CHAPITRE ONZIÈME
SOMMAIRE : 1.—-Instruction de la sainte Vierge sur le mérite des épreuves de la vie, à l'occasion de la mort de son Père saint Joachim. 2.—La Fille Bénie de sainte Anne commence à souffrir dès son enfance : cet état dura dix ans. ,3.—Annonce de la mort prochaine de la Bonne sainte Anne, 4.—Faveur admirable accordée en cette circonstance et à la Fille et À la Mère. 5.—Marie dispose sa Mère à recevoir la mort avec courage.
1.—‘" Ma fille (!}), ranimez souvent au fond de votre cœur l'estime que vous devez faire du bienfait des épreuves que la providence du Seigneur ménage aux mortels avec une sagesse secrète, Ce sont là ses jugements justifiés en eux-mêmes, plus inappréciables que l'or et les pierres précieuses, et plus doux que le rayon de miel pour celui qui n'a pas le goût dépravé. Je veux, ma chère fille, que vous compreniez que si la créature souffre, soit sans aucun péché, soit à cause de ses péchés, c'est un bienfait qu’elle ne saurait obtenir sans une grande miséricorde du Très-Haut. EKEt quoique ce soit une grâce que de recevoir des souffrances pour ses péchés,
(1) La Bienheureuse Vierge Marie s'adresse à l'âme privilégiée dont nous avons parlé plusieurs fois déjà et dont nos pieux Lecteurs sc souviennent bien maintenant.
cette même grâce est néanmoins accompagnée de beaucoup de justice. Cela étant, faites de sérieuses réflexions sur la folie commune des enfants d'Adam, qui veulent tous des consolations et des faveurs sensibles et n’aiment que ce qui flatte leur goût dépravé. Ils ne cherchent qu'à éviter les peines et à se préserver de la moindre atteinte de la douleur, et tandis que leur plus grand bonheur devrait consister à les rechercher avec empressement sans même les avoir méritées, ils le mettent uniquement à se soustraire à ce qu'ils méritent, et sans quoi ils ne
sauraient obtenir la félicité.
Si l’or échappait à la fournaise, le fer à Ia lime, le
grain au moulin et au fléau, les raisins au pressoir, ils ne
serviraient à rien, et l’on ne jouirait point de la fin pour
laquelle ils ont été créés. Or, comment les hommes se laissent-ils abuser jusqu'à croire qu’étant remplis d’horribles vices et de péchés abominables, ils puissent être assez purs et assez dignes de jouir de Dieu éternellement, sans passer par la fournaise et par la lime des souffrances ? Si même dans leur état d'innocence ils n'étaient point capables d'obtenir le bien infini et éternel pour récompense et pour couronne, comment l’obtiendraient-ils étant dans les ténèbres et en la disgrâce de Dieu? D'autant plus que les enfants de perdition font tout ce qu’ils peuvent pour se rendre indignes et ennemis de Dieu, et pour éviter les croix, les traverses et les afflictions qui sont le chemin pour retourner à Dieu, la lumière de l’entendement, le flambeau qui découvre les illusions des
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SA VIE 129 choses extérieures, l'aliment des justes, l'unique moyen de la grâce, le prix de la gloire et surtout l'héritage que mon Fils et mon Seigneur a choisi pour lui-même et pour
ses Jilus, en naissant et vivant toujours dans les souffrances et en mourant sur une croix.
C'est par !*. ma fille, que vous devez apprécier la
valer :s ,ov ces, que les mondains ne découvrent pas, .urce (L’ils st indignes de cette science divine ; et comme ils l'ignorent, ils la méprisent. Réjouissez-vous et consolez-vous dans les tribulations, et quand le Très- Haut daignera vous en envoyer quelqu’'une, tâchez d'aller au-devant pour la recevoir comme une de ses bénédiétions et un gage de son amour et de sa gloire. Accoutumez votre cœur à la magnanimité et à la constance, afin que, dans les occasions de souffrir, vous soyez égale et la même que vous étiez dans la prospérité et dans vos meilleures résolutions. Gardez-vous d'accomplir avec tristesse ce que vous promettez avec joie; car Dieu aime celui qui est le même en donnant qu’en offrant. Sacrifiez donc votre cœur et vos puissances en holocauste de patience, et vous chanterez, par des cantiques nouveaux de joie et de louange, les justifications du Très-Haut, lorsque pendant votre Pèlerinage ici-bas il vous distinguera et traitera comme sienne par les marques les plus
sensibles de son amitié qui sont les épreuves, les croix et les tribulations.
Sachez, ma Fille, que mon très-saint Fils et moi nous
désirons trouver parmi les créatures quelques âmes qui
marchent dans le chemin de la croix, auxquelles nous puissions enseigner avec ordre cette divine science, et que nous puissions détourner des voies de la sagesse du monde, où les enfants d'Adam veulent avec une obstination aveugle toujours avancer, en repoussant la discipline salutaire des affliétions. Si vous voulez être notre disciple, entrez dans cette école, où l'on n'enseigne que la science de la croix, et qu'à chercher en elle le repos et
les délices véritables.
