‹ La Bosnie et l'HerzégovineChapitre 16 sur 132 · L'HISTOIRE ET LES MONUMENTS EN BOSNIE-IIERZÉGOVINK · texte numérisé non relu

L'HISTOIRE ET LES MONUMENTS EN BOSNIE-IIERZÉGOVINK

avait garanti aux Franciscains la sécurité de leurs personnes et de leurs biens; mais, dès le commencement du xvi° siècle, le fanatisme des nouveaux musulmans s'acharnait sur leurs monastères, et ce fut bion pis encore au xvii" siècle, ijuaïul les défaites de l'Islam exaspérèrent la haine des Ottomans, il faut lire dans la naïve chronique do Fr. Nicolas de Lasva quelles furent, en ces temps troublés de la lin du xvii° et du commencement du xvni' siècle, les souffrances incessantes et la misère des catholiques. Les orthodoxes n'étaient pas mieux traités, et l'on s'en rend compte rion qu'il voir la vieille égli.se serbe de Sarajevo, qui date du x\i° sièch , et comme elle est tout ensemble dissimulée et défendue par de vérital)les murailles de forteresse.

Ailleurs, dans l'église de Lovnier, où (le curieuses peintures attestent la persistance, au xvii" siècle encore, des livulitions artistiques de l'Orient, une touelianle iiiscriiitioii de 1008 dit le sort déplorable des chrétiens : « Fl si, déclarent les humbles peintres qui ont décoré ces murailles, nous avons fait erreur ou faute, nous vous prions tous, frères, de ne nous en point savoir mauvais gré, car nous étions alors en grande peur des Turcs et des softas, et en multiples maux et diflicullés. »

Parfois, dans cette infinie misère brillaient quol([ues lueurs d'espérance. La défaite des Turcs <levant 'Vienne (1083) avait mar- ((U(' délîiiitivemcnt le recul de l'Islam. Fu 1088, sous le margrave

Louis de Bade, les armées autrichiennes reparaissaient au sud de la Save; en 1697, le prince Fugène pénétrait en vainiiueur jusqu'à Sarajevo. A l'appel des libérateurs, les population? chréliennes

I\^ui- de lUurlogc, à t'oCa.

prenaient les armes; mais, avec la retraite des armées impériales, la rigueur de leur sort s'accroissait encore. Les musulmans, irrités de leurs défaites, se vengeaient avec une âpreté d'autant plus grande sur les malheureux raïas; sous l'impuissante autorité des pachas de Bosnie, begs et janissaires rivalisaient de violences et de cruautés. Pour échapper à ces maux, ceux des chrétiens qui le pouvaient, répondant aux invitations de l'empereur Léopold, allaient chercher en Hongrie l'asile qu'on leur offrait; c'est ain.si qu'en 1691 trente-cinq à quarante mille familles éniigrèrent, et ce grand exç>de des Serbes, conduits par le patriarche d'Ipek, ne fut point le seul. Les plus pauvres restaient, et, sans protection, sans ressources, sentaient chaque jour s'appesantir davantage sur eux la tyrannie des nobles musulmans, leurs frères de race, et le poids du joug ottoman.

Pendant ce temps, lentement la physionomie extérieure du pays se transformait. Les plus fameux

des gouverneurs de la Bosnie conquise avaient tenu à marquer la trace de leur passage jiar de pieuses fondations ou de somptueux monuments. Dès la fin du xV siècle, Sinan pacha, lui aussi un Bosniaque originaire de Cajnica, faisait construire dans sa ville natale la belle mosquée qu'on y voit encore; en 1328, le plus illustre peut-être des vi/irs qui gouvernèrent la Bosnie, Ghazi-Husrev-beg, élevait à Sarajevo la célèbre mosquée que l'on nomme la Begova-Djami et qui compte à juste titre parmi les plus remarquables de l'Islam; en 1549, un autre grand dignitaire bâtissait à Foca (fig. li) l'Aladza- Djami, c'est-à-dire la mosquée aux couleurs, dont la façade est aujourd'hui encore décorée de si élégantes peintures; et ainsi, peuà peu, dans la Bosnie entière, la pointe aiguë des minarets élevait dans le ciel le croissant de l'Islam. D'autres gouverneurs bâtissaient des ponts, ces ponts turcs à l'arcade ogivale si caractéristique (fig. 73 et 76), à Moslar sur la Narenta (1366), à Visegrad sur la Drina (1371), où l'habileté des architectes ragusains au service des vizirs se donnait si brillamment carrière. Et, tandis que les chrétiens se terraient dans les forêts solitaires, dans les villages écartés, situés loin des routes, de grandes villes ottomanes naissaient ou grandissaient : Bosna-Seraï, que maintenant on nomme Sarajevo, Travnik, Mostar, d'autres encore, qui apportaient dans ce haut pays alpestre les

