CHAPITRE V
I > 11 gouvernement et de l'administration.
LjE système administratif en Bosnie, comme dans toutes les provinces de l'Empire, s'annonce par une simplicité de formes, qui dénote en général un point de départ heureux , mais qui se tourne contre les contribuables dans les Etats où l'arbitraire a pris la place de l'autorité légitime. Celte question particulière, pour offrir de l'intérêt, demande à être précédée de l'examen critique d'une machine, que ses vices organiques et les altérations ont usée bien plus que le temps. Quant à l'opinion, comme elle n'a pas varié, sa force constante corrige ici l'influence des siècles, loin de la favoriser.
Le grand seigneur , comme kalife , est chef spirituel de la nation , le lieutenant du prophète , et J'ombre de Dieu sur la terre. C'est à ce titre suprême, dont la qualification <\<
sultan n'est qu'un diminutif, que l'exercice des trois pouvoirs est attaché. Mais cette faculté, qu'on croit illimitée, ne peut être reconnue pour telle , même en principe , et son action rencontre des obstacles fréquens, contre lesquels elle échouerait infailliblement si elle s'obstinait à les braver !
L opinion , il est vrai , dans laquelle réside aujourd'hui l'autorité qui lui reste , rend le grand seigneur , en sa qualité de souverain pontife , arbitre absolu de la vie des sujets et de leurs fortunes. Cependant ce pouvoir judiciaire , sans bornes en apparence , de fait ne se manifeste guère sans réserve qu'à l'égard des vezirs , des pachas , des ministres , de tons ceux enfin qni occupent des emplois dans le militaire et dans l'administration. Il respecte forcément les chefs de l'uléma , ou du moins il se trouve contraint de prendre avec eux des voies détournées pour arriver à ses lins , lorsqu'il en veut à leur fortune ou à leur vie. Dans ce cas il les sort de l'ordre sacerdotal et législatif qui les met hors d'atteinte; sous les apparences trompeuses de la bienveillance , il les attire dans les rangs des officiers militaires, ei ne peut les regarder comme :<;< proie qu?autani
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qu'ils ont subi cette métamorphose. Voilà déjà une restriction majeure à l'étendue de ce même pouvoir judiciaire dont on se fait une idée inexacte.
11 en existe une autre à l'égard des sujets musulmans de la classe privée : leurs biens , leur existence ne se trouvent jamais compromis sans motifs plausibles. La nation abandonne à sa hautesse tous ceux qui sont à son service. Elle applaudit aussi souvent qu'il lui arrive de faire tomber une de ces têtes orgueilleuses et dévoratrices , que l'oppression réussit à élever au dessus des autres. 11 n'en serait pas de même si l'arbitraire venait désigner des victimes innocentes dans ses rangs. Celte nation fîère , et qui se croit appelée à commander aux autres, conserve le sentiment de ses droits et de sa dignité tout en s'inclinant religieusement devant le pouvoir légitime. Elle le reconnaît sans examen pour une émanation céleste ; mais les actes de cg même pouvoir cesseraient <!<' porter à ses yeux l'empreinte de l'inspiration divine , sils étaient dictés par une volonté déréglée et évidemment capricieuse.
Sous les règnes des premiers sultans , sans aucun doute, \c> sujets, bien moins enclins
i67 ; à murmurer, annonçaient une obéissance plus passive. Mais depuis ces grands princes dont le sabre appuyait énergiquement la volonté, et que leur brillante fortune pouvait bien faire reconnaître pour des êtres privilégiés du Ciel , l'autorité légitime, confiée à des mains débiles, a fait des concessions capitales. La coutume s est établie sur l'autre plateau de la balance ; peu à peu elle a completté un Code , quelle est parvenue à faire acceptera sa rivale ; aujourd'hui , enfin , elle forme un véritable contrepoids , une garantie très-forte en faveur des sujets , qui non seulement voient en elle une égide secourable , mais encore qui l'emploient comme arme offensive.
Le souverain n'entreprend rien qu'elle n'autorise, et ne peut guère dépasser, sans un danger manifeste, les limites qu'elle a posées. Elle est d'autant plus à craindre pour lui, que le corps sacerdotal rend ses oracles, qui prononcent sa condamnation, lorsqu'il se montre indigne de la toute-puissance. En pareil cas, l'arbitre suprême d un si grand nombre de destinées est dépouillé juridiquement du titre de kalife , et condamné à descendre du trône, comme ayant cessé d'être agréable à Dieu. On voit donc que ]e pouvoir
judiciaire dont on ïè parc , non -seulement est restreint de fait et de droit ; mais encore, par une subversion de principes , que le régime despotique peut seul excuser , on voit qu il se tourne contre celui qui en abuse.
Les insurrections militaires achèvent de rendre le prince circonspect , timide même à l'égard des coupables qui se sont mis sous la protection des janissaires. S'il ose braver cette milice , il compromet l'inviolabilité du sanctuaire d'où il gouverne , retranché derrière des murailles qui l'empêchent d'apercevoir les parties les moins éloignées de son vaste empire.
On doit dire aussi qu'en Turquie les ministres sont responsables , et plus responsables que dans les gouvernemens représentatifs. Le plus souvent il arrive que la nation s'en prend à eux de ses mécontentemens , et demande leurs têtes , que le souverain se dépêche d accorder pour prévenir les conséquences funestes d'une escalade dans les formes : mais le résultai est toujours un échec humiliant pour le trône. Enfin le vezir est destiné à détourner , en les attirant sur lui-même, les orages qui menacent le prince , «•! à servir de victime expiatoire toutes les fois que les sujets en demandeni une;
( ^9 ) iln moins c'est ainsi que le souverain l'envisaee Celte grande charge , sous ce rapport . est donc l'ancre de sûreté de l'Etat , et contribue puissamment à le préserver du naufrage.
