LE SERBO-CROATE. — SO.N EXTENSION GÉOGRAPUIQUE
S'ils ne forment pas un seul et même peuple, Serbes et Croates parlent du moins une seule et même langue; et les plus récents historiens des littératures serbe et croate, MM. Jagié, Novakovic, Pypin et Surmin, n'admettent point qu'on puisse étudier séparément les Croates et les Serbes.
Bien que masquée par la diversité des alphabets, latin ici, et là cyrillique, glagolilique encore dans les îles de l'Adriatique et sur certains points de la côte dalmate, bosniaque enfin pendant tout le Moyen-Age chez les catholiques de Bosnie et d'Herzégovine', l'identité des deux idiomes serbe et croate était depuis longtemps connue; mais ce n'est qu'à une époque assez voisine de nous qu'elle a été définie avec quelque précision. Le mérite en revient au grammairien Ignace Al. Berlic, qui, dans la préface de sa Grammaire de la langue illyrienne (Ofen, 1833, en allemand), s'exprime en ces termes : « Sous le nom de langue illyrienne je comprends : le bosniaque, le dalmate, l'herzégovinien, la langue des lUyriens et des Serbes de Hongrie ^ la langue du régiment de la Lika^ le monténégrin, le ragusain, le serbe de Serbie, le slavonien et le syrmien ' ». Et il ajoute que cette langue, « abstraction faite de provincialismes insignifiants », est parlée, en chiffres ronds, par tout près de cinq millions d'hommes.
Sans doute, ce nom de « langue illyrienne » avait un long et glorieux passé. Déjà, le jésuite Cassius (Barthélemi Kasic) l'avait mis en tête de la grammaire qu'il avait publiée à Rome en 1604 sur le modèle de la grammaire latine d'Aide Manuce [Inslilulionum iinguae Ubjrlcae libri duo), et maintes fois, dans la suite, il avait été repris : par Jacobi Micalia en 1649 [Thésaurus Iinguae Illijricac sive diclionarium Ilhjricum, Lorette), par Ardelio Délia Bella en 1728 [Dizionario Italiano- Lalino-lllirico, Venise), par Volliggi en 1803 [Ricsoslovnik [Vocabolario, Woerterbuch] Illirics/ioga, Ilalianskqga i Nimacskoga jezika, Vienne), par Appendini en 1808 [Grammatica délia lingua Illirica, Raguse). Mais on s'entendait mal sur ce qu'il signifiait au juste : les uns n'y voulaient voir que la désignation de la langue des Dalmates et, en particulier, des Ragusains; les autres, avec non moins d'arbitraire, rétendaient aux parlers de tous les Slaves du Sud, Bulgares compris : tel le Croate Jambresic, qui, préludant un siècle à l'avance aux revendications ambitieuses des apôtres de la « Grande Illyrie », déclarait, en 1742, que l'Illyricum comprend le royaume de Bulgarie et le pays des Slovènes au même titre que les royaumes de Croatie, de Dalmatie, de Bosnie et de Serbie ; tel Appendini qui, dans la préface de sa grammaire, ne voulait reconnaître que quatre langues slaves: la russe, la polonai.se, la tchèque et l'illyrienne; tel encore Frôhlich, qui, près de vingt ans même après Berlic, en 1830, écrivait à la première page de sa Grammaire théorique et pratique de la langue illyrienne : » De la mer Noire à la mer Adriatique et sous différents noms se pressent des nationalités nombreuses qui, sauf d'insignifiantes particularités dialectales, parlent la même langue, — langue conservée
' L'atpliabet glagofitique ou glagolile paraît être te plus ancien des alphabets slaves; 11 di^rive manifestement de la minuscule grecque, qu'il complète par l'adjonction de plusieurs signes nouveaux. Sur l'alphabet dit bosniaque, voir plus bas.
'Sous ce nom dlUyriens et de Serbes de Hongrie, Berlic entend également les liabitants des trois comitats d'Agram, de Kreuz et de Varasdin.
' L'un des régiments des anciens Confins Militaires. La Lika coule aux pieds du Vclebic, dans le Karst croale.
* La Syrmie {Sriem) est la Mésopotamie d'entre Danube et Save.
LA. LANGUE ET LA LITTKUATURE EN BOSNIE-HERZÉrjOVINE f»
très pure au centre «le son aire géographique, mais morpliologifiueincnl nlléréc en Bulgarie et pénétrée d'éléments italiens en Dalmatie. » D'autre part, ce nom de langue illyrienne sentait sa reconslilullon archéologique : l'usage courant l'ignorait. 11 n'y a donc pas à s'étonner qu'il ait été abandonné assez peu de temps après que les susceptibilités dp Pest cl de Vienne, inquiétées par le mouvcinont national que dirigeaient Louis Gaj et ses collaborateurs, l'eurent mis en interdit (ISi'J!. Mais le nom importe peu; l'essentiel est qu'il n'y ail rien à changer à la définition que, dès 18.'}3, Bcrlic avait donnée.
