‹ La Bosnie considérée dans ses rapports avec l'empire OttomanChapitre 5 sur 17 · I.A BOS.ME · texte numérisé non relu

I.A BOS.ME

( 7» ) (1 une part; de l'autre avec Ja Bosnie propre, trouverait dans le commerce d'échange ou même dans le simple commerce de transit, à s'indemniser des privations qui lui sont imposées sous le rapport des richesses agricoles. La Narrenta s'offre d'elle -même à favoriser des relations dont l'économie politique partout ailleurs s'empresserait de profiter. Mostar deviendrait alors un entrepôt considérable , et l'industrie ferait prendre à la population, les accroissemens qu'on ne peut pas attendre de l'agriculture.

Le pachalik de Bosnie présente une superficie de 3200 lieues carrées. Sa population peut être éva-îuée à 820,000 âmes, ce qui fait 256 individus par lieue carrée. Elle se décompose ainsi qu'il suit : 47°?00° musulmans f 190,000 Grecs ; i5o,ooo Latins, 2,000 Juifs, le reste en Zinganis ou Bohémiens. Les Turcs seuls occupent les forteresses. On les trouve encore mélangés dans les villes ouvertes et dans les campagnes, avec les chrétiens des deux rites. Les Juifs en Bosnie, comme partout ailleurs, n'ont d'autre industrie que le négoce. Ils sont établis à Traunik, mais surtout à Bosna-Serajo. Parmi les Zinganis, quelques-uns ont des domi nies fixes; les autres composent des bandes de

(79) Scénites qui promènent clans la contrée, les tentes sous lesquelles ils naissent et meurent. Ces familles errantes sont fort nombreuses. Les maies exercent des professions mécaniques, et de préférence celles de potier, de chaudronnier, d'ouvrier en fer; les femmes se réservent de révéler l'avenir , et les deux sexes , privés , comme ils le sont, de l'éducation religieuse, n'offrent de garantie que par la crainte des châtimens. Heureusement , pour le bon ordre et le respect dû à la propriété , que les peines en Turquie sont calculées d'après l'intention de rétablir 1 équilibre, ou de manière du moins à atténuer les pernicieux effets que l'indifférence morale du gouvernement, le manque d'analogie dans les élémens de la société tendent nécessairement à engendrer.

Possesseurs exclusifs des forteresses, les Musulmans dominent le pays du haut de leurs murailles délabrées, et commandent d'un ton absolu aux malheureux chrétiens. Les arts mécaniques et surtout la profession de métayer forment le lot de ces derniers , ce qui ne veut pas dire qu'ils soient privés de la faculté de posséder : l'exemple du contraire se présente même dans plusieurs cantons. Mais leur part

dans Jes biens-fonds n'est point en rapport avec leur nombre , et ne peut se comparer à l'ample portion dont jouit l'autre croyance. Les agriculteurs chez eux tiennent donc le plus souvent en affermage, les terres des Turcs qui sont assez aisés pour vivre de leurs revenus. Cette classe de propriétaires est très-nombreuse en Bosnie, où les besoins sont plus limités que nulle part. Tous les ofliciers militaires et civils, la presque totalité des tenanciers de fiefs, donnent aussi leurs terres à bail aux rayas.

Les colons dépendans du même maître vivent rassemblés autour de lui dans le même hameau. Ils composent des villages plus ou moins considérables dans les cantons où la propriété est hachée en petites portions. La part qui leur revient est déterminée d'après les avances qui leur sont laites en bestiaux ou bien en inslrumens aratoires; dans tous les cas elle est au moins aussi forte que celle de nos fermiers en France après le prélèvement du tiers. Le propriétaire reçoit toujours la sienne en nature. Quelquefois il lui arrive, à l'exemple des gouvernails, de recourir aux avanies pour grossir son revenu; du reste ce mode vexntoire m fournil que dos exemples isolés, el ne peut êir<

( 3i ) pris pour la coutume j on doit dire même que le maître est le protecteur né du colon. Mais ce qui devient pour ce dernier un motif constant de spoliation , c'est l'acquittement de l'impôt foncier, qui, tombant d'habitude à sa charge, le rend tributaire à la fois, et du fisc et de ses préposés.

La condition des rayas bosniaques avec toutes les vexations qui la menacent et l'accablent, est moins rigoureuse encore que celle des Dalmates l'était dans le temps où Venise appesantissait sur eux sa main de fer. L'administration et les administrés avaient poussé le système de spoliation à un point tel que des émigrations fréquentes eurent lieu delà Dalmatie en Bosnie, et qu'il en est résulté dans la première un déficit de population très-sensible dont l'autre a profité. Aujourd'hui même les riverains dalmates quittent encore la terre qui les a vus naître, sans s'effrayer du régime turc, parce qu'en effet les colons en Dalmatie sont traités avec trop peu de ménagement par leurs maîtres ; que la mince portion qu'ils ont conservée dans la propriété foncière n'est pas suffisante pour les attacher au sol; enfin parce que leur éducation est tellement négligée que le sentiment de la patrie

doit leur être inconnu. En les examinant de près on ne trouve pas même en eux les qualités de l'animal domestique : comment cela serait-il différemment? la classe des possidenti ne fait rien pour se les attacher, rien pour adoucir leur naturel sauvage.

