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L'HISTOIRE ET LES MONUMENTS

EN BOSNIE-HERZEGOVINE

Au cœur du moderne Sarajevo, en face de la cathédrale catholique, un vaste bâtiment, aflect<'f à divers services administratifs, renferme aussi provisoirement les collections du Ijindesmiiseiim. Pour qui veut prendre une idée générale de l'histoire de la Bosnie -Herzégovine, nulle visite n'offre plus d'intérêt. Toutes les époques de la vie du peuple bosniaque revivent dans ces salles, où sont rassemblés et exposés les résultats des recherches archéologiques poursuivies depuis vingt ans en ce pays, I/Aulrichc-IIongrie ne s'est point, en efTet, uniquement préoccupée d'organiser le présent; elle a cherché dans le passé et pieusement recueilli les titres de noblesse de la contrée. Pour assurer la conservation des monuments historiques, des mesures préservatrices ont été prises, et la loi des antiquités édictée vers 1893 est aujourd'hui très strictement appliquée. Des fouilles entreprises sur les divers points du territoire, soit dans les nécropoles préhistoriques, soit sur l'emplacement des ruines romaines, ont apporté des résultats aussi remarquables qu'inespérés. Les précieux débris du Moyen -Age slave, les souvenirs si curieux de la période turque n'ont pas été moins attentivement rassemblés et .sauvés. Déjà — et le musée, ouvert en 1888, compte à peine dix ans d'existence — les locaux sont insuffisants h. contenir toutes les richesses. lia fallu loger dans un bâtiment distinct les collections préhistoriques; et un grand nombre de monuments de l'époque romaine et du Moyen-Age, inscriptions et bas-reliefs, fragments de sculpture et plaques tombales, dorment sous un hangar provisoire dans la cour de la Landesregicriinrj. On doit souhaiter aux distingués et actifs conservateurs du musée, M. Patsch, chargé du département des antiquités romaines, et M. Truhelka, qui administre les collections du Moyen-Age et de l'époque musulmane, qu'un avenir prochain leur apporte l'installation définitive où paraîtront, en pleine lumière, les résultats féconds qu'ont assurés leur dévouement et leur science '. Et sans doute aussi, on peut regretter que les nombreuses expositions organisées à Pesth, à Bruxelles ou i\ Vienne, dépouillent périodiquement le musée d'une partie de ses richesses et intercalent des

• J'ai le devoir de remercier ici MM. Patsch et Triihellvft de la courtoise obligeance qu'ils ont apportée i nio fournir les renseignements et les documents qui m'ont été nécessaires. Il suffit, au reste, de parcourir les cinq fort» rolumes des MitlUoilunçion pour savoir ce que les découvertes et les recherches de ces deux savants ont ajouté à notre connais^iiDCC de l'histoire et des monuments de la Bosnie. J'ai tiré grand profil de ces éludes, et il m'est agréable de le coostalrr.

suites de vitrines vides dans la série régulière des monuments. Pourtant, tel q^u'il est, le Lnndesmuseum est le point de départ obligé, l'initiation nécessaire pour quiconque veut sérieusement étudier l'histoire et les monuments de la Bosnie. Certes, il faut ensuite visiter le pays, examiner sur le terrain les champs de fouilles de l'époque romaine, compléter surtout les données, un peu courtes, que des collections un peu maigres encore fournissent sur le Moyen-Age slave. Mais, à coup sûr, c'est ici, dans ces salles où l'on a si ingénieusement reconstitué les habillements et le mobilier des divers cantons bosniaques, qu'il faut de préférence venir, si l'on veut comprendre ce qu'était, dans la Bosnie turque d'il y a cinquante ans, la grâce pittoresque des costumes, quelles étaient aussi les ressources, l'habileté, la valeur de ces industries artistiques propres au pays, qu'on s'efforce aujourd'hui de faire revivre et qu'on n'a point encore égalées.