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uKiiiiis cl les costum(\s de rOiiciil musulman. Aujourd'liui encore, avec leur» vieux châteaux crénelés assis sur les collines, leurs lurbés aux riches enluminures, où dorment les aghas et le« vizirs, leurs petites maisons de bois grimpant parmi les grands arbres verl» au flanc de la montjignc, leurs piUoresffuos ruelles où i)ass(î le fantôme des femmes voilées, ces villes gardent, du moins dans les quartiers plus lointains où la civilisation d'Europe na point encore fait son œuvre, tout le charme pénétrant de l'Islam; et je ne saurais dire assez la grâce originale, demeurée ici ])lus intacte, dune petite ville comme Maglaj, qui mire dans la Bosna, entre son vieux chAtcau et ses maisonnettes à moucliarabiés, une élégante mosquée du xv° siècle (fig. 77 et 78), ou d'un village

Fig. 76.

l'ont des Clièrros, près do tyttnjnro.

comme Poûitelj, vrai nid d'aigle qui s'élage au liane d'un cirque de roches, au-dessus des eaux vertes de la Narenta. Et, malgré les misères dont elle a ou si large part, il y a dans cette Bosnie turque une inlinio et puissante séduction. Que l'on aille dans les rues écartées du bazar, où le marteau des batteurs do cuivre fait vibrer dans la solitude son étrange harmonie; que l'on s'arrête, surtout aux heures où l'appel à la piière la fait plus vivaule et plus colorée, dans celle cour de la Begova-Djami, où sous les tilleuls séculaires chante la fontaine des ablutions; que l'on visite l'étroit patio, tout enlouré de inouasli([ues cellules, du médressé voisin, ou les cimetières mélancoliques qui couronnent la rive gauche de la Miljaéka ; partout on sent fortement la séduction de cMte Bosnie turque. El c'est au musée encore qu'il faut aller, dans ces salles où sont rassemblés les costumes de la contrée, où s'accumulent les hioderies multicolores, les dalmali(iues de velours galonnées d'or, les bijoux lourds et somptueux, les armes incrustées et ciselées, c'est lit qu'il faut aller pour comprendre ce qu'a produit en ce pays

LA RKVUE GÉiNÉRALE DES SCIENCES E\ BOSNIE-HERZÉGOVINE

la civilisation de l'Islam et quel en était, il y a cinquante ans encore, l'original et pittoresque aspect. On peut, pour le plaisir des yeux, regretter tant de grâce évanouie, dont les restes épars sont aujourd'hui, du moins pour le touriste, l'un des principaux attraits de la Bosnie. Pourtant, elle ne saurait faire oublier quelle fut, en plein xix" siècle, la condition lamentable de cette région. De plus en plus les nobles bosniaques, maîtres effectifs de l'administration, et les aghas des janissaires, possesseurs de la citadelle de Sarajevo, secouaient l'impuissante autorité des vizirs de Travnik et tranchaient de l'indépendance. Aussi, quand le sultan Mahmoud écrasa dans l'Atméidan les janissaires (1826), quand il prétendit réformer l'Empire, l'aristocratie bosniaque répondit aux réformes par l'insurrection. Comme jadis Hervoja ou Sandalj, Hussein-Âgha, le capétan de Gradacac, qui se proclamait « le dragon

Kig. "t. — Vue de Mayluj.

de Bosnie », souleva la guerre sainte contre « le sultan giaour », et il fallut cinq années de luttes et l'éternelle rivalité des grands seigneurs féodaux pour venir à bout des insurgés. Quand, en 1839, Abdul-Medjid entreprit, par le hatti-chérif de Gulliané, de réformer l'administration du pays, l'agitatiou recommença plus violente. Cette fois, le chef de la révolte était Ali pacha Rizvanbegovic, un des plus puissants seigneurs de l'Herzégovine, celui-là même dont le concours avait aidé à réprimer le mouvement de 1831. La rigoureuse énergie du serdar Orner pacha brisa cette fois, et pour toujours, l'arrogance de l'aristocratie bosniaque (1850) ; des centaines de begs et d'aglias furent décapités, noyés dans la Bosna, emmenés prisonniers à Constantinople; Sarajevo, jadis presque indépendante, devint la résidence des vizirs, et sous cette main de fer tout le monde plia.