Montesquieu dit qu'il ne faut jamais changer les mœurs et les manières dans les gouverne mens despotiques. A ce conseil donné au pouvoir, le penseur profond aurait pu ajouter qu'en Turquie le prince doit même éviter soigneusement de les choquer. Olhman II est la preuve que chez les Osmanlis , le code des coutumes est l'arche sacrée. Il s'obstina, malgré les représentations de l'uléma, à prendre pour femme la sœur de Mahomet III , mariée à un pacha ; par ce double attentat contre les idées reçues , il s'attira les foudres du chef de la loi, et la déposition le conduisit à la mort.
La religion est souvent aussi , en Turquie , le refuge des opprimés. Ibrahim , poussé par un génie déréglé, à faire violence à la fille du muphly, souleva contre lui la nation. Cité à ce tribunal redoutable, assemblé dans la mosquée de Sainte- Sophie , il comparut en coupable suppliant , et sa déposition fut prononcée unanimement.
Mustapha Ier, Mahomet IV, Achmet ITT , Mustapha IT sont encore des exemples frap-
pans du pouvoir que s'arroge une nation qui professe l'obéissance passive. Ces princes laissèrent s'introduire des abus sans nombre dans l'administration , ou permirent que le nom ottoman fûtbumilié, et furent déposés comme incapables d'occuper le trône.
Mais le mécontentement général, pour sanctionner ces actes violens , doit forcément emprunter l'organe du grand mupbty, ce qui restreint son action. Quanta la puissance usurpée de ce même muphty, redoutable, uniquement par la force de l'opinion , elle devient bien plus terrible lorsqu'il existe un traité d'alliance entre elle et le corps des janissaires. La déposition do Selim III est l'ouvrage d'un de ces pactes destructeurs du pouvoir légitime. Le chef de la loi déclara réprouvé du ciel ce prince infortuné , en fondant son oracle sur le manque absolu de postérité où ce même ciel le laissait après un règne qui comptait déjà plusieurs années. Du côté des janissaires , la nouvelle discipline établie par le nizamé-dgédid constituait le véritable grief; peut être aussi que Sultan Selim avait offusqué la nation par les chfingeraens apportés dans les coutumes, et qui s'annonçaient connue [es préludes d'autres
changemens plus sérieux. Enfin il arrive encore que le scheik-ul-islam , à l'exemple des kalifes de Bagdad , soil consulté seulement pour sanctionner 1 ouvrage d'un parti : quand les ayarns, conduits par Baïraclar, forcèrent Mustapha IV à descendre du trône, et, au défaut de l'infortuné Selim, y placèrent Sultan Mahmoud, la puissance spirituelle ne fut appelée à jouer un rôle que lorsque l'action avait amené le dénoûment , et qu'il ne fallait plus que satisfaire aux formes.
Les incendies sont généralement précurseurs de l'orage en Turquie, où d'ailleurs il est rare qu'une révolte sanglante n'amène pas la catastrophe. Alors en un clin d'oeil l'effervescence est à son comble; les sujets luttent contre le prince les armes à la main, et. semblent faire au trône une guerre d'extermination. Mais le crime est à peine consommé, que les coupables, honteux de leur victoire, demandent humblement au pouvoir qu'il daigne les recevoir de nouveau sous le joug. Lors de la dernière révolution qui a ensanglanté la capitale de cet empire, aussitôt que le grand-vezir Baïractar, qui l'avait provoquée par sa conduite impolitique, eut mis fin à ses jours en se faisant sauter avec les débris
( i7a ) du palais ministériel, les janissaires, qui assiégeaient dans le même temps, et le sérail et la Porte, firent arriver au pied du kalife leurs supplications pour qu'il daignât leur rouvrir le sein de l'islamisme. On voit que le pouvoir spirituel répare les échecs de la puissance temporelle, et la réhabilite, du moins en principe.
Quant à la fin tragique de plusieurs sultans , les sujets n'ont jamais poussé la subversion de la morale publique jusqu'au parricide. C'est toujours dans les antres ténébreux du sérail; par un ordre émané de celui qui occupe le trône ou donné en son nom , et par les soins de vils eunuques, que sont mis à exécution ces actes violens, dictés par l'ambition alarmée: en deux mois , c'est le pouvoir naissant qui porte le coup de grâce au pouvoir déchu, et le sang de la victime ne rejaillit jamais sur la nation. L'arrêt de mort de Selim a été prononcé par son cousin Mustapha. Peu de temps après, si Mustapha a été lui-même immolé, c'est, du consentement de sultan Mahmoud , qui n'avait à choisir qu'entre ce parti extrême et le sort de l'infortuné Selim. En se reportant à des époques plus reculées, on voit Mustapha F' périr par ordre d Animât IV; et Ibrahim étranglé immédiate-
ment après sa déposition. Mais Ja vengeance qui attenta aux jours de ce prince se garda bien de revêtir cet acte des formes juridiques, et bien moins encore d'en tirer vanité, quoiqu'elle eût pour elle le chef de la loi. Othman II enfin, qui tomba dans sa prison, sous les coups d'une poignée d'assassins, fut aussitôt vengé par cette même milice qui avait servi d'instrument pour sa déchéance.
Nous avons parlé du crédit funeste attaché <au titre de janissaire; en voici un exemple. Lorsque Hussein Pacha, chargé par Sultan Selim de soumettre Paswan-Ogîou, marcha contre ce rebelle célèbre , il n'osa pas conduire de janissaires avec lui, par la raison spécieuse que le félon était inscrit sur les rôles de cette milice. Réduit , devant Widin , à faire soutenir son artillerie de siège par un corps de cavalerie on devine sans peine l'issue que dut avoir l'entreprise avec de semblables moyens d'exécution. Cependant ces égards criminels cesseraient dès l'instant où le principe de la légitimité paraîtrait compromis; et celte même milice, qui d'habitude fait trembler ses maîtres, serait la première à se presser autour du troue s'il était menacé d'un changement de dynastie. L'efhca-
La Bosme. . t
( <7M cité de ce contre- poison est si bien connue de l'ambition, qu'à travers les révolutions qui ensanglantent les annales ottomanes, on n'aperçoit pas même l'ombre de l'usurpation.