l'époque romaine

C'est en 229 avant J.-C. que, pour la première fois, Rome entra en contact avec les tribus illyriennes du rivage oriental de l'Adriatique et qu'elle prit pied sur la côte de Dalmatie. Mais, pendant de longues années, l'occupation romaine ne s'étendit que sur le littoral : ce n'est guère que dans la première moitié du premier siècle avant J.-C. que les légions se heurtèrent aux rudes populations qui habitaient les montagnes de l'intérieur. Encore, la République n'établit-elle dans ces régions qu'une autorité purement nominale : tandis que la côte, protégée par des forces militaires importantes, se peuplait de marchands italiens et se couvrait de villes florissantes, l'intérieur demeurait sauvage, toujours prêt au soulèvement. C'est h Auguste qu'appartint l'honneur de pacifier, puis d'organiser le pays, de porter jusqu'au Danube la frontière romaine, de rendre effective dans toute cette vaste contrée l'autorité impériale. Pour atteindre ces grands résultats, pour dompter définitivement ces puissantes et turbulentes tribus, il fallut plusieurs campagnes, qu'Auguste lui-même et Tibère ne "dédaignèrent point de conduire; et au moment oi^i enfin la paix semblait assurée, la terrible insurrection de l'an 6 après J.-C. vint, de nouveau, tout remettre en question. C'était le suprême effort des populations illyriennes; après quatre ans de luttes acharnées, la soumission était complète, et Auguste put définitivement organiser la grande province d'Illyrie supérieure ou de Dalmatie. Elle comprit tout le littoral de l'Adriatique, depuis l'Istrie jusqu'au Drin et, à l'intérieur, le sud-ouest de la Serbie, le nord de l'Albanie et le Monténégro tout entier, l'Herzégovine et le sandjak de Novibazar et la majeure partie de la Bosnie. Seule, la région basse des plaines qui bordent la rive droite de la Save (Posavina, pays de Banjaluka et de Novi) fit partie de la Pannonie.

Il avait fallu quinze légions pour venir à bout du soulèvement de l'an 6 : la soumission fut aussi prompte que la conquête avait été difficile. Sans doute, il parut prudent, pendant quelque temps encore, de maintenir dans le pays des forces militaires. Une légion eut son quartier général à Burnum (à l'ouest de Knin, en Dalmatie) ; une autre à Delminium(Zupanjac). Un camp importantfut établi à Bigeste (près de Ljubuski, sur un affluent de droite de la Narenta) ; mais, dans l'intérieur du pays, à peine trouve-t-on la trace de quelques postes militaires et, dès la fin du premier siècle, les légions avaient définitivement quitté la Dalmatie. Il faut dire que les fortes armées qui occupaient la Pannonie voisine suffisaient à garantir, le cas échéant, la tranquillité du pays. De même, les légions de Germanie permettaient de laisser la Gaule sans un soldat,

L'HISTOIRE ET LES MONUMENTS EN BOSNIE Ili;il/,f:(jO Vi.NE

Le pays soumis, organisé eu province, de bonne iieurc on songea à le mcllrc en valeur, cl les IloiiKiins lui appliquèrent leur instrument ordinaire de domination et de civilisation : les roules. La cAle fut mise en relations, par une série de grandes voies ouvertes vers lintérieur, d'une pari avec la Save et le Danube, de l'autre avec la Drina. De Burnum, une route gagna, par Pelrovac, le bassin (le la Sana. De Salone, la capitale de la province, partit tout un réseau de grande» voies : l'une, franchissant les Alpes Sinariques au col de Prolog, rejoignit la vallée du Vrbas el, par l'acluelle Banjaluka, aboutit sur le Danube à Servitium (Gradiska) ; une autre, par la môme passe du Prolog, giigiia Livno et Kupres ; la troisième, la plus importante peut-ôtre, relia la côte au pays des Daesidiules (région de Sarajevo) en passant par Delminiuui (Zui)anjac), Ad Matricem sur le Vrbas, Bistua nova (Zcnica). Plus au sud enfin, Narona (Vid) devint la tôte de la grande voie ,romaine qui, par la vallée do la Narenta, gagna la région de Sarajevo, et d'une autre qui, à travers l'Herzégovine, aboulil à la plaine de Nevesinje. Enfin, une grande voie de communication, prolongeant la route, qui venait de Narona, relia la plaine où s'élève Sarajevo à la Drina, et de Drinaca, où elle rejoignait le fleuve, elle continua le long de la vallée jusque près de Klolievac. Ce sont là les routes principales, certainement reconnues jusqu'ici : et leur direction suflit à montrer qu'elles étaient, tout à la fois, des voies stratégiques et commerciales.

