‹ La Bosnie considérée dans ses rapports avec l'empire OttomanChapitre 8 sur 17 · II · texte numérisé non relu

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anciens. Le Turc néglige celle source de prospérité, par une suite de son apathie naturelle. Fort de l'exemple de ses ancêtres , il donne toujours la préférence au métier des armes, sans s'apercevoir qu'il n'existe plus de contrées nouvelles qui produisent pour lui des lauriers. Celui qui par sa fortune pourrait former des entreprises vastes et généreuses, regarde comme au-dessous de lui la profession de négociant ou de manufacturier. Il se lance dans la carrière périlleuse des honneurs , ou Lien il coule ses jours dans un repos absolu. Voilà pourquoi on ne trouve chez cette nation que des marchands proprement dits, des artisans et des cultivateurs. L'éloignement qu'elle témoigne par principes pour ceux qui n ont pas sa croyance; l'état de stagnation où ses préjugés l'entretiennent sous le rapport des lumières, achèvent de la frapper d'inertie. Cependant l'Osmanlis est doué d'une grande judiciaire, de cette probité qui commande la confiance; et s'il daignait réformer des préventions onéreuses, ses tentatives seraient couronnées infailliblement du succès. Ensuite il est très-possible que des relations étendues le conduisent à échanger ses mœurs austères contre les vices d'une civi-

lisalion trop avança-. En y réfléchissant Lien, je suis même tenté de L'absoudre du reproche, que tous les jours on lui fait, d'éviter le contact, d'autant plus qu'il se conforme en cela aux préceptes du législateur. Moïse et Lycurgue ont placé de même leurs nations à l'écart.

Le raya, de son côté, est contenu par des gouvernails portés par inclination à le dépouiller, lorsque l'industrie l'a conduit à la fortune, tellement que c'est toujours en tremblant qu'il cède à ses inspirations. Dans la capitale et dans tous les pacbaliks, où les propriétés trouvent protection, il témoigne plus d'assurance, et se console (Je la privation déshonneurs on amassant de l'or. Certes il ne faut pas moins que le frein désespérant de l'arbitraire , pour empêcher les Grecs, les Arméniens et les Juifs de se livrer avec abandon à 1 esprit spéculatif qui caractérise leurs nations. Il est même tellement actif que les étincelles jaillissent jusque sous les yeux redoutables de l'autorité. On peut juger des résultats dont il serait capable, par les développemens rapides qu il avait pris sous le règne protecteur de Selim III. Ce prince avait accordé aux sujets tributaires la facilité d'acquérir les privilèges commerciaux «les lianes. Mais agis-

( H9) sait-il aussi prudemment en travaillant de tous ses moyens à réformer les principes , ou , si l'on veut, les préjugés qui éloignent sa nation du commerce avec l'étranger...? Dans le nombre des grands de l'empire, ceux qui cédèrent à ses inductions le firent plutôt par complaisance, comme courtisans, que par inclination; et ce règne, beaucoup trop court d'ailleurs pour opérer un aussi grand changement, fut à peine à son terme, que les habitudes de l'éducation ramenèrent dans l'ancienne roule tous ceux qui avaient, feint de s'en écarter.

Jusqu'alors, sous le prétexte de se pourvoir de drogmans, les différentes légations jouissaient du privilège de délivrer des barates , autrement des brevets d'affranchissement, qui valaient aux ministres étrangers des sommes d'autant plus considérables que ces diplômes investissaient le barataire de toutes les prérogatives attachées à la qualité de franc. D'une générosité aussi peu réfléchie résultaient de grands abus. La Russie fut de toutes les puissances celle qui les poussa le plus loin. Elle se servit de ce témoignage de cordialité pour accroître considérablement le nombre de ses créatures, dans le temps où son alliance offensive et défonsivo avec la Porte bu

donnait une influence illimitée près de ce cabinet. Les autres puissances durent en concevoir de l'ombrage. La France surtout était autorisée à s'alarmer d'un pareil empiétement, et jugea prudent de sacrifier de minces avantages à des craintes réelles. Elle proposa, par l'organe du général Sébastiani son ambassadeur , l'abandon de la prérogative. L'Angleterre, qui n'y voyait qu'un médiocre bénéfice, et dont la politique alors tendait à complaire à la Porte, s'accorda sur ce point avec le gouvernement français. Les diplômes au profit des puissances amies retournèrent à la Porte , au fur et à mesure des extinctions. Mais Sultan Selim trouva l'idée heureuse en elle-même. 11 calcula qu'elle pouvait l'aider à grossir les revenus de sa caisse du Nizamé-dgédid, destinée à l'entretien des troupes permanentes de nouvelle création. L institution, modifiée par lui, accorda au raya la faculté d'acheter les privilèges du franc, sous le rapport du commerce seulement. 11 continua à compter dans la classe des sujets tributaires ; et même, pour qu'il ne l'oubliât pas, sa capilation fut doublée. Sultan Sélim avait avant tout l'intention de rétablir autant que possible l'égalité de concurrence entre ses sujets et les

( wi ) étrangers, faute Je pouvoir retirer à ces derniers des privilèges abusifs. Cependant, on doit en convenir, le correctif porte aussi le cachet de la fiscalité : car enfin c'est vendre aux premiers ce qui a été accordé gratuitement aux autres.

Ce sont surtout les Grecs qui ont acheté des barates. lîs forment une compagnie qui a près de la Porte un kapi kéaïa, autrement un fondé de pouvoirs , chargé de défendre ses intérêts lorsqu'il y a lésion. Mais la révolution qui a renversé les institutions de Selini, nécessairement a rendu languissante cette compagnie dont le recrutement a souffert beaucoup. Depuis des années elle ne fait point sensation , et l'insurrection grecque lui aura porté, selon toute apparence, le coup de la mort.

Pourquoi le gouvernement ne continuerait-il pas à suivre la même direction à l'égard des tributaires? C'est véritablement à eux qu'appartiennent l'industrie et les grandes spéculations conmicrciales dans l'empire ottoman : d'abord en vertu du principe de compensation, ensuite d'après le respect dû aux intentions du législateur. En adoptant franchement ce système dune intelligence facile, il atteindrait deux buts vers lesquels il doit tendre : les rayas oublieraient ,

au sein des richesses, que les honneurs leur sont

interdits; les régnicoles, selon le voeu du droit naturel, enlèveraient aux étrangers une exploitation dont la meilleure part tourne au profit des Etals voisins. Le Grec avec son esprit inventif et pénétrant, l'Arménien avec sa persévérance froide et cet amour du gain qui le domine, feraient fleurir partout les arts industriels, et suffiraient pour enrichir l'Etat ; d'un autre côté , l'austérité du musulman ressortirait mieux encore par l'opposition. L'air d'aisance et de bonheur de son tributaire le ferait aimer lui-même, autant que sa simplicité lui donnerait des droits à l'estime des nations; à cette condition enfin il pourrait conserver ses mœurs tartares à côté de la civilisation européenne.

