L'HISTOIRE ET LES MONUMENTS EN BOSNIE-HERZÉGOVINE
le cercle d'attraction de l'Empire, marqua pour les États slaves du Sud le moment de leur définitir aiïranchissement. Pendant que la Bulgarie renaît, que, sous Stéphane Nemanya, les tribus serbes isol«''CS se constituent en un grand emi»irc, qui comprend, avec la Serbie propre, la Rascic, la Dioclée, et rilcr/.égovinc! entière, la Bosnie, elle aussi, monte à la lumière de l'histoire. Vassale en droit des rois de Hongrie qui, dès 1133, s'intitulent « rois du pays de Rama », elle se sert surtout de cette vague suzeraineté pour s'affranchir de l'autorité des Serbes et de Byzance; dès ce moment elle a, comme dit un chroniqueur byzantin du xn= siècle, « ses mœurs propres et son prince particulier » ; elle s'étend à l'est jusqu'à la Drina, englobant la région d'Oussora, le pays des Salines (Touzia) et le comté de Bercez (région de Vlascnica); nu sud, par la conquête du pays de Rama, elle atteint la Naren»^; & l'ouest,
l-jy (ij, — i.ii.ilvnii de Mii'jl:ij ^W- nvclo).
elle avance jusqu'aux environs de lacluel Livno. C'est l'époque du ban Kulin (llGS-lâO-i;, dont une inscription récemment découverte — le plus ancien monument épigraphique du Moyen-Age bosniaque' — célèbre les pieuses fondations, et dont le souvenir, intimement attaché aux premiers pas du pays dans la voie de la civilisation, est demeuré pour les siècles suivants environné d'un prestige quasi-légtndaire. Aujourd'hui encore, le paysan bosniaque parle, avec une admiration mêlée de regrets, du <• temps du bon ban Kulin ».
§ 2. — Les Monuments du Moyen-Age bosniaque.
De la période (|ui s'élcnd des dernières années du xu" siècle à la lin du xV, de ces trois siècles, les seuls peut-être où la Bosnie ait fait à peu près ligure d'État indépendant et ait eu son histoire propre, de nombreux souvenirs dorment dans les archives, de curieux nionuments subsistent dans le pays. Ce
* Cette inscription mentionne, outre le ban Kulin, le nom de il Temme Vojsla^a et do plusieurs dignitaires du p«lai«.
sont de vieux couvenls franciscains, Suceska, Fojnica, Kresevo, perdus dans la solitude des forêts; d'antiques abbayes orthodoxes, Ozrcn, Banja, Milosevo, où jadis les rois serbes et bosniaques prenaient la couronne; d'anciennes églises, catholiques ou grecques, délabrées ou restaurées, Zenica, Dabravina, Dobrun, que décorent des fragments de rudes sculptures ou des débris de fresques pâlies. Ce sont aussi d'innombrables ruines de châteaux forts, nids d'aigles dont la fière silhouette se détache à la crête des falaises, à la cime des collines escarpées, barrant l'accès des défilés dont ils surveillent l'approche, dominant les rivières dont ils commandent le cours. Chaque fleuve a ses citadelles : Vranduk, Maglaj (fig. 65), Doboj (fig.6G) gardent la Bosna; Visegrad, Samobor,Klotievac,Zvornik (fig. 67) observent la Drina; Vijenac, Jaice, Bocac (fig. 68), Krupa, Zvecaj, jalonnent le Vrbas. Au point où les vallées
Fig. 6G. — Château de Doboj.