La faculté législative du sultan est incomparablement plus bornée que son pouvoir jud ciaire. Depuis les empiétemens que l'uléma a faits sur le domaine de la couronne, le chef de l'Etat ne peut plus déclarer la guerre, conclure la paix, asseoir un nouvel impôt, apporter aucun changement dans les coutumes, sans avoir obtenu l'adhésion de ce corps s dont l'empire est absolu sur l'opinion. Suleïman le Canuniste a posé les fondemens de cette puissance modératrice, qui a profité , pour s'élever , de l'impéritie de ses successeurs.
La nation elle-même prend aussi parfois l'initiative dans les questions d'intérêt politique; entraîne le gouvernement à la guerre contre son vœu, et le détermine encore à précipiter la signature de la paix. Elle élève si haut la voix lorsqu'il lui arrive de rompre le silence, quil y a nécessité pour le souverain de se rendre à ses instances énergiques. D'ailleurs elle a de droit des délégués dans cette assemblée générale, composée de tous les ordres de 1 Etat, etquon
( '75 ) n'omet guère de convoquer dans les circonstances extraordinaires. Cette assemble'e, qui porte le nom de Aïak-Divany, n'est, il est vrai, que consultative ; mais une marque de déférence aussi prononcée ne ressemble en rien à la manière de procéder du pouvoir absolu. D'ailleurs l'opinion qu'elle émet fait pencher la balance, et presque toujours tranche la difficulté.
A l'époque où les Français débarquèrent en ^&yPte> ^ nation demandait à grands cris qu'on déclarât la guerre à notre gouvernement. Une femme, saisissant le moment où le sultan se rendait à la mosquée , osa l'apostropher en ces termes: Attends-tu que les infidèles soient maîtres des villes saintes pour marcher contre eux ? Dans cette circonstance, Selim fut entraîné, et ne se décida à déclarer la guerre à la France que pour céder au vœu général. Il est vrai que cette détermination, commandée par une agression manifeste, que le gouvernement français cherchait cependant à faire envisager à la Porte comme une entreprise dans son intérêt, était subordonnée à un projet d'alliance qui devait provoquer l'hésitation , et même la répugnance , dans le cabinet ottoman. Les instances de la nation, abusée par des traînes, ont beaucoup
contribué aussi à la ratification du traité de Bukaretz (1).
Le pouvoir exécutif, qui devrait au moins appartenir sans réserve au grand-seigneur , n'existe plus lorsque le trône est occupé par
(i) Lors de l'expédition d'Egypte, le niuphty se refusa constamment à autoriser de son fetwa la déclaration de guerre à l'égard de la France, ainsi que l'alliance offensive et défensive avec l'Angleterre et la Russie. Il se retranchait derrière cet argument : s'unir avec une puissance qui fonde son agrandissement sur la ruine de l'empire, tel est le projet qu'on voudrait me faire sanctionner. Enfin , il préféra la déposition à une condescend ince criminelle. M. Ruftin, chargé d'affaires de la France, et M. Dantan , premier drogman de la légation , selon les instructions qu'ils avaient reçues , présentaient au reïs-efléndy l'invasion de l'Egypte, de la part An gouvernement français, comme une mesure d( ridante à diminuer l'influence de l'Angleterre près des bçj - ■ « t à faire rentrer ces félons dans l'obéissance. Le ministre ottoman ne répondilque ce peu de mots : « Vous êtes trop jeune, M. Dantan; « mais votre chargé d'affaires, à qui sa h m une expérience donne i) le droit de prononcer, se rappellera que derrière ces murs » sont les ossemens d'Ibrahim-Pacha. » Cet Ibrahim, grandvezir sous Achmet III, abusé par un excès de confiance, fut proscrit pat l'opinion. Son maître, menacé lui-même» crut les mécontens en leur Faisanl jeter le cadavre de la Victime qu'ils demandaient à grands cris : mais cet infâme sacrifice ne lit qu'avancer l'instant de sa déposition. Le reïs- , [fi mil . qui avait sous les yeux la sépulture d'Ibrahim-Pacha . lisait dans son épitaphe le sort réservé dan- l'empire ottoman aux ministres qui s'attirent la haine de la nation.
( *77 ) un prince faible. Dans le cas contraire, il jouit seulement d'une faculté cVeniprunt que le moindre acte de félonie peut compromettre au point de la rendre impuissante. C'est encore la faute de la couronne : la mollesse, l'oisiveté, l'état de déliance dans lequel les sultans passent leurs jours depuis queleurpalais est devenu une véritable prison , ont amené forcément les nombreuses concessions qui s'arment aujourd'hui contre leur autorité. Les Bajazet, les Amurat, les Mahomet pouvaient investir de tous les pouvoirs ceux qu'ils déléguaient dans les provinces : le félon ne parvenait jamais à retarder l'heure de la vengeance. Mais comment des princes qui se sont dépouillés gratuitement de la prérogative de commander aux baïonnettes ; qui même ont laissé s'élever et croître autour d'eux le système onéreux des grands vassaux, que 1 existence d'une armée permanente mitigeait dans l'origine ; comment, dis-je, peuvent-ils espérer que leur volonté deviendra un ordre absolu, et recevra cette exécution rapide qui doit caractériser le pouvoir dans tous les gouyernemens ? Le despotisme , il est vrai, appesantit son sceptre de fer sur l'empire ottoman , frappe le sol de stérilité et
( >78) tue l'industrie ; niais ce sont les délégués de Sa Hautesse qui l'exercent et qui en recueillent les profits ensanglantés.