La Porte a fait une concession énorme en accordant successivement aux pavillons étrangers le libre passage du Bosphore. 11 n'y a pas de doute que toute autre puissance, établie dans la brillante position dont elle tient la double clef, se réserverait le droit exclusif d'opérer les échanges entre la mer Noire et la Méditerranée. C'est même encore un motif pour l'Europe de craindre un changement et «le le prévenir. Si les

( 123 ) Ottomans n'avaient pas été absorbés, d'abord par l'esprit de conquête, plus tard parles inquiétudes de la conservation, ils auraient réfléchi sur leur position brillante et mis à profit les immenses avantages qu'elle offre à l'économie politique. Galatz, Varna, Sinope, Trébizonte, Constantinople , Smyrne, Salonique seraient aujourd'hui de grands entrepôts où l'étranger pourrait venir puiser, tandis que le régnicole conserverait le privilège exclusif d'établir des relations entre les deux mers. Une méprise plus choquante, parce que la Porte l'a commise de son propre mouvement, c'est celle qu'on retrouve d'un bout à l'autre de ses capitulations. Elles sont dictées comme s'il y avait réciprocité ; comme si les Grecs et le petit nombre de Turcs qui sont en possession du commerce extérieur, fréquentaient autant les ports des nations amies, que celles-ci se montrent empressées à faire voir leurs pavillons dans les mers du Levant, et à venir jouir en Turquie des droits de l'hospitalité la plus généreuse. Les États européens se bornent même à accorder aux sujets de l'empire ottoman, que le commerce amène chez eux, les conditions dont jouit la nation la plus

( «4 ) Favorisée , sans établir une catégorie pour die (i).

L'empire d'Orient sur son déclin se laissa ravir aussi la possession exclusive des détroits, et céda de même tous les avantages du commerce à des colonies italiennes, qui ne tardèrent pas à le mettre dans une absolue dépendance. Mais l'empire d'Orient n'existait plus alors que de nom, et quelques marchands suffisaient pour l'intimider. La Porte, bien qu'elle se soit trouvée dans des situations critiques, est loin de pouvoir s'appuyer d'une justification aussi légitime. Si elle lisait d'autres annales que les siennes et celles des kalifs, elle verrait que les Athéniens, c'est-à-dire les habilans de ce coin de terre qui ne forme qu'un point dans ses immenses possessions, s'établirent les douaniers du

(1) La France, à l'époque de ses relations d'intimité avec la Porte, c'est-à-dire sons le règne de François Ier, ensuite sons Louis XIV , obtint des capitulations tellement avantageuses, que les autres puissances européennes, à mesure que les circonstances les ont favorisées à l'égard de la Porte, ont réclamé les mêmes prérogatives, (est à dater du traité de Raïnargit que le Bosphore es! ouvert aux Russes. Les Autrichiens jouissent aussi du même avantage depuis cette époque. La France se l'est réservé par le traité de Paris. Il avait été accordé antérieurement à l'Angleterre et à la Hollande.

( "5 ) Bosphore, et mettaient à contribution tous les bâlimens qui allaient chercher les rivages du Pont-Euxin; elle verrait encore que les empereurs de Byzance en ont usé de même, aussi long-temps qu'ils ont conservé une ombre d'autorité. Celle conduite financière, qui du reste sert de règle à toutes les nations éclairées sur leurs intérêts, contraste avec le modeste tribut levé sur les bâtimens qui viennent jeter l'ancre dans le port de Constantinople (i).

Le gouvernement ottoman, uniquement occupé à se créer des ressources pécuniaires aux dépens de ses sujets, sans réfléchir que la richesse des particuliers est la fortune la plus sûre de l'Etat, établit indistinctement ses droits d'importalion et d'exportation sur tous les objets ; ne tient aucun compte des considérations qui déterminent les autres puissances dans la fixation de ces droits. L'introduction d'aucun article manufacturé n'est prohibée ou soumise à une taxe plus forte, quand encore cet article,

(i) Le droit d'ancrage se réduit à la somme modique de 3oo aspres (2 piastres 1/2), comme si les encouragemens étaient nécessaires pour y appeler le commerce. Dans toutes les Echelles on se conduit d'après le même principe , stipulé dans les capitulations.

La. Bosms. y

( w6) apporté du dehors, entre en concurrence avec les produits du pays. La sortie de ceux-ci n'est point favorisée parmi allégement dans les droits. Il lui importe peu que les manufactures prospèrent, ou que les objets d'origine étrangère obtiennent sur elles l'avantage du débit. Son but est de remplir ses coffres , sans réfléchir qu'il tarit la source au lieu de l'alimenter, et sans s'inquiéter si les espèces que lui comptent ses bureaux de douanes, proviennent du dehors ou de la bourse des régnicoles.

Le commerce intérieur, par cela même que les sujets en sont presque seuls en possession , rencontre à chaque pas des entraves. Il est exposé aux avanies, autrement aux droits de transit que les ayams, en général, prélèvent de leur pleine autorité, sous le titre de protection promise, de sûreté garantie, sur tout ce qui passe dans l'étendue de leur commandement. Le négociant , livré en quelque sorte à leur discrétion , n'a rien de mieux à faire que de payer la rançon de sa marchandise. Mais s il la tire des serres d'un ravisseur, c'est pour en rencontrer un autre un peu plus loin; et jamais il n'arrive à destination sans avoir subi plusieurs épreuves du même genre, qui le forcent

( 127 ) à élever d'autant ses prix. A leur tour les bureaux de douanes, aussi souvent qu'il en trouve sur sa route, exigent qu'il acquitte les droits, tandis que l'étranger y satisfait une fois seulement , et que le tarif suivi à son égard ne s'élève pas même au tiers de celui que la perception consulte lorsqu'il s'agit du premier, surtout si c'est un sujet tributaire (1).

(i) D'après les capitulations, les franes n'acquittent que le 3 pour ioo, une fois payé; le même droit s'élève au 10 pour les sujets, et peut aller au 20 au 3o, selon le nombre de bureaux par lesquels ils sont obligés de passer. Pour les francs , lorsque les articles ne sont point compris sur le tableau , et que le négociant ne peut fournir les lettres de facture, on fait l'estimation sur le prix de la place, en défalquant de ce prix le 20 pour 100, après quoi la douane perçoit son droit du 3. Mais c'est pure bienveillance , et seulement en vertu d'une convention tacite, si les avantages accordés par les capitulations au commerce extérieur s'étendent au commerce intérieur, c'est-à-dire aux produits indigènes transportés d'une échelle à une autre. Depuis la guerre d'Egypte ce privilège est contesté à nos négocians ; souvent même il leur arrive d'être contraints de se soumettre aux conditions imposées aux régnicoles. La question était encore en litige en 181 5, et l'on attendait une circonstance favorable pour la faire juger définitivement. On avait aussi des craintes relativement au tarif suivi pour les articles d'importation , au point que les paiemens n'étaient plus reçus par les bureaux de douanes qu'à titre d'à - compte. Pour demander la révision du tarif, la Porte s'appuie de la baisse considérable que ses monnaies ont éprouvée, et des diflVrens accroissement