L'amour terrestre des plaisirs sensibles et des richesses ne s'accorde point avec cette sagesse, non plus que la vaine ostentation qui éblouit les yeux faibles des mondains avides du faux honneur et des choses brillantes et précieuses qui excitent l'admiration des ignorants. Pour vous, ma fille, aimez la vérité, faites choix de la meilleure part et souhaitez d'être de celles qui sont cachées et en oubli dans le monde, J'étais Mère du Dieu incarné luimême, et par là Maîtresse avec mon divin Fils de tout ce qui est créé ; et cependant'je fus fort peu connue et sa divine Majesté fut fort méprisée des hommes, Si cette doctrine n'eût été la plus estimable et la plus certaine,
nous ne l’aurions pas enseignée par nos exemples et par
nos paroles ; c'est 1à, la lumière qui luit dans les ténè-
bres, lumière chérie des Elus et rejetée des réprouvés.?”
2.—Le Très-Haut qui règle par son infinie sagesse la conduite des siens avec poids et mesure, voulut exercer
notre auguste Souveraine par diverses affliétions propor-
tionnées à son jeune âge, quoiqu elle fût toujours grande en la grâce, qu'il voulait par ce moyen lui augmenter avec une plus abondante gloire. La jeune Marie était toute pleine de sagesse et de grâce : néanmoins il était convenable qu'elle fût disciple en expérience et qu'elle y avançât et y apprit la science de souffrir, qui arrive à sa dernière perfection par la pratique, Elle avait joui durant le cours de ses tendres années des délices et des
caresses du Très-Haut, de celles des saints Anges aussi
bien que de ses parents ; et étant dans le temple, elle en
avait beaucoup reçu de sa maîtresse et des prêtres, parce qu'elle était aimable et agréable aux veux de tous. Mais il était temps qu'elle commençât d'avoir une science nouvelle du bien qu'elle possédait, et une certaine connaissance que l'on acquiert, par l'absence et la privation de ce bien, et par la pratique des vertus particulières que cette privation produit, à cause de la différence qu'il y a entre l'état des consolations et des douceurs spirituelles
et celui de la solitude, de la sécheresse et des tribulations.
La première des affliétions que souffrit notre Souveraine fut l'interruption des visions continuelles dont le Seigneur lui faisait part ; et cette douleur lui parût d’autant plus grande qu'elle n'y était pas accoutumée, et que le trésor qu'elle ne voyait plus était pour elle plus précieux et plus sublime. Elle fut aussi privée du commerce sensible des saints Anges et par l'éloignement de tant d'objets excellents et divins qui se dérobèrent d'un seul coup à sa vue (sans pourtant la quitter ni lui
discontinuer leurs secrètes assistinces), cette Âme trèspure et très-affligée crovait être demeurée seule dans la nuit obscure de l'absence de soi: bien-aimé, qui la revê-
tait de lumière.
Ce changement parut étrange à notre jeune Reine ; car bien que le Seigneur l’eût prévenue pour souffrir de plus grandes épreuves, il ne les lui avait pas spécifiées. Or comme le cœur candide de cette très-simple colombe ne pouvait rien penser ni opérer que ce ne fut un fruit de son humilité et de son amour incomparable, elle s’appliquait entièrement à ces deux vertus; par l'humilité, elle attribuait à son ingratitude de n'avoir pas mérité la présence ei la possession du bien qu’ell: venait de perdre ; et par l'ardent amour elle l’appelait et le cherchait avec ure douleur et avec des affections si amou-
reuses, qu'il n’est pas possible de les exprimer.
Le Seigneur se cacha ainsi à sa divine Epouse, durant l’espace de dix ans; et bien qu’il l’interromipît quelquefois en dévoilant sa face, afin que sa Bien-Aimée goûtât quelque soulagement, ces doux intervalles ne lui arrivèrent que rarement pendant ce temps-là, et encore n’y éprouvait-elle pas autant de douceur que dans les piemières années de son enfance. Cette absence du Seigneur était nécessaire pour que notre Rzine se disposât, par l'exercice de toutes les vertus et avec une perfection accomplie, à la dignité à laquelle le Très-Haut la desti-
nait ; car, si elle eût joui toujours de la vue de la Majesté
divine, comme elle lui avait été de tait de manières et à tant de différentes reprises communiquée dans le temps de son enfance, elle eut été incapable de souffrir dans
l’ordre commun des simples créatures,
Néanmoins, quoique les visions intuitives et abstractives de la divine essence, et celles des Anges, fussent suspendues pour la très-sainte Vierge pendant cette sorte d'absence du Seigneur, son âme et ses puissances ne laissaient pas d’avoir plus d2 dons, de grâces et de lumière surnaturelle que tous les saints ensemble, parce qu'à cet égard la main du Très-Haut ne se raccourcit jamais pour elle ; mais par rapport aux visions fréquentes de ses premières années, j'appelle absence du Seigneur le temps considérable pendant lequel il l’en priva. Klle commença de souffrir cette absence huit jours avant la mort de son père saint Joachim. Immédiatement après, ell: fut en butte aux persécutions que les esprits infernaux avaient résolu de lui faire subir tant par eux-mêmes que par le concours des autres créatures, de sorte que c:s peines accompagnèrent notre aimable Souveraine jusqu'à la douzième année de son âge, où elle reçut du Ciel l’avis
d'un nouvel évènement douloureux.
3.—Marie étant donc arrivée à la douzième année de son ige, entendit un jour les saints Anges lui dire, sans pourtant se manifester à elle : ‘ Marie, le terme de la vie
de votre sainte Mère Anne approche : le Très-Haut a