Le gouvernement, du reste , a mis lui-même les armes en main aux pachas. Par une vieille tactique, imaginée dans les temps où ce vaste empire, composé de pièces et de morceaux, ne formait pas encore un tout homogène , lorsqu'une province se mutinait, on se servait de la province voisine pour la faire rentrer dans l'obéissance. De là est venue l'autorisation accordée aux gouverneurs d avoir à leur disposition des forces qu'ils ont amenées peu à peu à l'état de permanence , en perpétuant l'état de guerre. Le gouvernement a étendu ce système vicieux, au lieu de le corriger : aujourd'hui il se se t des individus pour se venger des individus ; il arme les pachas contre les pachas. Voilà les seuls moyens de défense qui lui restent, et l'abus intolérable que Selim voulait anéantir en créant une armée permanente.
Si l'on continue à parcourir les annales ottomanes, avec l'intention de rechercher les causes de la décadence du pouvoir , on reconnaît que la défiance se glissa plus que jamais dans la famille impériale sous le règne de Suleùnan-le-
( ]79 ) Grand; que ce législateur, trompé par l'astuce d'une femme, l'institua même en principe; et. dès lors que la réclusion des princes fut regardée par le sultan comme nécessaire à son repos.
Peu après ce règne mémorable on voit commencer la nullité du souverain, l'accroissement de 1 autorité des ulémas, des grands-vezirs et l'insolence des janissaires. Le prince s'annonce ombrageux par système ; et les fratricides , les infanticides , de plus en plus fréquens , signalent son avènement au trône. La suliane mère et les eunuques se glissent dans le conseil, souvent même s'emparent du sceptre sans déguisement. Une foule d'abus s'introduisent dans l'administration, et les impôts vexatoires, qui en sont la conséquence, à tous les inslans provoquent les signes du mécontentement. Les sy palus se révoltent , on leur oppose les janissaires; ceux-ci à leur tour menacent -ils le prince d'un soulèvement, on les désarme en leur faisant des largessese. Le limon de l'Etat passe de main en main , et rencontre rarement un pilote expérimenté, parce que le caprice ou l'intrigue dicte le choix du sultan, qui, de son côté, s'estime heureux d'arriver au port en louvoyant constamment sur une mer toujours
prête à s irriter : tel est en abrégé l'historique du sérail. En suivant ses différentes phases, il est laeile de se convainere que le pouvoir, absolu dans le principe, a lléchi en vieillissant; ({ue les institutions se sont altérées , que les corps délibérans se sont engendrés ; et qu'il en est résulté une anarchie où chacun commande, où personne ne veut obéir.
Cependant un caractère fortement trempé, tel s'annonce sultan Mahmoud, dictera sa volonté d'un ton plus décisif, en imposera à une milice séditieuse, contiendra les pachas par des exemples toujours prompts, d'une sévérité inflexible, cl parviendra enfin à rentrer dans ses droits. S'il survient en outre, sous ce règne, régénérateur des circonstances extraordinaires qui réveillent dans le eœnr tics sujets le sentiment de la patrie et le fanatisme religieux, on conçoit qu'un concours aussi heureux doive amener une crise salutaire, et tende de nouveau le ressort.
Il existe, avons-nous dit, deux «-Ires de raison en la personne du grand-seigneUr : le kalife et le sultan. Le scheik-ul-islam , que le premier nomme et qu'il peul déposer, marche souvent de pair avec fm, ci prouve dans les
irconstances difficiles qu'il l'a dépouillé de
( i8i ) ses plus belles a itributions : celles d'interpréter la loi et de la faire parler. Il préside, assisté du chef des émirs, à la cérémonie du couronnement. Lorsque le prince touche à sa dernière heure, c'est lui qui réci'e la prière funèbre près de son lit de mort. Quand il approche de sa personne révélée, au lieu de se prosterner le front contre terre à l'exemple de tous les sujets, il lui imprime sur la poitrine un baiser qui est plutôt le signe de la tendresse paternelle que de la piété filiale , comme l'indique d'ailleurs le titre de précepteur (kodgia), que son maître affecte de lui donner. Le sultan , les officiers militaires , tout ce qui porte le sabre ne se montre en public qu'à cheval ; le chef de la loi elles principaux ulémas jouissent, avec les femmes, du privilège exclusif d'user du cotchi, voilure assez semblable à nos anciens coches. Celte différence tranchante a pour but encore d'attirer une considération plus marquée sur la haute magistrature. Enfin, aprèsavoirvu le scheik-ul- islam, à la tète des docteurs de la loi, comme organe du pouvoir législatif, et comme chef de Tordre judiciaire, nous le retrouvons, Je premier de tous , dans Tordre sacerdotal. Le litre éminenl de souverain pontife,
( '8a ) qu'il cumule avec les deux premiers, complète celte triple puissance, empruntée du kalifat , et qui commande le respect chez tous les peuples. Il est à remarquer cependant que le règne d' Abdul-Hamid ou plutôt de Cara-Mehemet , vezir de ce prince, a été d'une influence défavorable pour l'uléma , à raison des échecs que le corps a reçus en la personne de plusieurs grands muphtys. Par des dépositions répétées, le pouvoir a nui au prestige , en familiarisant le profane avec le sacré. Pour atteindre un but regardé jusqu'alors comme inabordable, ou du moins comme périlleux, l'habile ministre glissa la division parmi les membres principaux du corps. Le chef de la loi vengea plus tard , il est vrai , la puissance sacerdotale , lorsqu'il prononça la déchéance des deux successeurs d' Abdul-Hamid; mais Selim ne succomba que pour avoir laissé se former une ligue redoutable entre l'autorité spirituelle et les janissaires. Mustapha fut également victime d'une coalition puissante. Ces deux exemples prouvent l'infaillibilité d'un principe mis en pratique parles sultans expérimentés, et qui leur rappelle à tous les instans qu'ils doivent diviser s'ils veulent régner
Le grand-vezir, qui représente le sultan,
c/est-à-dire la puissance temporelle, loin des yeux de son maître , commande les armées , dirige le ministère, imprime sur tous les visages le respect de la servitude. Sa Hautesse vient-elle à paraître, il rentre dans la poussière, et l'on ne retrouve plus en lui qu'un premier esclave, qui se fait remarquer par une plus grande abnégation de lui-même. En guerre il est toujours accompagné du saint étendard ; cependant cette enseigne ne devrait être déployée que lorsque le sultan commande en personne. Dans les cérémonies sept chevaux richement caparaçonnés le précèdent. A l'armée on le reconnaît à trois queues de cheval (tougues) qu'on porte devant lui, selon la coutume tarlare. Les ordonnances lui accordent encore une musique militaire ( tabulkana), dont la composition est réglée d'après le poste éminent qu'il occupe. La police de la capitale fait partie de ses attributions, comme un des soins les plus imporlans de l'empire. 11 préside le mukhavéré, autrement le conseil d'Etat, et rend compte à Sa Hautesse de ses délibérations. Quatre jours dans la semaine il rend la justice , assisté alternativement par les deux cady-askers, l'istambol-cadyssy , les mollas de Galata, de
Sculari eL d'Eyubj <|ui prononcent , saiif-l'approbation du vezir.