Ces désordres, du reste, ne tournent point au profit de l'Etat. Comme les fermiers achètent toujours à un prix très-élevé la préférence dans les adjudications, par les pots de vin, les cadeaux qui précèdent et suivent la signature du contrat, ils s'emploient de tous leurs moyens à se couvrir de leurs déboursés ; et l'œil de la surveillance, qui fait cause commune avec eux , se détourne pour se promener sur d'autres désordres qu'il regarde encore sans les voir, ou sans paraître les remarquer. Mais on doit ajouter que les vexations de tout genre sont bien moins accablantes quand le prince est

que la valeur des articles tarifés a pris dans le même temps. Le tarif pour les antres nations esl plus moderne; par conséquent il offre moins d'avantages aux négocians. En résumé . la Porte ne touche réellement le droit de 3 pour 100, stipule par les capitulations , que sur les marchandises d'estime , moyennant les garanties qu'elle s'est réservées dans l'intention de parer aux fausses appréciations. Elle est encore le jouet des puissances européennes , quand les circonstances politiques la mettent dans le cas de prononcer un embargo. Alors tout ce qui tombe en son pouvoir, d'après les lois «le la guerre , lui échappe en passant subitement sous la protection d'une puissance amie. Les nombreux cosmopolites qui vivent à ses dépens, et s'enrichissent des dépouilles de ses sujets, sont impunément Anglais, Français, Russes, Autrichiens, selon que l'intérêt et les circonstances les conseillent.

( *29 ) maître chez lui. Les oppresseurs se montrent moins entreprenans alors, et l'opprimé n'est plus sans protection ni refuge.

Le commerce intérieur rencontre une autre espèce de gêne dans les prix que le gouvernement fixe lui-même , pour un certain nombre d'articles qui appartiennent évidemment à l'industrie. Au lieu de s'en remettre à la concurrence pour ramener el entretenir les choses à leur juste valeur, selon sa coutume favorite il préfère recourir aux moyens qui fournissent des armes à la vexation : d'un calcul aussi faux résulte souvent la pénurie.

Malgré cette inégalité tranchante, établie en Turquie au profit de l'étranger, sans égard pour les principes les plus élémentaires de l'économie politique , il s'élève cependant dans la classe des négocians, surtout chez les tributaires, des fortunes colossales. Cette contradiction prouve seulement combien sont abondantes en Turquie les sources où le commerçant va puiser; elle donne aussi à juger de la prospérité qu elles répandraient dans la société entière, si elles étaient soumises au système d'irrigation , et si les régnicoles jouissaient du

droit de préséance , au lieu d'avoir à craindre sans cesse de nouvelles avanies.

Le système des tribulations ne s'arrête pas là, et la comparaison persiste jusqu'au bout à paraître de plus en plus mortifiante pour le raya. Pendant qu'il voit d'un œil d'envie l'étranger regagner sa chère patrie, emportant les dépouilles de la sienne , il ne peut céder au désir de briser la chaîne qui le lient attaché au sol natal , sans compromettre son avoir et même son existence. On conçoit du reste que, dans un gouvernement de cette nature, û ne doit pas être permis de réaliser sa fortune pour se transplanter sur une autre terre; mais aussi pourquoi l'étranger est-il à la condition du colon qui vient s'enrichir, tout en se réservant d'aller Taire jouir la métropole des trésors qu'il amassera ? Constantinople et les différentes échelles du Levant sont autant de colonies fondées au profit de l'Europe.

Voici le tableau modeste de l'industrie ottomane. La capitale a quelques manufactures de mousselines peintes, dirigées par des Arméniens; mais les produits qu'elles donnent restent bien au-dessous des mêmes articles d'origine étrangère , pour l;i finesse du tissu etja solidité

( «Si )

des couleurs ; eh sorte que le débit les lient forcément à bas prix. On fabrique à Brousse des mousselines unies , propres à faire des voiles à l'usage des femmes. Elles ne soutiennent qu'à la même condition la concurrence avec celles qui viennent de la Saxe. L'île de Chypre fournit à la consommation une grande quantité d'indiennes peintes, qu'on emploie à couvrir ces divans qui entourent les appartemens en Turquie. Alep et Damas produisent des étoffes de soie, d'autres en soie et coton, qui, à raison de leur consistance, de la variété des dessins et de l'usée t trouvent un grand débit en Levant et en Russie; il en passe même quelques ballots dans les autres Etats européens. La guerre d'Egypte , en forçant les sujets à se passer des étoffes de Lyon, de Florence et de Venise, a beaucoup contribué à donner de la vogue à ce produit de l'industrie nationale. De son côté, le manufacturier, qui a les matières premières sous la main, peut tenir les prix à un taux modéré, et soutenir avec avantage la concurrence étrangère. On fabrique encore à Brousse des étoffes soie et coton , une espèce de velours pour garniture de sophas, et quelques autres articles du même genre. I/Ar-

( -50 chipel présente aussi un grand nombre d'établissemens qui s'alimentent avec le coton et la soie. On fait à Angora une étoffe de poil de chèvre, connue dans le commerce du Levant sous le nom de chaly. Elle est très-belle quand on la prend dans la première qualité , et son débit est fort considérable : on l'emploie pour vètemens.

L'empire ottoman met donc lui-même en œuvre une partie de ces trois articles indigènes , et s'entend à en tirer un parti assez avantageux; il n'en est pas de même des laines dont ses provinces abondent. Si l'on excepte une étoffe commune , qui porte le nom d'abba ; quelques autres qu'on fabrique dans l'Archipel; les couvertures de Snryrnc , dont il passe une bonne quantité dans le commerce d'exportation ; les tapis qui sortent des manufactures de celte ville et de Salonique , préférés les uns et les autres, à raison du prix , aux tapis de Perse , il a recours à l'étranger pour tous les articles de cette nombreuse catégorie.

L'Asie donne de la toile à voiles, des toiles communes, et ce tissu soie et lin, que les Orientaux emploient à faire des chemises. L'usage de la perkale commence à s'introduire dans les

( '35 ) différentes échelles pour le même genre de service , et finira par faire tort à l'industrie nationale s'il continue à se propager. La vallée d'Andrinople et quelques cantons delà Roumélie versent dans le commerce l'essence de rose et toutes ces pâtes parfumées qui reçoivent la forme de pastilles , ou dont on fait des chapelets. Non-seulement ces articles ont un grand débit dans le pays , mais encore il en passe à l'étranger pour une somme considérable.

Où les sujets ottomans brillent , c'est dans la manière de corroyer le fer et l'acier. Il est possible qu'on connaisse en effet leur procédé en Europe ; mais , quoi qu'on dise , l'on ne s'entend pas à le mettre en pratique. Les belles lames , connues sous le nom de damas , celles qu'on fabrique à Constantinople et dans quelques autres parties de l'empire , s'offrent comme la preuve matérielle que cette branche de l'industrie est poussée plus loin chez eux que nulle part , si l'on excepte la Perse. Ce produit d'origine orientale ne se répand guère à l'étranger, à raison de la valeur exorbitante dont il jouit dans le pays même , et qui est hors de toutes proportions avec les prix que nous sommes accoutumés à mettre dans ces sortes d objets.

