UN DIALOGUE DES MORTS I
car je suis, en un certain sens, le père du journalisme. Or la presse ressemble à mon œuvre, que je juge aujourd'hui sévèrement. J'y ai tout dit, et, surtout, je m'y suis contredit. On y trouve, par-ci, par-là, une page où vibrent la vérité et la justice, mais l'on peut y recueillir aussi une remarquable collection d'injures, de mensonges et d'obscénités.
— Voltaire, mon ami, vous avez, pendant toute votre vie, prêché la tolérance... Eh bien, apprenez que, l'été dernier, on a donné la croix à un maire qui a fait disperser parla gendarmerie une procession de petites communiantes... Qu'en dites-vous?
— Rousseau, mon camarade, vous eûtes toujours de grandes prétentions à la morale, et vous vouliez décider les duchesses en falbalas à nourrir elles-mêmes leurs enfants... Eh bieni sachez que, maintenant, nous avons de belles féministes qui impriment tout crû que l'allaitement maternel ^doit être considéré comme un reste de barbarie...
vous en semble?
178 LA BONNE SOUFFRANCI
Ici les deux philosophes se regardèrent, comme disent les bonnes gens, entre quatrez-yeux, puis s'écrièrent l'un après l'autre :
— O Rousseau, la Révolution que nous avons préparée n'aurait-elle pas, par hasard, fait banqueroute?
— O Voltaire, la Déclaration des Droits de l'Homme, qu'on a puisée dans nos ouvrages, ne serait-elle qu'une mystification?
— Ce qu'il y a de plus grave, reprit le défenseur de Calas, ce n'est pas que nous nous posions des questions pareilles dans ce souterrain solitaire, en ombres désabusées que nous sommes, mais c'est que beaucoup d'intelligences, éprises de justice absolue, se les adressent impérieusement à elles-mêmes, et se désespèrent, et se dégoûtent de toutes les solutions médiocres et évasives que leur proposent les politiciens, et concluent carrément par l'anarchie.
— A qui le dites-vous? continua l'ancien amant de M""® de Warens. J'en suis assez affligé; car c'est dans mes écrits que les gens dont vous