Les Turcs campagnards, dont les moyens d'existence sont bornés , vivent du produit de leurs champs, et le labourent eux-mêmes : ils forment une classe assez nombreuse en Bosnie. Parmi ceux qui résident dans les villes, plusieurs s'adonnent an commerce de détail et aux professions d'artisans. Bagna-Lucka,Mostar,Traunik, Scrajo, Novi-Bazar ont toutes des bazars et des tchiartchi où l'on voit presque autant de musulmans que de Grecs et de Juifs. La grande abondance et le manque de débouchés entretiennent la vie animale à très-bas prix dans cette contrée.

C'est dans les capitaineries de Bagna-Lucka et de Fognilza , dans l'Erzégovine , Ja Croatie turque et la vallée de la Scopia, que les chrétiens du rite latin sont les plus multipliés. Ils composent même dans certains arrondissemens la masse de la population. Ceux qui appartiennent au rite £voc sont répandus on général dans

(83) toute la province ; mais on les trouve plus particulièrement dans le canton de Serajo et dans la ville même; dans la contrée arrose'e par la Drina , dans la Rascie , et le long de la Save.

Les saints mystères s'y célèbrent en plein air, sous les ombrages , comme dans les premiers siècles du christianisme. Mais la ferveur des assistans et leur recueillement ne laissent rien à regretter de la pompe qui accompagne chez nous les cérémonies religieuses. Le culte, encore à l'état primitif, dépouillé de tous ces stimulans auxquels la foi chancelante a forcé de recourir, est le meilleur témoignage en faveur de la piété des fidèles qui savent s'en contenter. La simplicité des mœurs se retrouve jusque dans les cérémonies du culte , et la simplicité modeste du culte à son tour réagit sur les mœurs. Comme exemple de cette double réaction, on pourrait citer aussi la loi de Mahomet et les nations qui la suivent.

Les Latins sont placés sous la juridiction d'un évêque. Il existe quelques églises et un petit nombre de couvens dans les cantons habités pâteux. Les chrétiens du rite grec ont une église à Serajo , mais c'est la seule qu'ils possèdent dans la Bosnie proprement dite. Cet effort de

tolérance aura sûrement été payé bien cher à l'autre croyance. Il est juste de dire cependant qu ils comptent dans l'Erzégovine plusieurs couvens, où d'ailleurs ils ont un évéque avoué, qui fait sa résidence à Moslar. Quant aux Juifs , on est moins sévère à leur égard pour l'établissement de leurs temples.

La nation conquérante a adopté, à l'égard de la Bosnie , le système de colonisation suivi par elle dans la plus grande partie des contrées que les armes lui ont soumises. 11 faisait aussi partie de la politique des Romains, et ce rapprochement n'est pas le seul qu'on pourrait établir entre les deux peuples. Tous les Bosniaques qui obéissent à la loi de Mahomet, ne sont cependant pas à beaucoup près d'origine étrangère. Dans le nombre on trouverait beaucoup d'indigènes dont les pères se sont laissé persuader d'abjurer leur croyance, d'après cet article du Koran , tout à la fois astucieux et entraînant , qui prescrit à l'infidèle de se soumettre ou de se préparer à périr par le sabre ; et dans le cas oi. le vaincu donne au premier parti la préférence, qui lui offre l'islamisme comme un refuge contre la persécution , ou plutôt comme

(85) le seul moyen de conserver l'exercice des droits politiques.

Cet article, profondément pensé, a contribué singulièrement aux progrès de l'islamisme, surtout en Europe , où la loi de Mahomet a du faire plus de prosélytes par la force que par la persuasion , eu égard à la différence tranchante que celte plante exotique a rencontrée dans le sol et le climat. On se trompe donc lorsqu'on avance journellement que les Turcs se sont refusés à tout point de contact, à toute espèce de fusion avec les nations vaincues. Les races au contraire ne sont croisées nulle part autant que dans la Turquie d'Europe , et les musulmans que cette contrée compte aujourd'hui tirent pour la plupart leur origine de ses anciens habitans. Relativement aux droits politiques , c'està la croyance qu'il fauts'en prendre, s'ils refusent d'en partager l'exercice avec les autres religions. Mais , encore une fois , sans celte clause savamment calculée, le sabre de Mahomet aurait-il été aussi persuasif? Ceci est dit dans l'intention d'expliquer le secret du législateur, et tout au plus tend à le justifier sous le rapport de l'étude approfondie qu'il avait faite du coeur humain .

