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en vain pour ériger des fiefs transmissiblef
et des principautés indépendantes : les annales ottomanes à chaque page présentent des exemples de fortunes aussi brillantes et de fins aussi tragiques que celle du vieux pacha de Janina.
Sultan Mahmoud a fait la guerre au pouvoir héréditaire dans toute l'étendue de l'empire. Les grands feudataires de l'Asie , recommandâmes par leur soumission constante , n'ont pas même été exceptés de cette loi imprescriptible qu'il s'étoit imposée en montant sur le trône. Ali - Pacha , qui rappelait encore les règnes malheureux de ses débiles prédécesseurs, vient enfin de succomber ; et Mahmoud, en promenant ses regards sur les nombreuses provinces de sa domination , peut dire avec un orgueil légitime : « Mon nom est par- » tout respecté ; nulle part ma volonté n'est » méconnue. » Depuis bien des années les sultans n'ont osé tenir un langage aussi lier.
Tout on faisant l'éloge du système de soumission , sans lequel d'ailleurs il n'existe paâ de gouvernement . on es1 forcé de convenir [ii'avec !<■ degré d'irrégularité où l'administration provinciale est arrivée, les pachas, qui ne
ne tendent pas à s'affranchir des devoirs <le la subordination , généralement sont plus accablans pour les contribuables que les gouverneurs indépendans. Rien de plus facile à expliquer que cette prétendue contradiction : non seulement le pacha soumis a la crainte chaque année au baïram , qui est l'époque des nominations et des confirmations , qu'un nouvel élu ne vienne les déposséder ; mais encore il est tenu à des cadeaux , à des sacrifices d'argent envers les ministres , envers les officiers du sérail , s'il veut se maintenir en fonctions. Le pacha indépendant , ou plutôt celui dont la soumission n'est qu'apparente , n'a d'inquiétude que celle d'être exproprié par la force ; or , comme la félonie tire toujours son origine de la faiblesse du gouvernement , et qu'eile s'arme de manière à pouvoir lui en imposer , les grands coupables n'ont pas de peine à se persuader qu'ils sont indestructibles. Le sentiment de la permanence engendre en eux le sentiment de la propriété , qui se rattache de lui-même au principe de la conservation. Cette vérité et ses conséquences sont incontestables : les épis ,<Tts que le soldat moissonne sans égard , !e cultivateur attend qu'ils soient parvenus à
maturité pour les couper , et clans le même temps il dépose la semence qui doit parer son champ d'une nouvelle récolte ; l'autre au contraire cherche , le jour suivant , une terre nouvelle pour la dépouiller aussi impitoyablement. Cependant Ali-Pacha nous fournit la preuve récente que cette règle générale a ses exceptions.
Si le grand seigneur , à l'exemple de ses aïeux , avait une armée permanente , il pourrait confier à ses pachas le gouvernement des provinces , en se rapprochant davantage du principe de stabilité. Il aurait devers lui un motif de sécurité qui préviendrait les tentatives de la félonie. Mais, pour le bien être des sujets, il faudrait qu'il retirât le pouvoir judiciaire , qui devient, entre les mains de ses délégués tout-puissans , l'arme la plus redoutable. Dans les mêmes vues , et dans l'intérêt du miri , il faudrait aussi qu'il confiât la perception des impôts à une autorité rivale qu'il placerait en sentinelle aux côtés de l'autorité militaire. Enfin il serait indispensable, pour le repos de ses peuples et la sienne , que les pachas ne pussent lever des deniers sous aucun prétexte , par conséquent qu'ils discontinuassent de se rétribuer
eux-mêmes, et qu'ils fussent réduits à n'user de leurs pouvoirs que pour faire respecter la bourse de leurs administrés : rien de plus élémentaire que la solution de ce problème. Pour compléter la réforme des abus , il ne serait pas moins rigoureux que le miri se chargeât de solder tous les emplois , et les salariât de manière à ce qu'on ne vît plus les agens du gouvernement se conduire en partisans qui vivent aux dépens de l'ennemi ; à plus forte raison ils devraient être dispensés d'acheter leurs offices , comme il résulte du présent d'usage auquel ils sont tenus à l'égard de Sa Hautesse. Le principe de fiscalité qu'on suit à leur égard est aussi déshonorant que faux ; c'est lui seul que les contribuables doivent accuser du système d'exploitation dont ils sont les victimes. Les charges légales présentent un aperçu tellement modéré, que même en triplant le fardeau, dans l'intention de faire cesser les extorsions, on soulagerait les peuples, de manière à s'attirer leur reconnaissance, et Ton mettrait le miri dans une situation des plus florissantes.