débouchent dans la piaine basse, Tesanj, Doboj, Sokol près de Gracanica, Srebernik, barrent l'accès du haut pays. Vers l'ouest, le district de Bihaé, l'ancienne Croatie turque, est tout hérissé de forteresses féodales : Sokolac, Ostrocac, Buzim, Vranograd, Lsaziégrad, et Krupa sur l'Una (fig. 69), et, plus au sud, Bilaj, où périt, assassiné par son fils, Stéphane Thomas Ostojic, l'avant-dernier roi de Bosnie. Dans les montagnes de l'intérieur, ce sont les restes des anciens châteaux royaux, Bobovac, une des plus fortes citadelles de la contrée, Suceska, et Sloudenac au pays de Rama, au-dessus de l'actuel Prozor; dans l'Herzégovine grise et désolée, c'est Stiepangrad, au-dessus de Blagaj, qui fut jadis le principal château fort des ducs de Saint-Sabas, et Stolac sur sa montagne, et Kljuc, aux confins du Monténégro, auquel la légende attache encore le nom redouté du grand vo'i'vode Sandalj Hranic. Ce sont enfin, en troisième lieu, d'immenses nécropoles, dont les gigantesques monolithes, décorés de sculptures grossières et parfois de curieuses épitaphes, couvrent par milliers les plateaux déserts de la Bosnie méridionale et de l'Herzégovine ; ce sont d'antiques tombeaux.
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tombeaux i\t' princes, di; zoiipans, de voïvodes, dont beaucoup datent du xiv HÏècle, et dont le» inscriptions jettent un jour si remarquable sur la aocU'Xé féodale de ce temp». Aujourd'hui encore le peupl(! attache à ces pierres funéraires de puériles ou sinistres légendes, et le nom sous lequel on les désigne d'ordinaire, celui de « tomb(!aux bogomiles », évoque à lui seul le souvenir d'un des épisodes les plus intéressants du Moyen-Age bosniaque. Et ainsi ces trois catégories de monuments résument et symbolisent en quelque façon toute l'histoire d'une époque, et, en l'absence de tout autre document, ils suffiraient presque à nous dire ce que fut jadis ce pays : un pays profondément féodal, sans cesse divisi', Iroiiblé, et finalement perdu par les querelles et les ambitions d'une noblesse
Fig. (il. — FvrU'ifst:
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turbulente et puissanle; un pays profondéinenl religieux, fort agité par les querelles confessionnelles, et si passionné pour ces luttes que l'esprit parliculariste ,et les aspirations sociales s'y manifestèrent
sous la forme d'il ne liérésie.
§ 3. — Les luttes religieuses.
C'est au temps du ban Kulin, vers la fin du xu" siècle, que l'hérésie des Bogomiles apiwrul en Bosnie, Depuis le milieu du x" siècle, cette secte, qui professait les doctrines dualislos des Manichéens et des Paulicieus, s'était développée en Bulgarie, et. gagnant de proche en proche. bientiM elle avait envahi l'Empire byzantin, la Serbie, la Dioclée, le pays de Hum, la Bosnie : elle allait dans ces dernières régions trouver un succès prodigieux. Par l'humilité de leurs allures, l'austérité et la simplicité de leur vie, les Bogomiles devaient plaire au peuple; l'organisation démocratique de leur Église,
LA RKVUE GÉNÉRALE DES SCIEiNCES ES BOSNIE-HERZÉGOVINE
qui rejetait toute hiérarchie ecclésiastique, condamnait le pompeux formalisme des cérémonies byzantines, simplifiait, parfois à Texcès, le culte et les sacrements, n'était pas moins faite pour séduire les masses; et ce qui restait de superstitions païennes mêlé à ce christianisme achevait de cliarmer les âmes simples, venues de fraîche date à la foi. Les maîtres de la Bosnie trouvaient dans le bogomilisme un autre avantage, un moyen de rendre leurs sujets plus réfractaires aux inauences du dehors, aux suggestions religieuses qui venaient de Rome, aux ambitions politiques qui venaient de Hongrie; la tendance au particularisme, le désir commun à tous les États slaves du Moyen-Age de constituer une Église nationale,'les jetèrent donc résolument dans Fhérésie.
Fig. C8. — Cliiiloau de Hnéiic, sur le Vrhas.
