu à l'année qui s'en va et qui me laisse encore bien faible et condamné à des soins pénibles, je proclame hautement que, plus que toutes les autres années de ma vie, elle me fut propice et bienfaisante.

Ah! si les malheureux savaient mieux souffrir et si les heureux savaient mieux aimer, quelle aurore de paix et de bonté se lèverait sur le monde! Ceux qui ne croient pas aux miracles doivent au moins désirer celui-là. Mais est-il permis de l'espérer? Faut-il se fier à quelques favorables présages? A ce souffle religieux, par exemple, qui traverse les œuvres récentes de quelques écrivains et que je retrouve jusque dans les feuilles éparses delà presse? Ou bien encore, à l'évidente inquiétude des ennemis de Dieu,

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qui semblent, à l'heure qu'il est, effrayes euxmêmes par les conséquences de leur œuvre funeste? Ah! qu'il vienne, le semeur de la parabole, et qu'il jette à pleines poignées la semence de résignation et de solidarité chrétiennes sur cette société moderne, si lugubre et si caduque, où nous voyons, en haut, tant de corruption et de sécheresse de cœur, et, en bas, tant de révolte et de désespoir!

Quelle noble tâche — et quelle gloire! — ce serait pour un jeune poète de génie, de se manifester, nouveau Chateaubriand, comme le précurseur d'une renaissance de la foi! Hélas! je ne puis qu'exprimer ce vœu, moi, pauvre homme sur le déclin, qui embrasse la Croix comme un naufragé étreint une épave.

Je considère avec tristesse mon âme en lambeaux, ayant vergogne d'offrir à Dieu un si misérable présent. Mais je prends confiance en cette pensée que sa miséricorde est pareille à l'ingénieuse charité de ses admirables servantes, les Pedtes Sœurs des Pauvres, qui, avec quelques

haillons et le rebut des cuisines, habillent et nourrissent des vieillards indigents.

Qu'elle soit donc bénie, Tannée qui s'enfuit; car elle fut pour moi l'année de l'épreuve, l'année de la grâce, où j'ai pu recueillir les ruines de mon cœur et où j'ai rallumé, dans ce vase fait de débris, le grain d'encens de la prière I

}0 décembre iSçj,

Un Dialogue des Morts

Un Dialogue des Morts

UAND on eut recloué les cercueils et refermé les tombeaux, quand les fonctionnaires, les savants, les reporters et les photographes se furent retirés, quand enfin la crypte du Panthéon resta vide, les ombres de Voltaire et de Jean-Jacques Rousseau, qui avaient assisté, invisibles, au viol de leurs sépulcres, devinrent subitement apparentes.

Car l'usage des ombres est de ne reprendre

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figure humaine que lorsqu'elles se trouvent hors de notre présence, attendu qu'elles n'ont aucun goût pour la compagnie des grossiers personnages de chair et d'os que nous sommes. C'est ce qui explique, entre parenthèses, pourquoi les spirites ne sont jamais parvenus — du moins que je sache — à évoquer une ombre authentique, un spectre pour de bon, comme ceux que j'ai vus jadis, au théâtre du Châtelet, dans un mélodrame imité de l'anglais. C'étaient, je vous assure, de très (c horrifiques y> fantômes, qu'un personnage de la pièce traversait de son épée sans qu'ils donnassent le moindre signe d'émotion. De là, ma méfiance contre nos sorciers en redingote, qui n'arrivent même pas, avec toute leur magie, au résultat obtenu par un simple machiniste au moyen de quelques miroirs ingénieusement disposés.

Donc, quand les caveaux du Panthéon furent retombés dans le silence et la solitude, Voltaire et Rousseau — m spectres vivants et impalpables », comme disait autrefois l'affiche du Secret de éMiss (Aurore — surgirent devant leurs propres

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