niais, malgré les promesses du hatti-chérif de 1839, du hatti-humayoun de 183G, la condition des raïas restait déplorable. Les begs avaient eu beau perdre leur autorité politique, ils demeuraient les seuls maîtres du sol, et, contre les plaintes de leurs kmcis qu'ils exploitaient, toujours ils étaient sûrs de trouver le bienveillant appui des gouverneurs ottomans. Vainement les raïas multipliaient leurs doléances, vainement ils adressaient aux Puissances mémorandum sur mémorandum; vainement.

L'HISTOIRE ET LES MONUMENTS EN BOSNIE-HERZÉGOVINE Hl

87, en 18G7, ce méconteiitenienl se traduisait en prises d'armes, vile et violemment réprimées. Linsurroction de 1875, soutenue par le voisinage complice du Monténégro, fut plus longue el plus redoutable. De rilerzégovine où elle éclata, elle gagna bientôt la Bosnie presque entière. Vainement, pendant des mois, les Turcs mirent le pays à feu et à sang; dès 187il, l'Europe intervenait en faveur de» insurgés par la voie diplomatique; peu après, le Monténégro, la Serbie entraient en campagne pour soutenir leurs frères slaves; en 1877, à son tour, la Russie se déclarait. Le 3 mars 1878, le traité de San Stéfano obligeait la Forte à promettre à la Bosnie et à l'Herzégovine les institutions réclamées pour

ne à Maglaj.

elles par la Conférence de 187t> et déterminait ([uc ces réformes seraient faites sous le contrôle commun de l'Autriche el de la Russie. Le Congrès de Berlin allait changer tout cela. Dans la séance du 28 juin 1878, le comte Andrassy présenta un long mémoire, d'où il ressortait que la Turquie était incapable de pacilier et d'organiser ces provinces, d'y résoudre surtout la question agraire, et qu'il importail, pour faire cesser des mouvements dangereux pour la tranquillité et les intérêts de la monarchie austrohongroise, d'établir dans ces régions « un pouvoir fort et impartial ». La politique du prince de Bismarck appuya volontiers une demande qui, en installant l'Autriche en Bosnie, avait ce double avantage de séparer la Serbie et le Monténégro et d'orienter vers le Balkan la polilitiue du cabioel de Vienne. En conséquence, le traité de Berlin (13 juillet 1878), tout en réservant les droits de souveraineté du Sultan, autorisa l'Autriche-Hongrie à occuper et & administrer à litre provisoire, mais pour une

durée indéterminée, la Bosnie et l'Herzégovine, et à entretenir des garnisons dans le sandjak de Novibazar, ancien noyau du grand empire serbe.

Mais, il ne suffisait pas de formuler ces stipulations, il fallait les réaliser. Pour occuper la Bosnie et l'Herzégovine, il fallut au général Philippovic 50.000 hommes et deux mois de combats acharnés. Le 19 août 1878, Sarajevo, pris d'assaut, tombait, après une furieuse bataille, entre les mains des ^~ troupes impériales. ^^^

Dans quelle mesure cette occupation provisoire tend-elle à se transformer en une définitive annexion? Dans quelle mesure le nouveau régime a-t-il su résoudre les graves problèmes qui dominent toute l'histoire de la Bosnie? Les questions religieuses, si âpres en ce pays, que se partagent trois confessions rivales, ont-elles trouvé quelque apaisement? L'aristocratie féodale des begs, si puissante et si turbulente durant tant de siècles, s'est- elle accommodée du nouvel état de choses? La question agraire, qui, en tout temps, a si profondément troublé ce pays, qui a été la raison d'être officielle de l'occupation autrichienne, a-t-elle été résolue, en tout ou en partie? Enfin, les aspirations vers un grand État slave, tel que le Moyen-Age en a par deux fois vu naître en ces contrées, se sont-elles effacées au contact de la civilisation qu'apporte l'Autriche ? Ce sont des questions qui se posent nécessairement au terme de cette histoire ; il appartient aux articles suivants d'y donner une réponse.

CUARLES DlEUL,

Correspondant de l'Institut, Chargé du cours d'Histoire byzantine à la Sofbonne.

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