Un sabre de mille , de trois mille , de dix mille piastres , renverse, chez nous , toutes les idées reçues., d autant plus que le luxe a inventé, à notre intention , une foule de fantaisies qui ont le pas sur celle-là dans nos goûts. Du reste , les précautions , souvent infructueuses , que l'ouvrier est obligé d'apporter dans la fabrication d'une lame soignée , fait disparaître en partie la disproportion du prix avec la valeur réelle. Vient ensuite la valeur idéale , qui appartient au terroir, et que les préjugés nationaux soutiennent.

Les Turcs n'obtiennent pas les mêmes succès dans la fabrication des armes à feu. Sur ce point ils sont sensiblement inférieurs aux Français et aux Anglais ; aussi recherchent-ils les fusils , les pistolets et les carabines qui sortent des manufactures européennes , autant qu ils dédaignent les armes blanches qui ne tirent pas leur origine de Damas ou de la Perse. Cette branche d'exportation mérite l'attention du gouvernement et du commerce français.

En Egypte , l'industrie lait des progrès depuis que celte province est gouvernée par Mehemel- Ali. Ce vice-roi , qui s'annonce avec des vues élevées , aura sûrement recueilli les germes

( i35 ) que les Français ont laisses dans une terre féconde , où la civilisation a pris naissance. Il lait même voyager en Europe des émissaires ? chargés d'étudier les différons procédés suivis dans les arts.

A ces principaux articles de l'industrie nationale , il faut encore ajouter : les camelots d'Angora et du Caire, les sandales de Chio , les indiennes de Tokath , la gaze pour chemises , de Brousse et de Salonique ; le savon de Candie , la préparation des maroquins ; les broderies en soie, or et argent, qui emploient un grand nombre de bras dans toute l'étendue de l'empire, et ne trouvent rien qui les égale en Europe. L'industrie ottomane, comme on peut en juger, suffirait sans doute à un Etal qui n aurait qu'une faible population , et des matières premières en petite quantité ; mais elle fait la condamnation de celui qui est dans la situation diamétralement opposée. Ses différentes relations achèveront de mettre au grand jour les immenses lacunes qui existent dans son système commercial.

Une des branches de commerce qui produit le plus en Turquie , c'est le change , par cela même qu'il n'est pas d'Etat où les monnaie-

( i56) aient éprouvé une aussi grande altération ; où, par conséquent , elles soient plus sujettes aux variations de la bourse. Leur valeur nominale , purement de convention, subit nécessairement toutes les alternatives de la bonne et mauvaise fortune du gouvernement. La piastre , par exemple , qui représentait , il y a trente ans , quatre livres tournois , réduite aujourd'hui à moins d'un franc , attend sa valeur réelle de l 'opinion , et marque toutes les hausses , toutes les baisses de la confiance. De la grande altération du titre résulte encore que les monnaies étrangères ont beaucoup d'avantage sur celles de l'Etat , et bravent tous les tarifs auxquels le gouvernement prétend les astreindre.

Si d'un autre côté la valeur nominale de la piastre se maintient à l'égard des unités monétaires, prises pour terme de comparaison à l'étranger , c'est une suite des exportations. En effet le papier , avec lequel elles s'acquittent assez généralement , peut d'autant moins soutenir la concurrence , que l'émission est plus forte. Ainsi la piastre suit le cours de 1 fr. , 1 fr. 10 c. , l fr. 25 c. , selon la quantité de papier qui existe sur la place. Mais aussi les espèces monnayées étrangères reprennent sur

( »37 ) cette même piastre l'avantage que le papier perd à son égard, et le franc, représenté en espèces, jouit dans le même temps de la valeur de 1 piastre 10 paras , de 1 piastre i5 paras , c'est-à-dire ramène à peu près les monnaies à leur titre. Cette double manière d'être de la piastre fournit matière à spéculations aux négocians étrangers : au lieu d'acquitter leurs obligations avec du papier , plusieurs envoient de l'or, et font le bénéfice de la différence entre la valeur nominale et le litre. Les sequins de Venise et les ducats de Hollande se prêtent trèsbien à ce calcul lucratif.

L'argent peut être considéré en Turquie comme la marchandise de premier ordre : nulle part ., en effet , il ne produit autant. D'après la loi mabométane l'intérêt est défendu ; le gouvernement , de son côté , n'a pas l'air de le tolérer ; cependant dans aucun pays l'usure n'est poussée aussi loin. Le prêteur retire le dix , le quinze , le vingt pour cent , et souvent même il exige encore des objets de prix pour nantissemens , car le droit d'hypothèque sur les immeubles formerait contradiction avec le Code. Le peu de stabilité de certaines fortunes , principalement de celles qui tirent leur

( i58) origine des dignités , ou qui reposent sur le commerce ; le caractère craintif que ce dernier doit contracter au milieu d'un si grand nombre de chances inconnues ailleurs ; la répugnance que le capitaliste éprouve naturellement à changer ses espèces contre des immeubles , dont la propriété ne lui paraît jamais aussi bien assurée; les risques qu'il court comme prêteur, par l'impossibilité où il est d'invoquer la loi en celte qualité , sont autant de causes qui portent l'intérêt à un taux exorbitant. Elles entravent aussi les transactions et remplissent le commerce de fraudes et de défiances ; enfin , elles entretiennent ce penchant à thésauriser qui enlève à la circulation , en Turquie , une masse incalculable de métaux et d'objets précieux.

Ce sont principalement les Arméniens qui font la banque , ou , si l'on veut , le commerce de l'argent. Placés près des grands dans la capitale , ils ont toujours des fonds à leur offrir pour affermer les malikianés , les différentes branches des revenus de l'Etat, moyennant des bénéfices énormes sur l'exploitation qu'ils dirigent , et contribuent les premiers à rendre aussi profitables que possible. Ils sont

( l59 ) encore les gérans du grand -vezir , et de tous les hommes importans par le rang ou l'avoir. En cette qualité ils administrent les fortunes particulières , et doivent apporter dans la gestion un fonds de probité inépuisable , à en juger , du moins , par la confiance sans borne, aveugle même , avec laquelle leurs patrons s'abandonnent à eux. Cependant on compte dans cette nation plusieurs millionnaires , qui ont puisé leurs trésors à cette source, dans laquelle il n'est rien moins que facile de voir clair. Les Grecs et les Juifs ont été supplantés par eux dans cette profession lucrative, qui fait donner le titre de saraffe à celui qui l'exerce, et l'entoure d'un grand crédit , quand sa fortune est liée à celle d'un dignitaire du premier ordre. Le système des compensations existe donc aussi dans l'empire ottoman ; et si les Turcs profitent souvent de l'autorité pour dépouiller les rayas , ceux-ci à leur tour s'insinuent dans la bourse des concussionnaires , et réparent les pertes qu'a pu essuyer la classe à laquelle ils appartiennent. C'est comme cela que les Arméniens s'emparent in visiblement de la partie financière et attirent à eux les deniers publics, tandis que les Grecs , avec bien plus d'adresse

( Mo )

encore , se rendent maîtres du maniement des affaires politiques. Cette autre vérité est mise au grand jour dans la Notice que j'ai publiée sur la Valachie et la Moldavie (1).

