L'HISTOIRE ET LES MONUMENTS EN BOSNIE-HERZEGOVINE
portait les ("itoffes précieuses, les toiles fines, les soies et les pourpres, les bijoux et les fourrures, les pièces rares d'orfèvrerie, la vaisselle d'argent et d'or; c'est elle enfin qui recevait en dépôt le» ricliessos des voïvodes et des ducs, et leur avançait l'argent dont ils avaient besoin. Ainsi, tandis que, à partir du xui* siècle, la croisade des Franciscains s'efl'orce de gagner la Bosnie au ratliolifisme romain, Ragusc gagne le pays à la civilisation occidentale.
Dans celle région , où la vie urbaine semble s'être développée assez tardivement, c'est par l'industrie el le commerce avec la côte que naquirent les premières cités, Visoko, Fojnica, Kresevo, Srebrenica, etc. Sans doute, c'était surtout la richesse agricole, l'élève du bétail, la culture de la vigne, l'exploitation des vasles forêts ([ui couvrcnL le pays, qui faisaient la forliiiu> de la Bosnie; mais, quels (ju'en lussent les éléments, cette richesse était réelle, et U', luxe rafliné des grands seigneurs du w" siècle montre assez à quel degré de splendeur et de civilisation cet Ëlat slave était parvenu au moment où il allait périr.
En li6;j, le doge de Venise pouvait écrire sans trop d'exagération que ce royaume de Bosnie qui mourait était » le phis riche royaume de la Terre »
Fig. 13. — Campanile Je Saiol-Luc, à Jaice (xv» siécir).
l'époque turque
La chute du royaume bosniaque ne marqua point la soumission définitive et complète du pays. La Hongrie comprit — un peu tard — de quel péril la menaçait la disparition de ce boulevard qui la protégait contre les Turcs, et, sans attendre que le flot de l'invasion vînt heurter ses frontières, le roi Mathias Corvin porta hardiment l'ofTensive au delà de la Save. Il réussit à reconquérir la partie septentrionale du pays, et à la maintenir chrétienne pendant un demi-siècle encore. Mais, quand la fortune de la Hongrie succomba dans les plaines de Mohacz (1526), Jaice, qui était devenue la capitale et la meilleure citadelle de ce lambeau de Bosnie échappé à l'Islam, tomba après une courte résistance (1527). C'était la fin. Déjà Zwornik, Tésanj, étaient depuis plusieurs années entre les mains des Turcs ; maintenant leurs armées victorieuses franchissaient la Save sans résistance : quand, en 1392, la Croatie turque (district de Bihac) fut à son tour conquise, tout ce qui constitue actuellement la Bosnie et l'Herzégovine se trouva placé pour trois siècles sous l'autorité des sultans.
Dès le lendemain de sa victoire, Mahomet II avait organisé sa conquête. Trente mille jeunes gens enrôlés parmi les janissaires, deux cent mille personnes réduites en esclavage avaient assuré la soumission immédiate du pays. La conversion à l'Islam fit le reste et acheva de transformer la contrée. Nulle part peut-être la religion de Mahomet n'a rencontré des sectateurs plus empressés et plus fanatiques, et dans ce singulier phénomène se retrouve, par un effet bien curieux et bien inattendu, l'influence des grands faits historiques qui dominent le Moyen-Age bosniaque. Sur cette terre hérétique, et que l'hérésie avait faite hostile aux Églises établies, les adeptes du bogomilisme cherchèrent dans l'Islam la revanche des persécutions qu'ils avaient supportées. Les grands seigneurs de la féodalité bosniaque, bogomiles pour la plupart, placés par surcroît entre leur foi et le souci de leurs intérêts terrestres, se firent musulmans plus promptement encore, pour garder leur pouvoir et leurs biens. Ceux-là seuls qui n'avaient ni richesses ni rancunes à mettre en balance avec leur croyance, demeurèrent clirétiens, et devinrent raïas. Et sans doute, dans cette Bosnie si vite islamisée, le Sultan put installer, avec le titre de vizir, des beys, et bientôt des pachas chargés de représenter l'autorité souveraine : en fait, à la religion près, — car la langue serbo-croate resta la seule langue du pays, — la Bosnie demeura ce qu'elle était auparavant, un pays slave et profondément féodal. Seuls, les noms changèrent : les nobles s'appelèrent désormais capélans et spahis, Legs et aghas, mais ils ne furent ni moins jaloux d'indépendance ni moins indisciplinés à l'égard du maître; ils ne furent ni moins oppressifs ni moins durs à l'égard des serfs établis sur la terre, que seuls ils furent désormais capables de posséder. Aussi bien, par sa valeur militaire, par l'ardeur de sa foi nouvelle, par la grande influence qu'elle exerçait, la noblesse de Bosnie était en grande faveur à Constantinople; plus d'une fois les sultans choisirent parmi ses membres les gouverneurs chargés d'administrer la province, et, parmi ces renégats, plus d'un parvint aux plus hautes dignités de l'Empire ; comme cet Achmet pacha Hercegovic, le fils du dernier duc de Saint-Sabas, que sa conversion fit beglerbey d'Anatolie, beau-frère du sultan Bajazet II, et enfin grand vizir ; ou comme ce Mehemet Sokolovic, qui fut trois fois pacha de Bosnie et s'éleva, lui aussi, au grand vizirat.
Quant aux populations demeurées chrétiennes, écrasées d'impôts et de corvées, soumises aux exactions des begs, aux caprices des janissaires, leur situation était lamentable. Sans doute Mahomet II