Le pays ainsi ouvert valait, en effet, d'être exploité. Il possédait de belles forêts; il- avait surtout des richesses minières considérables. Les

Romains ne manquèrent pas d'en tirer parti Une inscription de la (in du ii* siècle fait connaître uu pi'ociii-ulor inelallurmn Paiinoiiioniiii et Dalinalioruin , nous pourrions traduire : un ingénieur en chef des mines de Pannonie el de Dalmalie ; et nous savons, d'autre pari, que celle administration fut, de bonne heure, assez bien organisée pour qu'elle servit plus lard de modèle à l'exploilalion des mines de la Dacie. Mais, c'est surtout aux nombreuses ruines romaines répandues en Bosnie que nous devons de connaître les principaux centres miniers que les Romains mirent en valeur à. partir du u° siècle. Sur la rive gauche de la Drina, près des gisements actuels de Srebrenica, on exploitait dos mines d'argent et de plomb; une ville importante, Domavia, était née de ce voisinage, et telle était la richesse de la région, qu'on lui donnait, au iv« siècle encore, le nom de pays de Fargenl [Argenlavia). Dans la partie centrale de la Bosnie, dans les hautes vallées du Vrbas, de la Bistrica, de la Lasva, de la Narenta, les rivières charriaient des paillettes d'or, el les Romains semblent avoir également exploité les gisements d'or des environs de Gorni-Vakouf. A Varcar-Vakouf, au nord-ouest de Jaiie, ils trouvaient des minerais de fer, et surtout dans la vallée de la Sana, aux alentours de Stari-Majdan. Dès ce moment, comme elles seront au Moyen-.Xgo, les mines étaient une des principales sources de richesse de la Bosnie.

Jusqu'en ces dernières années, on pen.sait que la civilisation romaine n'avait guère dépassé la région

Fig. t)i. — l (■/■/■(•s iiuliqni}!.

côlière, et que l'intérieur, faiblement peuplé, était demeuré à l'état presque sauvage. Les fouilles et les recherches entreprises par les soins du Gouvernement autrichien montrent dès maintenant l'inexactitude de cette affirmation.

Sans doute, il n'est pas niable que les populations indigènes conservèrent ici, plus longtemps qu'ailleurs, leur ancienne organisation par tribus, que le régime de la grande propriété ne pénétra point dans le pays, que les dieux nationaux, Bindus, Armatus, subsistèrent à côté des dieux romains, et que, sauf Mithra, les divinités orientales, si répandues à l'époque impériale, n'envahirent point la Dalmalie Mais il est certain aussi — et l'énorme quantité des ruines l'atteste — que le pays était fort peuplé; et, si beaucoup des ruines reconnues demeurent jusqu'ici anonymes, il est incontestable pourtant que la vie urbaine se développa rapidement en Bosnie, et que de grandes villes y naquirent. Je ne parle pas seulement de la région de l'ouest, plus voisine de la côte, où se rencontrent

Delminium, le municipe de Bigeste, et, dans l'Herzégovine, les cités anonymes dont les ruines considérables subsistent à Gradaëac, à Stolac et dans tout le Biscepolje au sudest de Mostar. Mais dans l'intérieur du pays même on peut nommer le municipe de Bistua (Zenica), Pelva (près de Jaice), Ad Matricem, qui semble avoir été une station importante sur le haut Vrbas, et la grande colonie de Domavia, près de la Drina, et la ville voisine dont on explore les ruines à Skelani, et le municipe anonyme que retouvre aujourd'hui Plevlje, dans le sandjak, et les ruines qui couvrent, aux environs de Travnik, la vallée de la Lasva, et, au centre même du pays, la florissante colonie établie sur l'emplacement où est Ilidze, dans la plaine de Sarajevo.

Et ce n'étaient point là des villes barbares : elles entretenaient d'activés relations de commerce, non seulement avec les cités du littoral, mais par elles avec l'Ilalie, l'Istrie et même le sud de la Gaule. Elles étaient pleines de vastes et somptueux édifices, temples, curies, thermes, dont les débris subsistent et dont les fragments de sculpture conservés jusqu'à nous attestent la magnificence. A Stolac et à Ilidze en particulier, on a découvert de fort belles mosaïques (flg. 63 et 64); et les menus objets, les admirables verres surtout (fig. 62), recueillis au cours des fouilles, ne prouvent pas un moindre degré de prospérité. Sans doute, il y aurait, au moins dans l'état présent des choses, quelque excès à comparer la civilisation romaine de la Bosnie avec les splendeurs de l'Afrique ou de la Narbonnaise ; mais on ne peut plus contester aujourd'hui que ce pays n'ait été, sous l'autorité bienfaisante des empereurs, peuplé et prospère, et qu'il ne soit resté tel jusqu'à la fin du iv° siècle.

Fig. 63. — Mvaaïijue romaine ti'ouvùe à Stolac

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