INous avons vu que lu population en Bosnie est loin d'être proportionnée ù la superficie du sol, surtout ù sa nature éminemment productive. Dans les vallées inférieures cette disparate est bien moins choquante que dans le voisinage de la grande chaîne, où, pendant des jours entiers, on ne rencontre que des habitations situées à de grandes distances les unes des autres. Le voyageur qui promène sur cette contrée l'œil de l'observation , ne peut manquer de se sentir attristé à l'aspect de ces immenses forêts, aussi anciennes que le monde, et qui empiètent sur l'agriculture, en rencontrant à tous les pas de vastes pâturages qui devraient rentrer dans le domaine de la charrue, puisqu ils produisent en pure perle de véritables aromates. 11 se demande pourquoi les nombreux cours d'eaux qui s'opposent à son passage ne sont pas utilisés par le commerce ou l'industrie; comment il se fait que tous en général ne tournent pas au profit de la culture. Pensif et absorbé . il suit ces communications dégradées , souvent même impraticables, qui caractérisent si bien L'esprit du gouvernement sous lequel végètent tant de provinces jadis florissantes. Ce même voyageur, ■> i I vient de dire adieu à la patrie de

( «7 ) la civilisation, ne pourra se défendre d'un sentiment pénible , d'un serrement de cœur , de mouvemens fréquens d'indignation , provoqués par l'état d'abandon qu'il remarque dans tout ce qui l'entoure ?

Ce tableau critique de la Bosnie, qui présente en masse ses ressources et les minces efforts qu'il faudrait faire pour la rendre opulente, doit expliquer les regards de convoitise que Bonaparte, maître des provinces illyriennes , dirigeait sur elle chaque fois qu'il rêvait l'empire du monde. D'abord la Bosnie faisait partie de F IIlyrie des anciens , et cette considération ne pouvait pas manquer d'être d'un grand poids aux yeux d'un homme dont l'ambition était subordonnée à la vanité dans une foule de circonstances ; en second lieu il aurait vu les limites mobiles de sa puissance, transplantées au-delà de ces monts qui l'offusquaient; enfin la Bosnie est sur la route de Constantinople , et quelle perspective plus séduisante pour un autre Pyrrhus, qui aurait écouté avec bien moins de douceur que son modèle, les sages représentations de Cinéas.

Sans songer à justifier celte ambition dévorante qui a coûté si cher à l'humanité dans un

(88) laps de tems fort court, on est ibreé de convenir que la Bosnie , réunie à la Croatie et à la Dalmatie , doublerait la valeur de ces possessions autrichiennes. D'abord elle les affranchirait de la dépendance étrangère à laquelle leur indigence les condamne , du moins la Dalmalie ; par conséquent les relations que cette province est forcée d'avoir avec sa voisine s'établiraient de manière à n'être jamais interrompues. Ces relations deviendraient plus fréquentes; l'industrie nationale acquerrait un nouveau débouché et accroîtrait la consommation en faisant connaître au pays conquis, des besoins qu'il ignore. Un autre avantage au moins aussi important que procurerait cette précieuse aquisilion au royaume d'Illyrie, ce serait de le délivrer d'un voisinage inquiétant parfois, et naturellement dangereux : les considérations militaires concourent donc avec les principes d'économie politique pour suggérer à l'Autriche des vues d'agrandissement sur la Bosnie. Mais ici, comme dans un grand nombre de questions, il existe un revers de médaille. Pour que la Bosnie passe sous la puissance de l'Autriche il faut que l'empire ottoman ne conserve plus une pouce de terre en

Europe : en effet celte province, hérissée d'obstacles, habitée par une nation éminemment guerrière, est le réduit de sûreté de la Turquie, et serait la dernière à recevoir la loi du vainqueur. A présent je demanderai quel pourrait être ce vainqueur assez puissant pour décider une si grande catastrophe? On me répondra : la Russie et l'Autriche réunies. J'accorde encore que celte alliance redoutable parvienne à effacer l'empire ottoman de la liste des Étals européens ; reste à savoir si l'Autriche pourrait se croire bien sûre de ses conquêtes, et même d'une partie de ses possessions anciennes, avec des points de contact aussi périlleux et multipliés que ceux qui s'établiraient entre elle et la Russie?.... Elle ne doit pas ignorer que la similitude des mœurs, de croyance, de langage et d'origine influe puissamment sur les inclinations des peuples, et favorise beaucoup les rapprochemens que la politique cherche à établir entre eux. L'histoire lui a appris en outre que le nord dans tous les temps a été funeste aux contrées méridionales ; que les nations de la Scythic et de la Scandinavie ont toujours été des présages

(go)

sinistres pour les autres : il est donc permis de conclure que l'agrandissement de la monarchie autrichienne aux dépens de la Turquie ne serait que momentanée, et provoquerait même le démembrement de plusieurs provinces de son ancien domaine.

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