Au divan-kané ci au galibé-divan(i) sont attachés, en qualité degreffiers^ lebuyuk-teskéredgi et )<■ kutchink-teskéredgi. Ces deux ofliciers se tiennent debout, le premier à droite, le second à gauche des juges. Us reçoivent les requêtes ( arzubal) des mains du tchiaousch-bacbi , et en donnent lecture (2). Avant 1 audience ils se partagent les plaideurs et appellent les causes à tour de rôle. Toutes les décisions <lu grandvezir en matières juridiques sont prises en note par eux.
Le sultan honore son premier ministre «lu titre de lala qui répond à celui de tuteur. Ccpendant, lorsque ce dernier aborde son pupile, il fléchit le genou, touche la terre de la main droite, la porte à sa bouche, ensuite à son
(1) Le premier se ticnl à La Port» c'esl-à lu.- dans le palais du grand-vezir; le second . dans la salie du koutbej au sérail. Dans l'un et l'autre cas Ii tribunal est compost comnri il 1 été dit [>l u> haut.
. 1 mu ision csi de rigueur dans la rédaction d'un arzubal. 1 es sortes de requêtes sonl dressée! | i tins publics
expérimentés , cl qui fonl uni étude particulier) de 1 omposiiion
( '85 ) Front en s'inclinant humblement. II use du même cérémonial pour prendre congé de Sa Hautesse.
Le capitan-pacha commande sur mer avec une autorité aussi illimitée. Toutes les îles et les côtes font partie de son département, qu'il parcourt chaque année pour lever le tribut. A Constantinople il exerce une surveillance immédiate sur l'arsenal de construction , sur les troupes de la marine et les faubourgs de la rive septentrionale du port. En présence du grand-vesir il n'est plus qu'un personnage trèssecondaire, selon ce principe fondamental qui préside partout à Tordre hiérarchique dans l'empire ottoman.
Le ministère se compose ainsi qu'il suit : Le keaïa-bey, en sa qualité de secrétaire des commandemens du grand- vezir, el à raison de l'influence que lui donnent ces fonctions élevées, doit être mis en tête. Il transmet aux gouverneurs des provinces ainsi qu'aux différens chefs militaires les ordres du représentant de Sa Hautesse. Dans ses bureaux on enregistre tout ce qui est envoyé aux provinces , en laisssant cependant au defterdar et au reïseffendi le soin de dresser les expéditions ,
chacun en ce qui le concerne. 11 ouvre les lettres adressées au grand-vezir, et lui en présente l'extrait ; il donne des ordres en son nom, et même il peut le faire sans le prévenir. Mais aujourd'hui son autorité est déchue; il en est de même de celle de son chef. Ces deux dignitaires se montrent très-réservés à prendre sur eux, par suite des craintes qu'inspire la responsabilité.
C'est le grand-vezir qui nomme le keaïa-bey, sauf l'approbation du grand-seigneur. Cela doit être ainsi, puisque le second est l'homme de confiance d u premier ministre et un autre luimême. Cet emploi conduit assez ordinairement au veziriat.
Le defterdar, autrement le ministre des finances , est chargé de poursuivre la rentrée des fonds , de pourvoir à toutes les dépenses, d'affermer les revenus de l'empire, de centraliser enfin la comptabilité du miri et d'en présenter chaque jour le tableau sommaire au grand-vezir, de manière à le tenir constamment au courant de l'état financier. Cet emploi constitue donc intendant-général et grand-trésorier celui qui en est revêtu. Dans les cérémonies le defterdar cède la préséance au keaïa-bey, et
marche sur Ja même ligne que l'aga des janissaires.
Le reïs-effendi vient ensuite. Il a en partage le département des affaires étrangères; il est en outre chancelier ou archiviste de l'empire. Dans ses bureaux , qu'on nomme divan-calem, sont dressés tous les fermans , excepté ceux qui ont rapport aux finances et à l'administration, dont la rédaction appartient au defterdar. Son nom , traduit littéralement , répond à celte qualification : homme de bureau en chef. Il ferme la liste du ministère proprement dit , à moins qu'on n'y porte encore le tchiaouschbachi , autrement le chef des messagers d'Etat.