Le commerce intérieur , abandonné presque en entier aux régnicoles , établit des relations continuelles entre Smyrne , Salonique , Constantinople , les ports de la Syrie , ceux de l'Egypte , de l'Archipel et de la Mer Noire ; entre les places de l'intérieur, telles que Bagdad, Bassora , Alep, Erzerum, Andrinople et les bords du Danube , au moyen des caravanes , qui généralement ont pour conducteurs ,

(i) Il y a au plus quatre années qu'une famille arménienne était encore à la tête de l'hôtel des monnaies, et moyennant six cent cinquante bourses qu'elle rendait chaque mois au miri, elle pouvait frapper autant d'espèces d'or et d'argent qu'elle le jugeait convenable. Une opulence scandaleuse a fini par occasionner sa perle. C'est un juif, le basiriam-bachi (chef des négocians) qui a en maniement tous les fonds et l'administration du corps des janissaires; qui établit les rôles de la solde, et à qui s'adressent, pour leur servir de caution près du gouvernement, ceux qui se mettent sur les rangs pour obtenir des emplois supérieurs dans le corps. Ces deux exemples, choisis parmi un grand nombre d'autres, sont la preuve que les sujets tributaires jouent dans l'empire ottoman un rôle beaucoup plus sérieux qu'on ne le croit : mais le grand art c'est de conserver ce qu'ils ont acquis.

( *4i ) des Turcs en Europe , ainsi que dans l'Asie mineure, et des Arméniens dans la haute Asie. Le commerce extérieur met les différentes échelles en rapport avec les quatre parties du monde. Les habitans de l'Archipel se répandent dans tous les ports de l'Adriatique , de la Méditerranée et de la mer Noire. Les Alexandrins fréquentent Livourne , Gênes , Marseille ; les Asiatiques étendent leurs relations dans la Perse; les Arabes qui habitent sur les côtes, visitent les établissemens voisins , dans la mer des Indes. Les négocians de Valachie et de Moldavie trafiquent avec le Nord et en Allemagne. Constantinople centralise toutes ces opérations, fait un commerce d'échange immense entre l'Europe , l'Asie , l'Afrique et le Nouveau-Monde. Sa propre consommation , il est vrai , reverse dans la circulation intérieure une partie des métaux qu'elle attire de toutes les provinces de l'empire , bien moins cependant comme grand marché , qu'en sa qualité de capitale; mais les articles de luxe, d'origine étrangère , en enlèvent une masse plus considérable. Combien son rôle serait brillant si l'industrie animait les bras de son immense population , de manière à se passer du dehors el à

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( i£a ) pourvoir aux besoins des provinces , qui s'épuisent au contraire pour subvenir aux siens, sans parvenir à apaiser ce chancre dévorant. L'empire tout entier est ici dans la capitale; or on sait que Montesquieu a signalé cette calamité comme la plus grande qui puisse accabler un Etat.

L'Egypte envoie à Conslanlinople des grains, du riz, du mais et du sucre. Cette contrée fournit à l'exportation du lin, des dattes, des drogues, de la soude et plusieurs autres articles qui prennent aussi , pour une part , la route de la capitale. L'Archipel verse, dans le commerce extérieur, des huiles, des vins, des fruits secs, des limons, des oranges et de la soie. Ces produits sont principalement expédiés pour la mer Noire, où ils subissent un échange très- avantageux. La Morée et l'Albanie envoient au dehors des huiles et une grande quantité de soie qui passe en France , en Angleterre et en Allemagne. Elles produisent aussi en abondance des tabacs à fumer fort estimés, non-seulement dans le Levant, mais dans la généralité de l'Europe. C'est la Russie qui en reçoit la plus forte part; il s en introduit aussi en France malgré la prohibition. La Macédoine fournit à l'ex-

portation une glande quantité de coton, pour laquelle la France et l'Allemagne entrent en concurrence. La première l'achetait presque en totalité , dans le temps que la guerre maritime paralysait son commerce avec l'Inde, et que le système continental la réduisait à ce moyen pour alimenter ses fabriques : Salonique était le grand dépôt. Des maisons françaises avaient formé des établissemens dans les différentes places marquées comme points de station aux caravanes, qui le transportaient à Costanitza. Trieste recueillait, à titre d'indemnité, les bénéfices du transit. Smyrne, dont la campagne est aussi très- productive en colons, expédiait alors son excédant sur Salonique, pour recevoir la même destination que ceux de la Macédoine. Aujourd'hui il est enlevé directement par les balimens de Marseille, de Trieste et des ports marchands de l'Italie. Smyrne répand encore à l'étranger de la soie brute fort estimée, que les Anglais achètent en grande partie; des fruits secs qui l'emportent, pour la qualité, sur ceux de l'Archipel, et qui passent en Europe, surtout dans la mer Noire. L/Asie, en outre du coton et des soies qu'elle fournil au commerce d'exportation, y verse des drogues, de la cire, des peaux de

lapins, des laines, des poils de chèvre, des noix de galle que les différentes nations européennes se partagent.

L'exportation des grains, du riz , du savon, des munitions de guerre et de quelques autres articles, est prohibée. Cette mesure de sûreté contre la pénurie, jointe à la nécessité de recourir souvent à l'étranger pour subvenir aux besoins les plus impérieux de la vie, dénote assez l'état d'indolence, la langueur de l'agriculture, dans un empire qui possède l'Egvptc , la Roumélie, la Valachie et tant d'autres provinces célèbres par leur fertilité. Mais la prohibition et les visites auxquelles sont astreints aux Dardanelles, les bâtimens qui viennent de la mer Noire , n'empêchent pas que le commerce étranger n'enlève beaucoup de grains indigènes. Il suffit pour cela de falsifier les certificats d'origine; et l'intimité des possessions russes avec les provinces ottomanes facilite cette fraude^ D'ailleurs le négociant a encore la ressource de l'or, et les préposés des douanes turques ne sont pas à l'épreuve de la séduction. De son côté i'Eg^ pic ' »uvc plus de profil à verser dans les greniers de Malle son immense superflu, que de le réserver scrupule jsement pour l'ap-

provisionneraient de la capitale. Ces infractions réunies contribuent à l'état de pénurie où le pays se trouve souvent. Tout du reste semble concourir à le provoquer. Le gouvernement fixe, de sa propre autorité, le prix d'achat des grains qu'il se réserve : ce droit odieux augmente nécessairement le nombre des délinquans. Si l'on réfléchit ensuite que le port de la capitale est le grand entrepôt des grains qui proviennent de la Russie , on comprendra sans peine que le privilège accordé à cette marchandise étrangère > de passer le Bosphore pour se répandre en Europe , doit être singulièrement favorable à la contrebande. Enfin arrive-t-il parfois au gouvernement d'autoriser l'exportation des grains, c'est toujours par le même principe de fiscalité. Dans ce cas-ci il se tourne contre le consommateur, car il amène la disette; et cette situation malheureuse fournit encore matière à spéculations aux monopoleurs. Ce sont principalement les Anglais qui font la contrebande.