Il fallait un nom cependant à cette langue qui, au fur et à mesure des développements nouveaux de sa littérature renaissante, efTacait avec un soin pareil et ses archaïsmes pédants, incompris du peuple, et ses particularités dialectales, obstacle à la libre circul.alion des idées. Adopté par les patriotes d'Agram pour les manifestations de leur vie nationale et de leur foi politique, le nom de yougoslave ou slave du ^wrf convenait mal pour la langue : plus encore que celui de langue illvrienne, il luèlait à l'équivoque, puisqu'il ne tendait il rien moins qu'à ramener à une unité factice le parler de tous les Slaves du Sud, Slovènes ou Croates, Bulgares ou Serbes. Passe encore pour le Slovène : il semble bien, en effet, qu'un patriotisme assez puéril ait exagéré les traits de différence qui opposent l'idiome des Slovènes h celui des Croates et des Serbes. Mais le bulgare a son individualité propre, irréductible, trop originale pour permettre une confusion quelconque avec aucune des autres langues sœurs. On finit par se mettre d'accord sur une appellation qui répondait mieux à la réalité des faits et qui, sans satisfaire complètement ni les Croates ni les Serbes, présentait du moins l'avantage de répartir équitablement entre eux l'ennui qu'elle pouvait causer aux uns comme aux autres; il fut convenu que le nom de langue serbo-croate ou croato-serbe (on dit aussi, moins heureusement, « langue serbe et croate » ou « croate et serbe », ou encore « langue serbe ou croate» ou « croate ou serbe ») serait décidément substitué h celui de langue illyrienne ou à tout autre ; et, en dépit do résistances locales auxquelles la politique n'est pas toujours étrangère et qui ne semblent pas près de d('Siiiiii('r, ce nom nouveau ne tarda pas à entrer dans le vocabulaire usuel des linguistes et des bistoriens de la liltéralure. Dès laiiiiéc 1807, M. P. Budmaui publiait <\ Vienne sa Grammalica délia lingua serbo- croula {illirka). L'a<lmirable dictionnaire dont l'Académie yougo-slave, fondée en 18(17, à Agram, par l'évèque Slrossmajer, a commencé en 1880 la publication, porte le litre de : Dklionnaire de la langue croate ou serbe. Et l'histoire de la littérature qu<- M. Surnnn a publiée l'an dernier ii Agrani est intitulée : Histoire de la littérature croate et serbe.
Berlié, nous lavons vu, a donné l'éiiumération des pays de langue serbo-croate; il convient cependant de déterminer avec plus de rigueur les limites géographiques de ce domaine.
Du lac (le Sculari au Quarnero, le littoral et les îles qui le bordent sont serbo-croates : sans doule, l'italien est demeuré, à Sebenico et à Zara en particulier, la langue de choix des classes cultivées; mais partout, sauf dans les quelques enclaves italiennes des îles, le serbo-croate est lu langue du peupl(>. Il n'y a même pas lieu de faire exception pour Fiume (Rieka), cette « pomme de discorde entre Croates cl Magyars », enclave hongroise en plein pays croate. A Fiume, la langue officielle est le hongrois: mais le gymnase, hongrois de nom, est it.ilien de fait; les écoles populaires sont italiennes; les enseignes sont bilingues, hongroises et italiennes; et la population de langue s«^rl>ocroate est assez considérable pour envoyer quatre cents élèves au gymnase croate qui. consigné on dehors de la ville, s'est ouvert i\ quelques centaines de pas des barrières de l'octroi.
A l'ouest, les limites du serbo-croate partagent en deux moitiés à peu près égales la presqu'île de llslrie. D'après la carte très détaillée du baron Charles de Czoernig (Czoernig le fils}, il faudrait
attribuer au serbo-croate : la moitié orientale de la capitainerie (Bezirkshauptmannschaft) de Pola, mais non la ville même de Pola ni sa banlieue; quelques enclaves dans la moitié orientale de la capitainerie de Parenzo; la capitainerie de Pisino tout entière, sauf l'enclave roumaine de Villanova; l'angle sud-oriental de la capitainerie de Capo d'Istria; enfin, la capitainerie de Volosca, moins le tiers septentrional. Au delà de ces limites, la langue est italienne à l'ouest, et Slovène au nord, — sans qu'on puisse mentionner aucune enclave serbo-croate de quelque importance : le nombre des individus se réclamant du serbo-croate ne serait, d'après la contre-enquête critique du baron de Czoernig que de 126 dans le district de Trieste et ses environs, et de 12 dans le district de Goritz et Gradisca'.
Au delà de l'Istrie et jusqu'à la Drave, la frontière linguistique s identifie assez exactement avec la frontière administrative qui sépare la Croatie-Slavonie de la Carniole, puis de la Styrie: partout, le long de cette ligne, le serbo-croate est en contact avec le Slovène; en un seul point, sur la haute vallée de la Kulpa, ce contact est rompu par l'enclave allemande de Gottschee.