Ce dignitaire est chargé de l'expédition ou de la transmision des ordres. Il siège au divan, c'est à dire aux audiences consacrées à administrer la justice, et prononce sur les causes qui ne sont point assez importantes pour être soumises au grand-vezir. Intermédiaire de l'autorité première pour tout ce qui est du ressort de la justice , il porte au rôle et appelle les causes à juger. Le corps des tchiaouschs est sous les ordres de ce dignitaire. Ces messagers d'Etat remplissent encore les fonctions d'huissiers
près du grand-vezir, lorsqu'il lient divan, ou qu'il parcourt la capitale comme ministre de la police.
Le ministère est spécialement attaché au grand-vezir , et le suit à l'armée. Dans ce cas le grand-seigneur nomme pour résider près de sa personne un kaïmacam et un second ministère tout semblable au premier, mais dont les fonctions se bornent à préparer les affaires. L'autre ne perd rien du privilège de les conduire à fin, ce qui entraîne des lenteurs souvent préjudiciables au service. Celte restriction est une conséquence de la responsabilité qui doit peser sans partage sur une seule tête, conformément à la maxime favorite du gouvernement.
ï es dignitaires qui jouissent du privilège d'assister au conseil d'Etal sont : le chef de la loi, le capilan-pacha , les deux cady-askers , le U'aïa-bey, le defierdar,le reïs effendy et le ichiaouch-bachi. Les chefs de division du ministère, les agas des janissaires, des selictars et des sypahis restent , les seconds en dehors sous les portiques de la salle, les autres dans une pièce voisine, de manière à pouvoir Comparaître aussitôt qu'ils sont demandés. On voit en
( >89 ) face de la porte l'œil de la surveillance. C'est une petite fenêtre grillée qui fournit à Sa Hautesse le moyen d'assister invisiblement aux délibérations.
Après les grands personnages du ministère, il existe une hiérarchie de second ordre, qui jouit aussi d'une haute considération et complète le mouvement de la machine. Sa marche, du reste, est régulière, impassible même, et les changemens fréquens qu'elle éprouve dans ses principaux rouages , n'occasionnent en elle ni commotion , ni ralentissement ; parce que les autres , sur lesquels roule vraiment l'administration, sont doués d'une permanence complète. Tout y est réglé encore sur le même pied qu'au temps de Suleïman qui l'a fondée : les Osmanlis témoignent autant de répugnance à opérer des changemens dans leurs manières que dans leurs mœurs.
Il serait à désirer que l'ordre parfait, la régularité invariable qu'on remarque dans les différens bureaux de la Porte , se retrouvassent aussi dans les provinces, où l'administration, soumise, au contraire, à des gouverneurs qui ne connaissent dérègle que leur volonté, procède le plus souvent au gré de l'arbitraire.
La Bosme,
Le nichandgi es! le premier officier de la Porte après les ministres. Ses fonctions consistent à apposer le chiffre de Sa Hautesse sur tous les fermans. Avant d'arriver à lui pour recevoir le cachet de l'authenticité, ils sont signés par le secrétaire rédacteur , parafés par le chef du hureau où ils ont été dressés, et revêtus du seing du reïs-effendi ou du defterdar. Cette filière offre la preuve de cette grande régularité, de cet esprit méthodique, qui caractérisent l'administration centrale (1).
Après le nichandgi viennent les chefs de division de la defterdarerie , qui se partagent toutes les branches de service , c'est-à-dire ce qui constitue chez nous plusieurs grands départemens connus sous le nom de ministères. Dans l'empire ottoman , la marine, l'armée
(i) Le chiffre du sultan , autrement le Laatif-schérif, s'appose en tête des fermans, avec une espèce de griffe qui porte le nom de tourra. Selon le dire «le Cantemir, les premiers princes ottomans écrivaient eux-mêmes leurs ordres, et la charge «le nichandgi n'a été instituée que pour remplacer cette pratique estimable, tombée <n désuétude. Sur les fermans relatifs aux finances, le parafe du reïs-effendi est substitué à celui du defterdar. Quant au grand vezir, il ne contresigne que ks lettres d'envoi el ses ordres particuliers. Le nichandgi fail prendre copie de tous les fermans soumis au tourra.
tic terre , les finances , l'intérieur et la maison de l'empereur relativement à plusieurs articles de recouvrement et de dépenses, n'en forment qu'un seul pour les deniers. Le defterdar est le centre commun de ces divisions principales , qui portent le nom de calem. La première règle la marche des autres, contrôle leurs opérations, asseoit et fait la répartition générale des impôts. Les autres pourvoient, chacune en ce qui la concerne, à la rentrée des fonds, soient qu'ils proviennent des biens domaniaux , ou des impositions; aux dépenses des différens services , c'està-dire à la solde de l'armée de terre et de l'armée de mer , aux gages des officiers civils et militaires qui tombent à la ciiarge du trésor; à l'entretien du matériel de la marine et delà guerre ; aux fondations pieuses , à la vérification des rôles de la milice , enfin à la confrontation de la recette et de la dépense, établie de telle sorte que la situation de caisse ressorte en très-peu de pages, comparativement à la complication et à l'abondance des matières. Les subdivisions achèvent d'établir dans cette administration immense une clarté parfaite sous le rapport du classement et de la distribution des fonctions, de manière que les empiétemens et les incertitudes
( *92 ) n'entraven^ jamais la marche des affaires. D'un autre côté la partie des écritures ne prend pas ces accroissemens effrayans qui finissent par amener la confusion; et si le principe d'invariabilité a ses in convenions , du moins empêche-t-il le ministère ottoman de s'égarer dans un dédale.
La rédaction se fait en turc, mais avec toutes les richesses d'emprunt dont celte langue est redevable à l'arabe et au persan.