On va voir que le commerce d'importation de l'empire ottoman consiste en effet, pour une part considérable, en objets manufacturés avec les matières premières que nous avons passées

en revue à l'article de l'exportation. Les étoffes de la Perse et de l'Inde, telles que cachemires, tapis, mousselines, étoiles brochées or et soie, constituent une des branches les plus ruineuses de ses achats à l'étranger : Conslantinople y est inscrite pour une somme énorme. Les perles, les diamans , les pierres précieuses en général , passent aussi par la Perse, pour se répandre dans les différentes parties de l'empire , surtout dans la capitale , où le luxe des harems les attire. La garniture des armes de prix accroît encore l'impôt considérable que la Turquie acquitte pour ces articles dispendieux , qui arrivent punies caravanes. Elle fait une grande consommation de sucre et de café, à laquelle l'Egypte et l'Yemcn ne sont point en état de suffire. 11 est vrai que le sucre est en partie suppléé par le miel que fournissent, bien au-delà des besoins, la plupart des provinces d'Asie et d'Europe ainsi que l'Archipel; mais ces deux objets de nécessité absolue dans le Levant, ne sont pas moins, pour l'Angleterre, une source de spéculations très-lucratives, surtout depuis que la France n'est plus en étatde soutenir une concurrence qui était pré" cieuse pour la partie prenante. L'Angleterre verse dans ce commerce des draps superfins ; cepen-

( *4'7 ) dant comme ses fabricans ne peuvent les donner qu'à un prix élevé, elle ne lutte pas avec avantage sur cet article avec la France, l'Allemagne et le royaume des Pays-Bas. Les commandes sont faites exprès et réglées sur les goûts du pays, où les couleurs tranchantes jouissent de la préférence. Les Anglais lui donnent encore de l'indigo , de la cochenille, du bois de Brésil, d'autres matières pour teintures, et presque toutes les productions coloniales qu'elle consomme; des montres de poche et de sopha; de la quincaillerie , des tissus coton , des mousselines, des camelots, des cotons filés, des cristaux , de la faïence, du fer-blanc, des armes à feu ," de la poudre de guerre , du fromage et plusieurs autres produits de son industrie. La Saxe lui fournit des mousselines et des galons ; l'Autriche , des galons d'or , des dentelles or et argent, des toiles, des dentelles de fil , de l'ambre , des bois de teinture , des calottes connues sous le nom de fess , des canons de fusils et de pistolets, de la quincaillerie, du clinquant , des coussins de velours, des cristaux, des draps de Moravie et de Bohème , des étoffes de soie, du fer-blanc, des toiles, des indiennes, des vitres, de la faïence et d'autres menus articles :

Ce commerce se l'ait en grande partie par Trieste. La Belgique lui envoie des draps; Florence des taffetas et des velours; Venise, des salins, de la soie et des vitres.

Dans le temps de leur splendeur, les Vénitiens et les Génois , habitués, depuis les croisades, à fournir aux besoins des contrées orientales et de l'empire grec, nouèrent les mêmes relations avec les Ottomans, lorsque ces conquérans s'installèrent sur les rives du Bosphore. Ces deux républiques marchandes ont même possédé exclusivement, pendant un certain laps de temps, ce brillant avantage. Plus tard les autres nations se sont présentées successivement pour en prendre leur pari. La notre, dans la lulle élevée par la rivalité , avait fini par acquérir une prépondérance que l'expédition d'Egypte et la guerre maritime de la révolution lui ont ravie pour la donner à l'Angleterre.

Il faut remonter au règne glorieux et vivifiant de Louis XIV pour trouver l'origine de la prospérité de notre commerce dans le Levant. Jusqu'alors il avait été languissant, malgré tous les avantages que les capitulations lui garantissaient; mais à partir de cette grande époque de notre histoire, les fabriques du Languedoc se mirent en

( i49) possession du privilège presque exclusif de fournir des draps à la Turquie ; et dès lors les Anglais, les Hollandais , les Vénitiens ne purent plus soutenir la concurrence que dans les qualités superfines. La masse de l'exportation et de l'importation s'élevait pour nous, année commune , à près de trente millions. Il devait en résulter, pour le port de Marseille , un mouvement , une activité qui explique du reste le degré d'opulence qu'avait atteint cette ville précieuse sous tant de rapports. Les draps de la Belgique ont commencé à obtenir du crédit, dans le Levant quelques années avant la révolution. Les manufacturiers de Lodève et de Carcassone, en apportant moins de soins dans leur fabrication, contribuèrent à ce premier succès, que la réunion des Pays-Bas à la France a complété. 11 nous reste l'espoir de les supplanter, et la certitude d'y parvenir, si nous voulons faire quelques efforts pour mettre à profit les avantages de notre position relative. L'Autriche est entrée aussi en concurrence pour les qualités inférieures, au moyen des draps de Moravie et de Bohème , qu'elle a réussi à faire goûter, en les tenant à un prix qui flatte le consommateur ; mais elle ne peut porter qu'un préjudice médiocre à nos manufactures. Les

fabriques de Lvon ont conservé noire supériorité enTurquie , pour les étoffes de soie, les tissus or et argent, et tout ce qui concerne la passementerie. Orléans et Marseille sont encore en possession , cependant concurremment avec Gènes , de lui fournir des calottes façon de Tunis. Les deux dernières font avec \enise tous les envois du papier qu'il consomme.

Vingt-cinq années de guerre, et les bouleversemens que l'Europe a éprouvés, en rompant les relations que la Turquie entretenait avec la Hollande, la Suisse et plusieurs parties de l'Allemagne, ont donné à l'Angleterre les moyens de se substituer aussi en leur lieu et place dans le commerce du Levant, pour plusieurs articles d'industrie, parmi lesquels on doit mettre en première ligne, les mousselines fines les perkales , les basins et les indiennes. 11 est vrai que le manque de débouchés a forcé l'Angleterre, à la même époque, à baisser tous ses prix , de manière à lui faire acheter assez cher une prépondérance momentanée. L'état de paix réussira à corriger cette inégalité : l'Allemagne a pour elle la contiguïté; de noire coté, la grande extension qu'ont prise nos fabriques de coton, nous donne aussi le droit d'entrer en concurrence.