Les bourgs et les simples communes ont aussi leurs chefs municipaux. Partout où il y a des musulmans ce sont eux qui commandent; dans
La Bosme. 1 5
les villages composés uniquement de rayas , le primat est pris parmi eux , et c'est avec ce chef que l'autorité correspond, de manière que la responsabilité porte en entier sur lui. Pour les affaires qui concernent les nations tributaires , prises en masse , la Porte traite directement avec leurs chefs ecclésiastiques , qui, par cette raison, résident constamment dans la capitale. Les gouvernemens absolus , de même que le gouvernement militaire , tendent de tout leur pouvoir à la simplification , et toujours considèrent les têtes les plus élevées comme les seules responsables. Ce système donne lieu nécessairement aux abus d'autorité , mais 1 exécution est rapide.
Chaque ville a son corps municipal composé des notables du lieu : c'est encore la fortune qui obtient ce titre. À l'exception de celte inégalité sociale, qui même ne se fait sentir que médiocrement en Turquie , tous les individus de la classe privée marchent de pair , et les dignitaires déchus vont se perdre dans l'obscurité d'où ils sont sortis. Il n'y a guère d'aristocratie que celle du pouvoir, et l'on a vu que le pouvoir, presque toujours privé d'antécérlens, généralement est très-passager. Il est vrai que
( 2o7 ) î uléma jouit d'une haute considération ; niais elle est gratuite , protectrice , et ne déroge point au principe d'égalité que la religion prêche, que le gouvernement, par sa nature, tend à maintenir. Ce corps est le seul où l'hérédité soit parvenue à prendre racine, de manière à offrir une filiation suivie dans certaines familles. Les kiuperli ont fait aussi , pendant plu-, sieurs générations , exception à la règle adoptée à l'égard des grands officiers.
Cependant on trouve en Turquie une institution vraiment de l'essence monarchique : ce sont les corporations de métiers. Tous les membres de la même profession se considèrent comme solidaires l'un à l'égard de l'autre, sous le rapport de la moralité. Chacune d'elles a son chef, qui exerce une sorte de juridiction sur ses confrères , devient l'interprète de tous, leur répondant près de l'autorité , et qui prend rang parmi les membres du corps municipal. Ces chefs , en même temps qu'ils veillent au maintien de l'ordre , chacun parmi les siens , sont aussi leurs protecteurs nés.
On doit voir de plus en plus que ce gouvernement vicieux n'est pas sans correctifs : d'un côté, s'il s'annonce avec les signes apparens
du despotisme dans la transmission du pouvoir, de l'autre il laisse percer les remords , à en juger par ses défiances à l'égard des dépositaires de ce même pouvoir , et son attention à nommer d'office un défenseur au faible; mais il faut convenir aussi qu'en cela il a pensé, avant tout, à sa sûreté propre. En définitive l'intention primitive n'avait nullement en vue un gouvernement arbitraire ; et même l'équité a dû poser la première pierre de l'édifiée , par la raison spécieuse que l'esprit de la législation musulmane , qui découle du régime patriarcal , consacre le principe de l'égalité parfaite des droits politiques. Le sabre , en s'inlroduisant dans les affaires juridiques et administratives , ne pouvait manquer d'apporter des changemens notoires ; cependant les maximes fondamentales, consacrées parla religion, surnagent encore ; d'un autre côté les privilèges accordés aux sujets ont grandi par empiétement, mais de l'aveu du pouvoir légitime alarmé , qui s'est ligué avec eux pour lutter contre ses délégués devenus trop puissans. Les mêmes causes ont amené des effets semblables dans notre ancienne monarebie, avec cette différence que l'auto-
( ^<>9 ) rite légale est rentrée aussi dans ses attribu tioiis , et que l'arbitraire a disparu.