Le terzana-emini a l'intendance de la marine pour la partie administrative. Le top-khanénazyr joue le même rôle dansl'arsenal de terre. Le dgiumi-ddiané-emini est inspecteur des mines. Le muhaïdgi fait les achats de grains poulie compte du gouvernement. Le zarphaznéemini exerce son inspection sur l'hôtel des monnaies. Les douanes constituent les attributions dedgiuruk-emini. Ces difiérens chefs d'administrations particulières ont aussi des rapports directs avec le defterdar, qui se retrouve constamment en matières de comptabilité , quels que soient les services. De cette manière d'être résulte que le ministère ottoman est partagé en deux grandes divisions , dont la première embrasse les ordres, les mouvemens et la diplomatie , dégagés de la partie financière ,
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tandis que l'autre rassemble, sans partage, tout ce qui a rapport à l'administration.
Après les ulémas , quelquefois même avant eux , c'est parmi les effendis et les kodgias (gens de plume)qu'on trouve le plus d'instruction. Le deflerdar et les reïs-effendi sortent presque toujours de cette classe rompue aux affaires; elle a donné aussi des pachas et même desgrands-vezirs. Les officiers militaires qui doivent leur élévation aux emplois ministériels ou qui tirent leur origine de l'intérieur du sérail, se distinguent de ceux qui sortent des rangs de l'armée , par une nrbanitéet des manières sensiblement plus épurées, surtout par une étendue de connaissances que les autres n'ont pas ; mais ceux-ci , en revanche , familiarisés avec la profession des armes , sont bien plus propres à diriger les opérations militaires. Sous ce rapport ils ont l'opinion pour eux , tandis qu'elle désigne de préférence les premiers pour la négociation des affaires diplomatiques, auxquelles ils mêlent une dextérité dont on croit cependant les Osman lis entièrement dépourvus. La conduite que tient la Porte dans le moment présent doit suffire pour détruire un préjugé qui pouvait, il est vrai , passer
( '94 ) pour une opinion fort raisonnable, dans le temps de ses démêlés avec l'impératrice Catherine.
Le titre de beyler-bey , qui signifie prince des princes , aujourd'hui est conféré seulement au pacha de Roumélic on plutôt de Sophia , et à celui de Natolie , qui fait sa résidence à K.utaïe. Autrefois le pacha de Damas jouissait aussi des prérogatives attachées à cette dignité. Dans le principe, elle accordait à ceux qui en étaient revêtus, le privilège de recevoir de la Porte les ordres relatifs aux gouverneurs de leurs ressorts respectifs , et les investissait du droit de surveillance à l'égard de ces subordonnés. Depuis que les pachas sont regardés comme fidèles pour peu qu'ils veulentbien paraître soumis, la charge «le beyler-bey a perdu son autorité, et n'en conserve plus que le souvenir. Le gouvernement s'adresse d'habitude aux premiers, sans employei l'intermédiaire souvent méconnu des autres.
Dans les ordonnances de Suleïman, tous les pachas indistinctement sont qualifiés de beylerbey. L'adulation accorde souvent encore ce litre flatteur au pouvoir , qui de son coté se prêle à cette cajolerie , d'autant plus facilement qu il esl familiarisé avec la langue hyperbolique, par l<- sult;u] lin même ^ qui en donn<
( 19-5 ) l'exemple dans le protocole «le ses fèrmans.
Les gouverneurs de province reçoivent, avec la pelisse d'investiture , le libre exercice de la puissance temporelle attribuée sans aucune restriction au grand-seigreur. Mais, pour apposer sur leurs ordres le cachet de 1 irrévocabilité , ils ont de plus que Sa Hautesse, à leur disposition , des maisons militaires nombreuses , composées en grande partie d'Albanais qui leur obéissent aveuglément. Le ourf , ou le droit de prononcer en dernier ressort au civil et au criminel ; la perception des impôts qu'ils sont chargés de faciliter , et qu'ils prennent souvent à leur compte ; le privilège qu'ils s'arrogent sous différons prétextes , de lever des contributions , sans que leur conduite son soumise à examen, pourvu qu'ils conservent les dehors delà soumission; cette existence précaire , qui leur rappelle à tous les instans que leur grandeur est la plus fragile des grandeurs humaines, deviennent autant de considérations puissantes qui , se liguant avec tous les moyens d'opprimer dont ils sont investis, aiguisent chez eux une avidité à laquelle les malheureux rajas servent de pâture de préférence aux vrais croyans.
La seule entrave mise à celle faculté îllinutér
de faire à volonté le bien ou le mal , c'est l'assemblée des notables de la province , qu'un paclia est tenu de consulter quand il s'agit d'une taxe extraordinaire ou de déroger à la marche accoutumée des choses. Mais on conçoit que cette garantie devient nulle avec un gouverneur puissant; d'ailleurs elle ne s'étend pas aux intérêts isolés. En résumé celui qui commande dans un pachalik cumule les pouvoirs et attributions des lieulenans généraux délégués dans nos divisions militaires, des intendans chargés anciennement de l'administration de nos provinces , et se prévaut encore d'une autorité judiciaire affranchie des entraves de la loi.
Les vaivodes sont les gouverneurs particuliers des villes ou des pays érigés en apanages et abandonnés aux sullanes mère et sœurs du grand-seigneur pour leur entretien, ou bien affectés aux principales dignités de l'empire. L'Archipel possède plusieurs apanages. Les tributaires qui vivent sous ce régime , surtout ceux qui relèvent des sultanes, sont à une condition incomparablement plus douce que les autres. Ils trouvent , dans les apanagistes, des protecteurs empressés à les défendre par intérêt
( J97 ) personnel et par affection : le vaïvode n'est qu'un intendant.