La Turquie est encore un débouché pour notre horlogerie ; cependant les Anglais sont sur cet article des rivaux dangereux. Leur quincaillerie obtient également la préférence sur la nôtre et sur celle de F Allemagne. Il n'en est pas de même de la bijouterie : celte branche en grande partie est à nous. Nous entrons en concurrence avec eux pour les envois d'armes à feu; mais ce débouché pourrait offrir aux manufactures françaises un débit beaucoup plus important, et de nous seuls encore dépend un succès qui mérite attention. Nos fabriques de rubans, d'épingles et d'aiguilles entretiennent aussi dans ces contrées des relations susceptibles de s'accroître. A plus forte raison on peut, en dire autant de nos eaux- de- vie, qui même n'ont rien à craindre de la rivalité. Cette voie d'écoulement devrait être préférée, pour les vignobles du Midi, à ce flux et reflux que leurs produits, conservés à l'état vineux, occasionnent dans nos provinces de l'est et du centre : le commerce de la mer Noire débiterait plus avantageusement et sans de grands efforts tout notre superflu. Aujourd'hui que nos relations ont repris la route facile de la mer, nous pouvons envover de nouveau, dans les différentes échelles, de la

faïence , des cristaux , et une série innombrable d'autres produits de l'industrie nationale, dont les expéditions avaient été suspendues forcément. En résumé, les mines d'or du Levant, plus que jamais, doivent être considérées comme notre patrimoine, actuellement que nous n'avons plus d'aussi grands intérêts dans le Nouveau-Monde et dans l'Inde. C'est vers les contrées orientales que nos spéculateurs sont invités, par la certitude de la réussite , à diriger leurs entreprises. Nous sommes donc intéressés, plus qu'aucune autre nation, à la conservation d'un empire que nous pouvons regarder comme notre colonie la plus riche en espérances. Cette réflexion conduit à demander aux philanthropes qui rêvent la destruction de plusieurs millions d'hommes, et la ruine d'un allié naturel, qui semble exister pour la prospérité de notre commerce, quelles sont les compensations qu'ils lui réservent en retour de l'héritage dont ils veulent le dépouiller? Quant à la réponse, on est bien autorisé d'avance à la déclarer non recevable, si elle ose nous parler de la résurrection des Grecs. D'ailleurs est-il une puissance qui consente à souscrire le traité qui nous lie, depuis des siècles, avec la Porte? Existc-t-il une autre nation en

Europe qui abandonne gratuitement à l'industrie étrangère le droit de mettre en œuvre ses immenses ressources?

Nous n'avons point encore parlé des productions variées que la mer Noire fournit au commerce d'exportation de l'empire ottoman et à sa propre consommation. L'abondant superflu de ces côtes fécondes se répand sur la France, l'Angleterre , l'Italie, l'Allemagne, sur la gêné ralité des états européens , qui le partagent et emploient un grand nombre de bâtimens à le trausporter chez eux. La Porte a fait une perte énorme en abandonnant ses droits sur la Crimée, sur le bouches du Tanaïs, du Borysthèneel du Dniester. Avant les traités de Raïnagik et de Jassi , l'entière possession de la mer Noire et de ses débouchés lui donnait une prépondérance dont elle n'a jamais usé, il est vrai, mais qu'elle doit s'expliquer aujourd'hui. Cependant elle regrette cette même possession, moins peutêtre sous le rapport des prérogatives commerciales, que par un sentiment de religion et par un mouvement d'orgueil humilié. De son côté la Russie, stimulée par une ambition éclairée, a fait un pas gigantesque le jour où elle est parvenue à briser la barrière qui l'emprisonnait au

( i54 ) midi , ou du moins qui la tenait dans une dépendance rigoureuse. On ne peut nier que ce ne soit elle qui ait ouvert le Bosphore à l'Europe; mais cet avantage doit cire considéré comme momentané. 11 ira toujours en déclinant , à mesure que la Russie agrandira son industrie : la mer Noire , changeant de rôle , servira alors à une exportation, ruineuse pour ceux qui s'enrichissent aujourd'hui par la fréquentation de ses parages ; et cette décadence successive conduirait à une déchéance formelle , si le Nord étendait son influence sur les deux détroits.

Les provinces que l'empire ottoman possède encore dans le bassin de la mer Noire, pourraient contribuer puissamment à sa prospérité , s il exploitait avec intelligence les richessses qu'elles lui offrent; mais les plus brillans avantages périclitent dans ses mains. Tous les jours ses ports se comblent et sont moins fréquentés. Synope , Amaressa, qui pourraient servir d'entrepôts àùB commerce d'exportation incalculable, sont la triste preuve de cet abandon inexplicable. Il laisse périr sur pied les forcir qui couvrent la côte dans le voisinage de ces débouchés précieux, où d'ailleurs il pourrait établir de grands chantiers , tandis que ses arsenaux , dépour-

vus d'approvisionnemens i emploient les bois à mesure qu'ils sont débités. Il a pourtant l'exemple de la Russie , qui surmonte les difficultés pour faire descendre le Dnieper aux bois de construction et de mâture qu'elle va chercher très-avant dans les terres. Il traite avec une indifférence aussi coupable les mines d'or et d'argent que recèlent les montagnes de la INatolie. Une exploitation suivie avec activité pourrait cependant lui fournir les moyens de réparer tous les désordres inséparables de l'altération des monnaies. Mais le mode qu'il emploie pour arracher ses trésors a la terre ne peut manquer de faire avorterses espérances. Les sujets condamnés aux travaux pénibles de l'exploitation , dans les cantons où l'on découvre des mines , préfèrent séduire les commissaires envoyés sur les lieux , et payer une déclaration quileur assure la tranquillité. Le gouvernement, immolé par ses fondés de pouvoirs, perd tout par excès d'avidité ; ou si dans le nombre de ses agens il s'en rencontre un qui repousse l'or arrosé des larmes des malheureux que les entrailles delà terre attendent, celui-là se réserve de faire tourner à son profit une partie du produit de l'exploitation.

Le commerce étranger tire des côtes de la mer Noire , depuis le détroit du Bosphore jusqu'à Trésibonte, une grande quantité de laine , de miel , de cire , de chanvre , de soufre et de goudron , que les batimens français , anglais , autrichiens , vont charger dans les ports d'Onina, de Guenze , d'Emboli, de Synope etd'Amaressa. Cette contrée fournit aussi à la capitale, du bois de chauffage, des bois de charpente, de construction et de mâture, du charbon, des volailles, des fruits de toute espèce, du salpêtre et des suifs; tout le chanvre et le goudron que consomme son arsenal. Les mines de cuivre de Kurch, sur le territoire de Synope, sont trop riches pour être abandonnées : la nécessité d'ailleurs force d y recourir. Elles pourvoient au doublage de batimens de guerre; elles alimententles fonderies de l'artillerie de terre, et même de la marine, qui emploie le bronze de préférence au fer, par principe d'économie. Ces mines fournissent encore les nombreux ateliers qui travaillent pour les besoins usuels. Enfin , comme le cuivre est à plus bas prix en Turquie que dans la plupart des états européens , il en passe beaucoup à l'étranger par contrebande.

La cote de Trébizonte, autrement le pays des

Lazes, verse dans le commerce d'exportation , par les ports de Trébizonte , de Risé et de Kirésou , des toiles communes , du lin d'une qualité supérieure, du chanvre, des cuirs, un peu de soie , des peaux de lièvres , du bois de buis et des fruits secs. Trébizonte et Tokath possèdent aussi des mines de cuivre très-riches, et qui sont en pleine exploitation ; mais le métal qu'elles donnent est inférieur en qualité à celui qui provient des mines de Kurch. On tire encore de Tokath, pour la consommation intérieure, une quantité considérable de plomb, et de l'argent. Toute cette contrée produit le froment le plus estimé pour biscuit de mer. On le désigne dans le commerce du Levant sous le nom de blé dur.

