‹ La bonne souffranceChapitre 23 sur 32 · UN DIALOGUE DES MORTS I · texte numérisé non relu

UN DIALOGUE DES MORTS I

peut le dire, le monde assista à l'explosion de la méchanceté humaine, et dont les résultats, d'abord si fanatiquement admirés, semblent aujourd'hui des bienfaits très contestables... Pourtant je ne rêvais que la justice, le bonheur de tous... Pou vais- je prévoir de tels crimes? Pouvais-je prévoir que moi, l'homme constamment attendri jusqu'aux larmes, moi, le paisible promeneur, l'ami de la nature, le buveur de lait, j'engendrerais tous ces cœurs de rocher et tous ces buveurs de sang, et que, se souvenant que j'ai proclamé la légitimité de la peine capitale au nom du pacte social, Robespierre, mon affreux élève, couvrirait la France d'échafauds?... Ah I j'ai parfois la pensée que, le jour où j'ai écrit cette page fatale, j'ai signé des miliers de sentences de mort.

— Jean-Jacques, mon compère, dit à son tour le maigre vieillard, qui ne souriait plus, apprenez, si cela peut vous consoler, que moi aussi, je doute très souvent de l'excellence de mon œuvre. Elle offre bien pourtant l'image de mon siècle,

si léger et si corrompu, qui prononça pour la première fois, en badinant, des paroles formidables. En vérité, j'ai bien peur d'avoir été aussi téméraire que l'élève du sorcier, qui savait bien le mot pour faire sortir le diable d'un alambic, mais qui avait oublié la formule cabalistique pour l'y faire rentrer; et, le jour où j'ai vu les prêtres massacrés et une fille publique adorée comme déesse de la raison, en pleine cathédrale de Paris, je me suis demandé sérieusement si la bonne compagnie de mon temps avait eu raison d'applaudir de si bon cœur à mes accès de cynisme et d'impiété, et si je n'aurais pas mieux fait de garder pour moi toutes les polissonneries du Dictionnaire philosophique.

— Si encore, reprit Jean- Jacques, on pouvait se dire que la Révolution a passé comme une tempête, que le ciel s'est ensuite rasséréné et que Tordre et la paix ont succédé à tant d'horribles convulsions. Mais il n'en est rien. Depuis lors, toutes les nations civilisées demeurent dans un état de trouble permanent. Des guerres ef-

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