‹ La bonne souffranceChapitre 26 sur 32 · UN DIALOGUE DES MORTS · texte numérisé non relu

UN DIALOGUE DES MORTS

parlez ont trouvé des arguments. N'ai-je pas lancé, un jour, ce beau paradoxe, que, toute société étant fondée sur l'usurpation des uns et sur la lâcheté des autres, toute société est mauvaise? De sorte qu'aujourd'hui, ayant renoncé à toutes mes chimères, j'ai le chagrin de voir les anarchistes les plus impatients allumer la mèche de leur bombe avec un feuillet arraché au Contrat Social I

Voltaire et Rousseau auraient sans doute long temps continué leur conversation, si, alors, un bruit de pas ne s'était fait entendre dans le lointain de la crypte. C'était un des violateurs de tombeaux qui avait oublié son parapluie et qui revenait le prendre, accompagné du gardien. Et, comme les purs esprits, ainsi que nous l'avons dit plus haut, n'aiment pas à se compromettre avec les simples mortels, les deux ombres se vaporisèrent en une seconde et disparurent comme par enchantement.

6 janvier i8^.

Saint Vincent de Paul

Saint Vincent de Paul

I, pour changer de conversation, — car, en vérité, nous sommes, en ce moment, gorgés de choses violentes et haineuses, et jusqu'à la nausée, — si donc, comme on purifie l'atmosphère d'une chambre en brûlant du sucre, nous parlions un peu d'un brave homme! Voulez-vous?

Le Saint Vincent de Taul, que vient de publier M. Emmanuel de Broglie, nous en fournit précisément l'occasion.

Il existe déjà, vous vous en doutez bien, sur cet admirable serviteur de Dieu et des pauvres, de nombreux et importants ouvrages, et Ton en pourrait garnir plusieurs rayons d'une bibliothèque. Cependant, M. Emmanuel de Broglie a pensé qu'il n'était pas inutile d'écrire, sur ce beau sujet, un récit simple et court, mais émouvant et substantiel, et il y a tout à fait réussi. Son petit volume — qu'on trouve chez l'éditeur Victor LecofFre — offre cette originalité que, sous une forme très pure et très distinguée, il s'adresse à tous, au grand public. C'est au peuple directement qu'est destinée cette histoire de son grand ami.

Constatons-le avec joie. Malgré tout ce qu'on a pu faire pour inspirer à la foule le mépris de la religion et la haine de ses ministres, saint Vincent de Paul est toujours resté populaire. Les gens en blouse demeurent fidèles à ce bonhomme en soutane; et l'insolent voyou qui vient d'imiter le croassement du corbeau en passant à côté d'un ecclésiastique, s'attendrira, un instant après, s'il

SAINT VINCENT DE PAUL l8f

aperçoit, à la devanture d'un marchand de bricà-brac, la gravure ou Vincent de Paul est représenté dans une rue de Paris, par un temps de neige, ayant déjà recueilli un enfant abandonné dans un pan de son manteau et se penchant pour en ramasser un second dans l'angle d'une muraille.

Il est trop facile, hélas! d'égarer l'esprit du peuple; mais il est heureusement moins aisé de corrompre son cœur. Pourquoi n'est-il pas possible de mettre cette nouvelle vie de saint Vincent de Paul sous les yeux de tous les prolétaires? Ils apprendraient dans ce périt livre, je veux le croire, à comparer les promesses jamais réalisées dont les bercent leurs ambitieux flatteurs, et les bienfaits solides et durables qu'ils doivent au grand chrétien.

Ces bienfaits sont aussi nombreux que variés, et l'on peut aflirmer hardiment que, en matière d'institutions charitables, on n'a rien créé de nouveau depuis saint Vincent de Paul.

J'en donnerai quelques preuves»

l86 LA BONNE SOUFFRANCE

Nous sommes fiers, et avec raison, de notre œuvre de Thospitalité de nuit, œuvre très récente, comme on sait, et j'ajouterai, œuvre très insuffisamment développée, puisque les malheureux qui ne savent où coucher n'ont encore à leur disposition, dans l'énorme Paris, qu'un très petit nombre de refuges, et toujours situés dans des quartiers excentriques. Or, Vincent de Paul avait déjà ouvert, non seulement dans la capitale, mais dans plusieurs villes de province, des asiles pour les passants, où on leur donnait à souper et à coucher, et le lendemain matin « deux sous pour continuer leur route ».

N'allez pas non plus vous imaginer que nos œuvres d'assistance par le travail datent d'hier. Chaque fois qu'il installe une de ces maisons qu'il appelle des c charités », non seulement Vincent de Paul recommande de séparer avec soin les pauvres valides qui peuvent travailler des infirmes qui en sont incapables, mais il veut qu'on ouvre là des ateliers où les enfants, les convalescents et même les hommes en bonne

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