Tous les régîemens dont on vient d'offrir la substance sont encore l'ouvrage de Suleïman le Canuniste. Ce prince législateur a commis , il est vrai , une erreur , en condamnant les membres de la famille impériale à la réclusion , puisque ce système devait engendrer la nullité et favoriser les empiélemens ; mais ses ordonnances sur l'administration qu'il a traitée dans les moindres détails ; ses lois somptuaires qu'il a étendues à tous les ordres , à toutes les classes ; ses constitutions militaires , où la religion et l'honneur s'étaient réciproquement , sont le fruit de la méditation , et s'encadrent à merveille dans le plan vaste que Mahomet s'est contenté d'ébaucher.
Les beys et les agas montrent d'autant moins de soumission à l'égard du pacha , que son autorité est moins solidement établie; c'est-à-dire qu'elle se règle sur les moyens qu'il a devers lui pour la fonder. Or , ces moyens ne consistent point en Turquie dans le nom , dans le génie administratif, dans l'homme moral enfin ; ils résident en entier dans les baïonnettes dont le pouvoir s'entoure ou qu'il peut appelé*
à son aide. Cette manière d'être est l'état habituel de l'empire ottoman , dès l'instant où la félonie a acquis la certitude de l'impunité. Alors les pachas entrent en rébellion ouverte à l'égard de la Porte; les beys, les ayams, les agas déclarent la guerre aux pachas , ou se mettent en défense pour peu qu'ils soient menacés. Sous un prince qui gouverne , cette anarchie n'est plus que locale. Pendant les règnes d'Abdul-Hamid , de Selim et de Mustapha, elle avait atteint son apogée : l'histoire de l'empire ottoman n'offre nulle part des pages plus désastreuses ; et l'on était autorisé alors a conjecturer que le moment de sa dissolution approchait. Aujourd'hui le génie destructeur est comprimé; toutes les plaies qu il avait ouvertes au cœur même de l'Etat sont cicatrisées ; les seuls janissaires restent encore à soumettre ou plutôt à extirper : celte tâche n'est pas la moins épineuse de toutes celles que Sultan Mahmoud s'est imposées. Une guerre sérieuse peut singulièrement seconder ses desseins, et plus d'une fois ses aïeux nul eurecours à ce remède énergKji if pour atténuer les effets du mal. 11 sera bien plus grand qu'eux s'il réussi! a en détruire' le principe.
(Ml )
Le pachalik de Bosnie est un des gouverneniens les plus importans de l'empire , à raison de son étendue. Il est encore un de ceux qui fixent davantage l'œil de la surveillance, par suite de sa contiguïté avec les états chrétiens et de son éloignement de la capitale. Ce sont toujours des hommes d'une fidélité éprouvée auxquels on le confie ; et même ils ne le conservent guère au-delà de trois années. Cependant le caractère d'indépendance des habilans, surtout l'esprit insurrectionnel des agas , jusqu'à un certain point peuvent rassurer la Porte à l'égard des empiétemens des pachas sur sa propre souveraineté. Dans aucune province de l'empire l'autorité du gouverneur ne rencontre une opposition plus fréquente et plus soutenue. Sérajo, en sa qualité de capitale devrait être le siège, du pouvoir. On y voit encore le palais qu'il occupait autrefois ; mais il s'y trouvait dans une situation critique assez semblable à celle du pacha d'Egypte , lorsque les beys le tenaient prisonnier dans la citadelle du Caire. Effrayé par les nombreux janissaires qui composent la population de celte cité 7 et qui dirigent l'opinion de la province entière , le pacha de Bosnie s'est vu forcé de l'abandonner pour aller fixer
sa résidence à Traunik. 11 a sous ses ordres deux pachas à deux queues , qui commandent à Novi-Bazar et à Scopia ; des beys ou des agas dans les arrondissemens secondaires , et un simple inulézélim à Sérajo. Celte ville , du reste , forme une véritable république. Toutes celles où les ayams s'impatronisent , avant d'arriver à reconnaître l'autorité d'un seul, commencent par l'oligarchie, de même que Sérajo : on doit donc mettre aussi ce mode administratif particulier au nombre des variétés en ce genre qu'offre la Turquie.
La plupart des chefs militaires bosniaques, favorisés par l'éloignement, jouissent encore du droit d'hérédité. Cependant ils ne s'en larguent point, se soumettent à la formalité du renouvellement de diplôme chaque fois que la province change de gouverneur; d'ailleurs ils ont donné constamment des preuves d'exactitude à exécuter les ordres de la Porte, même dans les temps dont nous avons tracé l'ébauche. Quant à une soumission aveugle à l'égard du pacha, il n'est pas dans l'intérêt et dans la politique du gouvernemenl de fexiger.