En peu de temps, l'Herzégovine fut remplie de Bogomilcs; en Bosnie on en comptait plus de dix mille, et le ban Kulin, converti avec les siens, soutenait ouvertement ceux que Ton nommait « les bons chrétiens ». Désormais, pendant trois siècles, l'histoire de l'hérésie bogomile se confond avec les destinées mêmes de la Bosnie, et l'extraordinaire développement que prit celte secte chez les Slaves du Sud constitue l'épisode le plus remarquable et le plus original peut-être de toute cette histoire. Vainement contre les Bogomiles les papes prêchent la croisade et lancent les rois de Hongrie sur leurs hérétiques vassaux. Par une habile déférence, des concessions opportunes, des conversions temporaires, les bans de Bosnie détournent le péril; quand le danger se fait trop pressant, ils se soumettent à la force et parfois même s'associent à la persécution. Mais, malgré les apparences, tous, ou presque tous les bans du xiii' siècle, comme les rois du xiv° et du xv", sont également bien disposés pour les Bogomiles, en qui ils trouvent un utile instrument pour assurer leur indépendance politique, une efficace défense contre les empiétements de l'Église orthodoxe comme de l'Église romaine. Dès le milieu
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(lu xm" siècle, les hérétiques pullulent en Bosni(î; malgré les prédications des Franciscains, le p<-iiple comme l'aristocratie m font bogomiles. Au xiV siècle, c'est bien pis encore : sou» le règne du roi Tvartko l" (13.Vt-1391), la Bosnie est la citadelle du hogomilismc, « la sentine fétide », disent les catholiques de l'époque, où affluent les hérétiques du monde entier; de la Drina à l'Adriatique, l'hérésie a tout envahi; ses sectateurs jouissent maintenant de privilèges spéciaux, ils forment la véritable Eglise nationale, et comptent leurs partisans jusque dans les plus hautes familles. Halhcureusemenl, la constante hostilité des papes, toujours prompts à prêcher la croisade, Tinlransigeante ardeur d'un
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Fig. 69. — ChSti'nu de Kriipa, sur ïUna.
Sigismond de Hongrie, aussi empressé il combattre les Bogomiles en Bosnie que les Hussiles en Bohême, devaient avoir pour le royaume bosniaque de terribles conséquences. Dès 1415, les Bogomiles désespérés faisaient appel aux Turcs, et ce fut une. autre faute encore quand, dans le vain espoir de se concilier l'appui de l'Europe catholique, l'avant-dernicr roi de Bosnie, Stéphane Thomas Ostojic, déchaina en liKl. à la dicti' fameuse de Konjica, la persécution contre les hérétiques. Plus de iO.OOO personnes émigrèrent dans l'Herzégovine, dont le duc se fil leur protecteur; c'était la force vive du pays qui s'en allail, au inonu'nl où la lutte suprême commençait contre les Turcs.
§ 4. — Les luttes féodales.
A côté des querelles religieuses, et non moins âpres qu'elles, les luttes féodales troublent et ensanglantent le pays. Pendant trois siècles, les documents nous montrent une suite ininterrompue de grands seigneurs en lutte perpétuelle contre leurs pairs ou leurs suzerains : sans scrupules, pour augmenter leurs domaines ou leur influence, ils profitent de toutes les circonstances et ne reculent pas même devant l'appel à l'Étranger; que le trône de Hongrie soit disputé entre les derniers rois de
Fig. 70. — Porte rfc la l'Uva, à Jaicc.
la maison d'Arpad et les premiers des Angevins, que Ladislas et Sigismond luttent pour la possession de la couronne de saint Etienne, aussitôt ils prennent parti dans la bataille et s'efl'orcent d'en tirer avantage. Les tombeaux du Moyen-Age nous font connaître quelques-uns de ces innombrables seigneurs et nous montrent de quels titres pompeux, knez, voïvodes, grands-princes de Bosnie, se pare leur ambition. L'histoire fait revivre en pleine lumière quelques-uns d'entre eux à nos yeux, ceux-là surtout qui, dans les luttes intestines du xv° siècle, ont tenu une place si considérable et si néfaste. C'est le duc Hervoja, par exemple, de la puissante famille des IJrvatinic, maîtresse depuis le commencement du xiv° siècle de vastes domaines dans le nord-ouest de la Bosnie, et qui lui-même joue pendant trente années (1386-1416) un rôle si essentiel, que les contemporains l'appellent couramment « le petit roi de Bosnie ». Mêlé aux luttes hongroises qui suivent la mort de Louis le Grand (1382), tour