Au nord, un fossé profond délimite le domaine propre du serbo-croate : le cours de la Drave, puis celui du Danube, — du point oîi la Drave devient croate jusqu'à celui où le Danube coule décidément entre deux rives de langue roumaine (à partir de Gradiste, en Serbie, en aval du confluent du Danube et de la Mlava). Mais, au delà de ce fossé, l'émigration serbo-croate, serbe surtout, a déposé des îlots considérables que ni la germanisation ni la magyarisation n'ont encore sérieusement entamés; ces îlots forment trois groupes : le groupe occidental, le moins important, le plus menacé, qui, dans la direction du sud au nord, le long de la ligne où le hongrois et l'allemand s'affrontent, se développe du Muraszombati, ou « coin de la Mur ^ », à Presbourg, débordant même en Basse- Autriche et en Moravie; le groupe central, dans l'angle compris entre Drave et Danube ou Baranya, au sud de Cinq-Églises (hong. Pécs; ail. Funfkirchen), puis dans le pays d'entre Danube et Theiss ou Bacska, avec Maria-Theresiopel (hong. Szabadka; serbo-cr. Subotica), Zombor et Neusatz (hong. Uj- Vidék; serbo-cr. Novi Sad) pour places principales; enfin le groupe oriental, le plus compact, dans le quadrilatère compris entre la Theiss, le Danube, le Maros et les premiers contreforts du massif transylvain : c'est le Banat, avec Pancsova (serbo-cr. Panëevo) comme centre d'influence.
A l'est, la frontière du serbo-croate suit d'abord une ligne tracée de Gradiste sur le Danube à Knja/evac sur le Timok : on sait, en effet, que l'angle nord-est du royaume de Serbie, de la Mlava au Timok, est à peu près exclusivement roumain de langue; puis, à partir de Knjazevac, la frontière linguistique et la frontière politique s'identifient, Serbes en deçà, Bulgares au delà.
Les limites méridionales sont moins précises : c'est en Macédoine qu'il les faut chercher, et, secrètement encouragées à Constantinople, les prétentions rivales des Serbes, des Bulgares, des Roumains, des Albanais ne sont pas pour rendre la recherche facile. S'il est manifeste que les publicisles de Belgrade ont maintes fois exagéré l'importance numérique des éléments serbes en Macédoine, on peut alléguer pour leur défense que tel dialecte passe par transition insensible du serbo-croate au bulgare, ou inversement, justifiant, par l'ambiguïté même de ses formes, les hésitations les moins intéressées. Tout compte fait, il semble bien que la part des Serbes soit prépondérante, ou, à tout le moins, considérable, dans tout le haut bassin de la Morava des Bulgares et sur le Drin Blanc, autour de Pristina, de Prizren et de Pec (Ipek); la ligne frontière, au delà de laquelle les colonies serbes n'apparaissent plus qu'en îlots isolés et de peu d'importance, va, par une courbe qui atteint Prizren,
< Cari von Czoernig, Die ethnologischen Verhaeltnisse des oeslen-eichischen Kïistenlandes nach dem richliggeslelllen Ergebnisse der Volkszaehlung vom 31 dez. 1880 (avec une carte ethnographique). Trieste, Schimpfî', 1885. ' Pays (l'entre Drave et Mur.
LA LANGUR Kï LA LITTERATURE EN BOSNIE-HFRZÉOOVINE 87
de la pointe sud du lovaurnc de Serbie à la pointe est du Monlénc'-Kro, puis, de là, pousse drr»it au sud, laissant Sculari aux Alitanais et rejoignant la mer Adriatique ù l'embouchure de la Ikijana. Telles sont les limites g(''ograi)liiques du domaine serbo-croate. Ce domaine comprend donc : 1° Dans les pays de la couronne d'Autriche : la Dalmatie et ses lies; les lies du (Juarnero et la moitié orientale de llstrie; quelques villages perdus en Basse-Autriche et en Moravie;
2° Dans les pays de la couronne de Hongrie : Fiumc; la Croatie et la Slavonie avec les anciens
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I'"ig. '19. — Extension géographique de la langue serbo-ci-oale.
Confins Militaires; des colonies considérables dans les comitats occidentaux et surtout méridionaux de la Hongrie propre;
3" Dans la péninsule balkanique : la 'Bosnie et l'Herzégovine; le royaume de Serbie, moins l'angle nord-est occupé par les Roumains; la Vieille Serbie et le Sandjak de Novipazar; quelques colonies en Macédoine; le Monténégro en entier.
Allongé du nord-ouest au sud-est, ce domaine forme une sorte de parallélogramme qui, par la chaîne des îlots serbo-croates des comitats occidentaux de la Hongrie, rejoint un autre domaine slave de moindres dimensions, mais de dispositions pareilles : le parallélogramme tchéco-slovaque.
Quant au nombre des individus parlant le serbo-croate, on peut, d'après les statistiques les plus récentes et les plus dignes de foi, l'évaluer ainsi qu'il suit :