Le nombre des arrondissemens de la Bosrii< s'élève a quarante-huil . l'Erzégovine comprise
( 2i3 ) Chacun d^eux a son chef-lieu où réside l'autorité militaire , et le cady ou le naïb , c'est-à-dire l'autorité judiciaire. Ce chef-lieu s'annonce toujours par un château, ordinairement de forme quadrangulaire, (lanqué de quatre tours, et garni de quelques pièces d'artillerie , montées sur des affûts aussi caducs que les murailles qu'ils doivent protéger. Cependant ces mêmes défenses, où l'on remarque de larges brèches masquées avec des bois fichés en terre, feraient entre les mains des Turcs une résistance des plus opiniâtres, et coûteraient bien du sang aux assiégeans. D'ailleurs, pour s'en rendre maître, il faudrait indispensablement de l'artillerie, ce qui obligerait avant tout à ouvrir le passage à cette arme dans un pays où les communications ne sont praticables que pour les bêles de somme.
L'effectif de la maison militaire du pacha varie entre trois et quatre mille hommes. Cet entourage n'est guère que d'apparat en Bosnie : il serait loin eu effet de pouvoir eu imposer au grand nombre de janissaires, de limariotes et de zaïmes que la province compte parmi ses habilans, liés d'ailleurs entre eux par un pacte fédératif à l'égard du pacha, mais sans préjudice
pour le gouvernement légitime, dont ils sont au contraire les zélés protecteurs. Ils l'ont prouvé pendant l'insurrection de la Servie. A cette époque , qui était une épreuve pour la fidélité, ils s'offrirent à se lever en masse, et sans attendre que leur dévoûment fût agréé par la Porte, ils marchèrent contre les rebelles, traînant le pacha à leur suite. Cetie opération n'atteignit pas le but, parce qu'elle fut mal conduite; et dès ce moment le gouverneur tourna en disgrâce dans l'opinion de ses administrés. La Porte aurait dû aussi appuyer l'attaque par une diversion du côté de la Roumélie. Malheureusement on la trouvera toujours en défaut lorsqu'il s'agira de mettre de l'ensemble dans une opération. Aujourd'hui elle ne s'entend guère à tourner la difficulté qu'en politique; un plan de campagne tracé sur une base large semble au-dessus de ses moyens intellectuels: il est vrai aussi que 1 intérêt particulier vient presque toujours croiser ses entreprises. Une guerre nationale ferait disparaître celte inégalité tranchante, <-n étouffant une partie des causes qui amènent les défaites dans les armées ottomanes. Elles ne résisteraient pas mieux en ligne que dans les dernières lui les qu'elles ont eues à soutenir.
Leur dislocation s'opérerait, encore après une suite de chocs malheureux; mais ilen résulterait naturellement une guerre de partisans , c'est-àdire le système de défense qui s'accommode le mieux avec le pays, et précisément celui qu'il faudrait engager les habilans d'adopter par calcul* en supposant que l'instinct ne les y portai pas.
En Bosnie, comme dans toute l'étendue de l'empire, les causes, tant au civil qu'au criminel, sont portées devant le cadyou le naïb. Les évêques jouissent du même privilège au civil à l'égard des membres de leur communion ; mais les condamnés conservent le droit d'en appeler à la révision des tribunaux turcs , et d'y recourir en premier ressort. 11 arrive souvent encore aux autorités militaires de s'ériger en juges et de prononcer, surtout en matière de police correctionnelle , des sentences qui ne sont pas toujours marquées au coin de l'équilé. Enfin les sujets, et principalement les sujets tributaires, ont aussi à redouter ce glaive menaçant dont le grand-seigneur arme ses délégués, avant de les envoyer le représenter dans les provinces.