Les pachas du premier ordre se font précéder de trois chevaux de main dans les cérémonies, et de trois lougues en guerre : de là vient le litre de pacha à trois queues. Non-seulement ils sont appelés au gouvernement des provinces , mais encore au commandement en chef des armées , auquel cas ils prennent la qualification de Sers- Asters.
Les pachas h deux queues reçoivent des gouvernemens de second ordre , qui les mettent en relations directes avec la Porte. D'autres jouent le rôle de maréchaux-de-camp dans les pachaliks de première classe. Ceux-ci , comme on le conçoit, sont bien moins avancés que leurs confrères sur la route de la fortune et de la considération. Enfin dans plusieurs villes, telles que Philippopoli , la Porte envoie des capidgy-bachi la représenter, avec le titre de mutezelim. Ces dignitaires , classés parmi les principaux officiers du sérail , c'est-à-dire qui sont de F ultérieur ? pour parler la langue usuelle, lui offrent plus de garanties que les chefs militaires dont l'avancement est dû souvent au corps des janissaires.
Les beys sont des officiers militaires, nomméi par le grand seigneur au commandement des sandgiak s ou arrondissemens, sous les ordres des pachas. Autant qu'il est en leur pouvoir , ils marchent sur les traces de leurs chefs ; en sorte que ces oiseaux de proie s'engraissent encore aux dépens des contribuables. Ils se reconnaissent à la tougue et au cheval de main qui les précèdent. Lorsqu'ils sont convoqués pour la défense de l'Etat, ils rassemblent sous l'étendard ou sandgiak affecté à chaque arrondissement , les feudatairesel le contingent de leurs commandemens respectifs. Dans le nombre il en est qui parviennent à réunir des armées entières autour de cette enseigne modeste : Ismaïl-Bev offrait naguère encore un exemple de cette puissance colossale qui est toujours en Turquie, l'ouvrage d'un homme , et croule avec lui. Sans un correctif aussi précieux qu'on ne trouve que là, depuis longtemps l'empire ottoman n'existerait plus. Avant la créai ion des pachas et desbeylerbeys on donnait aux différens gouvernemens la qualification de sandgiak , et les membres de la famille impériale, qui passent aujourd'hui leurs jours dans la réclusion , étoienl appelés à v représenter l< sultan-
Dans les lieux où il n'y a ni bey ni ayam , le pacha nomme des mutezelims, et pius gênéralement des délégués revêtus du litre d'aga. Ce terme générique répond à la qualification de commandant. Voilà la part du pouvoir; il reste à examiner les contre-poids que les abus toujours croissans ont fait naître , et que la résistance à l'arbitraire a légitimés.
Les ayams, dont nous allons exposer l'origine et l'historique , viennent après les beys, mais quelquefois marchent avant les pachas , en mesurant^ leur rang sur la puissance effective. Dans plusieurs villes de l'empire , et surtout en Roumélic, les corps municipaux se sont arroge le privilège de choisir un de leurs concitoyens pour prendre en main les intérêts de la commune , et veiller à ce que les pachas ne leur portent pas atteinte. Le motif a voué de l'institution, se renferme dans le droit pur et simple de représentation à l'égard du gouvernement, en cas de lésion de la part de ses délégués ; dans la répartition des taxes et l'exercice du pouvoir municipal. D'après les clauses de ce contrat, l'ayam devrait se borner à jouer le rôle de chef communal , et d'intermédiaire de sa ville envers l'autorité. Au choix de ses concitoyens, c'est toujours un
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homme capable d'en imposer par ce crédit que donne la fortune , et par la considération que la force morale imprime partout , mais principalement chez les Osmanlis , quand elle peut encore se prévaloir d'un extérieur imposant. On va voir comment cet emploi purement civil a pris un caractère militaire bien prononcé.
L'attitude défensive des ayams , la petite guerre qui s'est élevée naturellement entre eux et les gouverneurs, d'abord leur a mis les armes en mains , ensuite les a conduits à oublier le motif de leur institution , et bientôt ils ont été entraînés dans la félonie , sous le prétexte de résister à l'oppression. Avant le règne régénérateur de Sultan Mahmoud, plusieurs ayams étaient même parvenus à rendre leur autorité héréditaire , et tous tendaient , avec l'espoir du succès , vers ce but ambitieux. La guerre désastreuse que la Porte fut dans l'obligation de déclarer au fameux Passwan-Oglou , le premier des ayams de la Roumélie, et dans laquelle la sûreté de l'Etat se trouva compromise, prouve le degré de puissance que ces chefs entreprenans avaient acquis , et qu'ils atteindront de nouveau aussitôt qu'un prince faible , tel que Sultan AJ)dul-ÏIamid, montera sur le trône.
11 faut convenir aussi que la Porte elle-même a favorise' par calcul l'essor des ayams. Selon sa politique accoutumée, elle jeta les yeux sur eux pour les opposer aux pachas, dont la puissance avait grandi, sous le règne d'Abdul-Hamid , de manière à l'alarmer sérieusement. Les ayams, autorisés tacitement par le gouvernement , prirent à leur solde une multitude d'aventuriers , habitués à chercher fortune sur les grandes roules. Avec ce ramassis de bandits ils déclarèrent la guerre aux pachas ; l'allumèrent dans le même temps en Europe et dans l'Asie ; ne tardèrent pas à s'entre-déchirer eux-mêmes; enfin pendant plusieurs années les plus riches provinces de l'empire furent la proie de leurs brigandages. Les pachas , à leur tour, appelés au secours de la Porte , changèrent de rôle avec les ayams; mais la soumission de ces nombreux ennemis domestiques ne date que du règne de Mahmoud. En définitive , les villes en Turquie , comme nos communes dans les temps de la féodalité , cherchent un refuge contre les grands vassaux , et les hommes puissans se règlent aussi sur la conduite que tenaient les barons à ces époques d'anarchie. Cependant, bien moins heureux, depuis des siècles ils luttent