La Circassie, la Mingrélie et la côte des Abazes, cédées par le traité de Bukaretz à la Russie, qui s'étend aujourd hui jusqu'au Phase, donnent à la Turquie, des esclaves, dont il lui est aussi impossible de se passer que d'un maître absolu. Elle porte, en échange , des métaux et quelques-uns de ses produits agricoles , tels que des vins et des eaux- de-vie , tirés de l'Archipel. Elle va chercher encore du caviar, des pelleteries et du bois de buis dans ces contrées,

La Bosme. j q

( i58 ) qui fournissent au commerce européen les mêmes articles, ainsi que des cuirs, des laines, de la cire et du miel. On s'acquitte, partie en échanges, consistant en eaux-de-vie et en armes à feu, partie en espèces monnayées. Comme les manufactures de toiles à voiles que la Turquie possède en Asie , ne peuvent suffire à ses besoins , elle en tire de la Russie par Tangarog et Azow. Il lui arrive encore, par ces deux ports, des cordages et du caviar; des fers de Sibérie, dont elle pourrait du reste très-bien se passer, si elle encourageait l'établissement des forges dans ses possessions d'Europe , et qu'elle exploitât les mines répandues dans la province de Sinope. Odessa et les ports de la Crimée lui donnent des toiles , des indiennes, de la morue , des sacs en crin , des toiles cirées, des toiles de Pologne, de l'ambre, plusieurs articles du nord de l'Allemagne, et des grains quand sa récolte est insuffisante. Les fourrures constituent la branche la plus coûteuse de son commerce d'importation avec la Russie. A la vérité elle lui fournit en retour des denrées coloniales qu'elle achète à bon compte aux Anglais; des huiles, des vins, des eaux-de-vie, des étoiles d'Àlep , de Damas et du Diarbekir ;

( *-9 ) des chaly de Barbarie et d'Egypte , de l'encens , du corail, des couvertures de Smyrne; du lin d'Egypte; des pistaches, de la rhubarbe, des toiles de l'Archipel ; des noix de galle , de la soie, du coton, des maroquins, de l'aloës, du tabac à fumer, des dattes, des soiries tirées de nos fabriques et de l'Italie; un assortiment considérable de productions variées de l'Archipel, tels que limons, oranges et fruits secs; mais tous ces articles réunis ne forment qu'une partie du paiement : pour solder le reste, elle est forcée de prendre sur les bénéfices de son commerce d'exportation avec l'Europe. En parlant de ses relations dispendieuses avec l'Inde, nous avons vu qu'elle les entretient uniquement avec du numéraire : on peut donc conclure qu'elle verse au dehors la majeure partie des métaux monnayés qu'elle reçoit par la voie du commerce. D'un autre coté, ce qui peut faire croire qu'elle ne les rend pas en totalité, c'est. le mince produit de ses mines, comparé avec la somme énorme qu'elle possède en espèces perdues pour la circulation, laquelle somme tend à s'accroître loin d'aller en diminuant.

Les éiablissemens russes de la mer Noire donnent une grande activité à la navigation. Les

( i6o ) bâtimens fiançais, autrichiens, ottomans, fréquentent beaucoup ces parages , où descendent tous les produits de la Russie, surtout les grains, les chanvres, les fourrures, les laines, le crin, ies cuirs, les peaux de lièvres , les bois propres au service de la marine, les toiles à voiles et les fers de Sibérie qui jouissent d'une réputation bien méritée. On y porte en échange des denrées coloniales, et tous les produits variés de l'industrie européenne : pour notre compte particulier nous ajoutons des eaux-de-vie à nos envois. Comme les articles de paiement sont d'un mince volume, tandis que les autres offrent généralement un poids considérable, les bâtimens s'y rendent à peu près sur leur lest; c'est dire assez que l'arrêté de comptes est au profit de la Russie.

Si l'on passe aux côtes occidentales de la mer Noire, on trouvera les riches provinces de la Moldavie et de la Valachic sur la rive gauche du Danube; la Bulgarie et la Roumélie au-delà du fleuve. Plusieurs de leurs productions entrent dans le commerce d'exportation , tels que le sel, les cuirs, le suif, le miel, la cire, les peaux de lapins et de chagrin , le goudron et le tabac. Le riz et les grains de toutes espèces

( i6i ; y passent aussi, mais par contrebande. L'Autriche, la Russie, la France et l'Angleterre , surtout les deux premières , entretiennent des relations suivies avec la Valachie et la Moldavie. Constantinople reçoit de ces provinces et de la Roumélie, la majeure partie de son approvisionnement enblé, beurre, miel, cire, volailles, bois de construction et de mature. Ces productions sont tellement abondantes qu'elles se répandent jusque dans l'Archipel, et s'étendent à plusieurs autres parties de l'empire. Les places de Varna, de Galatz, de Bourgas et de Roudchiouk , sont les principaux marchés de ce commerce important.

A raison du voisinage , l'Autriche est en possession de pourvoir les deux provinces tributaires, d'un grand nombre d'articles de soit industrie. En retour, elle reçoit des productions territoriales au-delà du paiement. La Russie est aussi en compte ouvert avec elles, mais elle donne au delà du montant de ses. commandes. La France et l'Angleterre nécessairement onl moins d avantages que ces deux puissances dans le commerce d'échanges; cependant la seconde trouve encore à \ placer une certaine quantité de denrées coloniales. Quanl à la Turquie,

( ln2

fidèle à son apathie naturelle , elle ne se réserve guère que la fourniture des articles d'origine étrangère : des marchandises de l'Inde, par exemple, et quelques produits d'industrie nationale. Elle est donc bien éloignée de mettre à profit, comme elle le pourrait, une possession aussi favorable aux spéculations qui sont du domaine de l'économie politique (i).

Les provinces tributaires trouveraient le régime colonial bien doux, comparé à celui sous lequel elles gémissent. C'est même comme métropole que l'empire ottoman devrait se considérer à leur égard, s'il était, par son industrie, eu état de subvenir à tous ses besoins. Mais une fiscalité révoltante s'emparerait encore de© et la ferait servira désoler la pauvre humanité.

Ce tableau des productions variées que 1 empire ottoman récolte en Europe, dans lAsie et en Al'rique, aura conduit à penser que nonseulement il pourrait se su ire à lui-même, s il savait tirer parti d'une si grande masse de richesses qu'il se laisse enlever ou qu il néglige,

(i; Cet ai tii le est traite1 avec les <l>' v. loppemens qu'il c< mporte, dans le Mémoire qui j'ai pi

l (i/tir/ni . il. /,.- Woldavù . et di

( i63 ) mais encore qu'il réunit toutes les conditions , sauf le vouloir, pour mettre les Etats voisins dans sa dépendance. Le commerce d'échange entre ses nombreuses provinces, en supposant qu'il fût protégé , loin d'être soumis au régime vexaloire des avanies , procurerait à lui seul des profits incalculables à tous les régnicoles qui se chargeraient de nouer ses relations. Rien enfin ne lui manque de ce qui peut assurer ce résultat : matières premières , situation géographique , productions, entrepôts, communications maritimes et fluviales; il possède même bien au-delà de ce qu'une grande puissance oserait désirer. D'un autre côté, ses nations tributaires, dont il enchaîne les bras; qu'il immole stupidement à des intérêts étrangers, n'attendent qu'un signe d'adhésion pour donner essor à leur esprit industrieux.

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