Les deux cadvs-asker, l'istambol-cadyssi,
( al6) lesmollas, les cadys et les naïbs, tous pris dans les mudéris, autrement les gradués en droit, appartiennent comme juges à l'Uléma dont ils parcourent les grades successifs, selon leur degré d'instruction. Les muphtys de la province comptent aussi dans ce corps, mais seulement en qualité de jurisconsultes, et sans pouvoir sortir de la carrière bornée où ils se sont circonscrits. Les parties s'adressent à eux! pour obtenir des fetwas, c est-à-dire l'opinion de la loi relativement à la question en litige. Comme le demandeur et l<; défendeur la présentent chacun à sa manière, il doit en résulter des avis contradictoires ; aussi le juge n'est pas obligé de les prendre rigoureusement en considération, et dans son prononcé il s'affranchit souvent d'une autorité qui est nulle par le fait. Les parties plaident ellesmêmes. Celle que la condamnation menace, jouit du droit de recourir à un tribunal supérieur; mais il faut que la sentence n'ait pas été rendue. Du naïb on transporte la cause devant le cady; du cady devant le molla; et l'on peut, en suivant celle filière , la faire évoquer par le pacha, qui joue dans ce cas le même rôle que le grand-vezir lorsqu'il lient divan. Le souverain arrive en dernier ressort. La formalité à remplit
( 217 ) pour lui faire savoir qu'on invoqueson infaillibilité, consiste à se présenter sur son passage, une natte allumée sur la tête, et la supplique à la main. Un des officiers de l'escorte s'avance aussitôt pour la recevoir; le sultan, rentré au sérail , l'examine, et prononce , après avoir fait prendre les renseignemens qu'il juge convenables. Les exemples d'un recours aussi élevé sont rares, mais le droit n'en existe pas moins.
Les procédures sont affranchies de ces lenteurs que la justice afïecte ailleurs; et si les juges, contre le vœu formel de la loi, rançonnent la partie qui obtient gain de cause , en lui faisant acheter la copie de la sentence, du moins les plaideurs n'ont aucuns comptes à régler avec les procureurs et les avocats; aucun de ces frais onéreux qui chez nous rendent craintif le demandeur le mieux fondé en droit.
En Bosnie le pacha centralise l'administration selon la coutume adoptée pour toutes les provinces de l'empire. A l'exemple du grand-vezir, il a son secrétaire des commandemens qui tient sa correspondance avec la Porte, et transmet ses ordres aux différentes autorités locales: son trésorier (hasnadar) ou plutôt son ministre des
finances; qui poursuit la rentrée de ses deniers particuliers, et des impôts lorsqu'il les a pris à son compte; qui pourvoit aux dépenses de sa maison , acquitte le tribut annuel auquel il est tenu envers le gouvernement, et les sommes éventuelles que ce dernier lui demande dans les momens d'urgence. Le pacha a près du ministère un fondé de pouvoirs (keaïaj qui parle, répond en son nom, et à l'époque du bayram, qui reçoit ponr lui la pelisse de confirmation. Ce correspondant est , à proprement dire , un agent diplomatique , un véritable résident , qui épie tout ce qui peut intéresser celui qu'il représente; cherche à surprendre la pensée du gouvernement dans routes les circonstances difficiles, et ne laisse rien ignorer à son commettant de ce qui se l'ait, de ce qu'on dit, de ce qui se prépare, tant au sérail qu'à la Porte. La maison du pacha est aussi une répétition «le celle du grand-vezir. A l'instar du premier ministre, il a un seliclar (porte-sabre) qui le précède dans les cérémonies; des tehiaouchs pour imprimer la crainte au moindre signe desa volonté; un grand nombre d'officiers, chargés de son service particulier; enfin tout cet appareil de grandeur est encore rehaussé par une
( 2I9 ) musique militaire qui varie, pour le nombre des instrumens, ri 'après le rang du pacha.
Les dépêches de la Porte et des pachas sont confiées à des courriers, connus sous le nom de Tartares, et dont la fidélité est éprouvée, quoiqu'ils soient choisis dans le corps des janissaires. Ils voyagent, quand les circonstances le prescrivent, avec la rapidité de l'éclair. On cite plusieurs de leurs prouesses auxquelles on aurait peine à ajouter foi, si toutes les assertions ne se réunissaient pas en leur faveur. 11 faut dire aussi que les maisons de poste en Turquie sont bien montées, et que chaque Tartare traîne à sa suite un second cheval , sur lequel il saute s'il arrive à sa monture de se ralentir. Après avoir relayé, il fait le premier quart d'heure au pas relevé; il prend ensuite le trot qu'il pousse en allongeant toujours, jusqu'au galop, et ne quitte plus celte dernière allure, excepté dans les montées rapides.
L'entretien des postes est à la charge des provinces. Le simple vovageur acquitte un droit assez élevé; mais le nombre des payans est bien moins considérable que celui des individus affranchis de la rétribution , puisque suftit, pour jouir de ce privilège, d'être considéré comme
autorite, ou de voyager sous le nom du pacha ou bien avec une autorisation de la Porte. L'administration des posles, ainsi réglée, rappelle, mot à mot, celle que l'empereur Constantin institua; il est même à croire qu'elle subsistait encore lorsque les Ottomans s'établirent en Europe.
Les pachas, comme inspecteurs des routes, sont chargés de leur entretien ; quant aux frais, c'est aux provinces à y pourvoir. Cet impôt se trouve allégé par les legs pieux, constitués dans cette intention.
Le corps des Kouroudgi, créé pour veiller à la conservation des forêts, subsiste toujours," mais aujourd'hui c'est une charge de plus pour le trésor sans qu'il en résulte le bien que l'Etat serait en droit d'attendre de l'institution. Elle n'a véritablement d'effet que sur le territoire de Constantinople , où les forêts sont consacrées, par nécessité absolue, à entretenir les réservoirs qui fournissent aux canaux de conduite de la capitale. D'après les canuns les emplois de kouroudgi appartiennent aux vétérans (oturak du corps des janissaires.
S'agit il d'une construction nouvelle, le grandseigneur nomme d*office un intendant , à charge par ce dernier <1<- se conformer au plan arrête,
et de faire toutes les mises de fonds , au risque d'en être pour ses déboursés. Ordinairement Sa Hautesse donne la préférence à un moderne enririchi : cette manière plus honnête que la confiscation, de faire rendre gorge à une sangsue, n'a rien de choqua nt, et même annonce des procédés auxquels ne peut manquer de paraître sensible celui qui en est l'objet. Les mosquées ont leurs nazirs et leurs moutevellys. Les premiers sont les inspecteurs ; aux autres appartient la gestion. Les corps militaires permanens s'administrent euxmêmes, sans être astreints à cette reddition de comptes , minutieuse , mais nécessaire , qui tend à prévenir les désordres ; aussi les exactions n'ont plus de bornes dans le corps des janissaires, qui jouit sous ce rapport d'une latitude démesurée. Telle est la marche que suit l'administration dans l'empire ottoman.
On a pu se convaincre qu'elle vise en effet de tous ses moyens à la simplification , mais que ce principe , fort bon en lui-même, rencontre des inconvéniens très-graves lorsqu'il est poussé trop loin; d'ailleurs ils sont infailliblement plus multipliés dans un gouvernement familiarisé avec l'arbitraire, et qui donne les plus pernicieux exemples à ses agens. Le monopole des grains est la La Bos* ie. j /f.
preuve de cette redoutable influence. Les préposes, à leur tour, opèrent des mélanges, altèrent les mesures, de l'aveu même des gouvernails, et ne regardent point aux moyens pourvu qu'ils arrivent au résultat qu'ils se proposent avant tout. Les boulangers profitent, pour leur propre compte, de cette leçon scandaleuse, d'autant plus qu'ils sont en droit de s'indemniser des fraudes de tous les genres, qu'ils endurent sans oser murmurer. La fabrication des monnaies se présente aussi en première ligne dans la série incalculable des abus. En acbelant des sujets tributaires, par voie de contrainte, les espèces étrangères, d'après un tarif au-dessous du cours, pour les refondre, leur donner un titre altéré , et les rendre défigurées à la circulation, le gouvernement fournit un texte inépuisable aux vexations. Le banquier , le cbangeur,le courtier, sont réduits à faire leur négoce sous lemanteau, et à soustraire au grand jour les monnaies d'or qui se trouvent entre leurs mains. Mais ils se dédommagent des avanies qu'ils essuient de temps à autre, par des spéculations qui dérivent du système même: ils accaparent les sequins, les dueats , les pièces <!»• i<> francs , pour les reverser dans la circulation, quand la
pénurie leur a fait acquérir un surcroît de valeur, qu'ils fixent eux-mêmes.
Je terminerai ce chapitre par une remarque : l'altération des monnaies, système dans lequel persiste le gouvernement ottoman depuis si long-temps, fournit la preuve incontestable que ses relations avec le dehors tendent invariablement à accroître la masse de ses métaux , puisque tous ceux qui passent par ses mains, c'est-à-dire qu'il marque à son coin, ne peuvent plus avoir cours que dans le pays, et que l'importation procure sans relâche des matières premières à son industrie financière,
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