LES CATHOLIQUES
Les catholiques ne viennent, comme groupe de population, qu'en troisième ligne, après les orthodoxes et les musulmans. D'après le dernier recensement (1895), ils sont au nombre de 334.000. En 1879, au lendemain de l'Occupation, ils n'étaient que 209.000; en 1885, ils n'atteignaient encore que le chiffre de 265.000. On voit la rapidité de leur augmentation numérique. Tandis qu'en 1879, au premier recensement fait par l'Autriche, ils formaient à peine 18 % de la population, en 1895, ils comptaient pour plus de 21 "/„ de la population totale. Cet accroissement n'est pas dû tout entier à l'excédent des naissances sur les décès; il provient aussi, en partie, de l'immigration. La majorité des Austro-Hongrois établis en Bosnie, depuis l'Occupation, sont en effet catholiques et, pour la plupart, eux aussi, de langue slave et même serbo-croate, car ils proviennent surtout de la Croatie et de la Dalmatie.
Quoiqu'ils comptent des paroisses dans tous les districts des provinces occupées, les catholiques ne sont pas également répartis sur les deux provinces. Ils ne possèdent la majorité absolue dans aucune des six préfectures, mais il en est deux, Travnik et Moslar (Herzégovine), où ils l'emportent en nombre sur les orthodoxes et sur les musulmans séparés.
A l'inverse des Serbes orthodoxes, les catholiques bosniaques (fig. 93 et 94) sont très dociles aux influences de leur clergé, surtout de leurs moines. Hommes ou femmes, leur piété est grande. Ils sont restés généralement — en dehors, bien entendu, des immigrés — plus pauvres, plus misérables que les musulmans, et même que les orthodoxes. Ils ont, dans leur ignorance, une manière naïve et touchante d'exprimer leur foi. Hommes et femmes portent, sur le bras ou sur la poitrine (fig. 95), une croix tatouée en bleu, comme pour indiquer que la foi chrétienne est si bien entrée dans leur sang qu'elle est indélébile '.
Avant le Congrès de Berlin, la Bosnie ne possédait pas d'évêque; elle était considérée comme terre de mission et, comme telle, relevait, en qualité de vicariat apostolique, de l'évéché de Djakovo, en Croatie, dont le titulaire actuel est le célèbre patriote slave catholique : Monseigneur Strossmayer. Comme en mainte région de la Turquie, les paroisses étaient administrées par des Franciscains qui possédaient, dans le pays, de nombreux et riches couvents. Ces Franciscains avaient, depuis la conquête turque, obtenu du Gouvernement ottoman des privilèges considérables, que l'Administration autrichienne a cru devoir respecter. C'est ainsi que leurs biens, dont les revenus sont employés au profit des églises et des pauvres, restent, comme sous la domination turque, exempts de la dime.
En dotant la Bosnie, d'accord avec le Vatican, d'une hiérarchie épiscopale régulière, le Gouvernement autrichien a dû ménager l'influence et la situation de ces bons moines franciscains, demeurés d'autant plus chers au peuple qu'ils sortent de son sein, parlent sa langue, et ont toujours partagé vaillamment ses épreuves. Il a été créé, à Sarajevo, un archevêché, qui possède déjà, dans la capitale, des établissements considérables. En outre, on a institué deux évôchés suffragants; mais, dans la répartition de ces sièges, on a eu le soin de faire une part aux anciens maîtres spirituels des catholiques bosniaques, aux Franciscains. C'est ainsi que, aujourd'hui encore, l'évêque de Mo.star est un
' Voyez les Mitlheilungcn, t. IV.
LES RACES, LES IlELIGIONS, LA NATIONALITÉ EN BOSNIE-IIERZÉGOVîv F (Il
moiiio, et qu'il la lôtc d'un grand nombre de paroisses sont demeurés des moine>. Omn- »c» grands couv(!nls de Franciscains, la Bosnie possède, dans le nord, une maison de Trappistes, établie dèx avant 187S. l)ci)uis l'Occupation, sont venus les Jésuites, que l'on semble regarder comme Tordre le plus capable d'introduire, dans le pays, les idées elles méthodes de la haute culture occident<ile. Le grand séminaire de Sarajevo leur a été confié par l'archevêque, et, en outre, ils ont ouvert à Travnik, l'ancienne capitale, un grand gymnase classique, où beaucoup de fonctionnaires font élever leur» fils.
Fig. 93. — Paysau croate catholique des environs Plg. 94. — PaysaoDe croate catholique des earirous
de Sarajevo, de Sarajevo.
(Les vêtements sont d'étofTe plus commune et moins Ornés que ceux de» « Serbei» et surtout d«s «Turc««.}
Indigène Ou immigré d'Autriche-Hongrie, le clergé catholique de la Bosnie-Herzégovine, à commencer par .son archevêque et par ses évoques, est en très grande majorité slave de langue et de cœur; il est, lui auïi.si, croalo-scrbe, et, comme tel, loin de travailler à dénationaliser le peuple, il se montre généralement défiant de toute velléité de germanisation. Cela est particulièrement vrai des Franciscains, dont les couvents restent la citadelle de l'esprit natiouol slave catholique. Mais les Franciscains indigènes no sont pas seuls à s'exprimer vivement en ce sens. H semble que la plupart des prêtres ou des religieux immigrés veuillent, eux aussi, se tenir, à cet égard, au-dessus de toul soup» (,-on. De même qu'en Croatie, dans les églises catholiques de Bosnie, l'épllre et l'évangile sont,
d'habitude, lus en langue slave, non pas dans le vieux slavon d'Église, employé par les Serbes orthodoxes et par tous les Slaves du rite oriental, mais bien dans la langue vulgaire, en serbo-croale. La cathédrale de Sarajevo a été construite depuis l'Occupation; toutes les inscriptions qui n'y sont pas en latin sont en croate. L'église des Jésuites, elle aussi toute neuve et à peine achevée, est décorée de fresques encore incomplètes, où l'on retrouve, sous forme symbolique, les grandes idées de Strossmayer et du pape Léon XIII sur l'alliance de Rome et des Slaves. On sait, en effet, qu'une des
préoccupations constantes de Léon XIII, dont l'œil embrasse simultanément l'Orient et l'Occident, est le retour des Orientaux et spécialement des Slaves à l'unité romaine. Conformément aux leçonsetàl'exemple du grand pape qui a remis en honneur, chez les catholiques, le culte de saint Cyrille et de saint Méthode, les fresques de l'église des Jésuites représentent les deux frères apôtres des Slaves accueillis par le prince de la Grande Moravie, l'ancien empire slave du Danube, antérieur à l'invasion hongroise. Une telle peinture, avec une légende croate, dans une église de la capitale de la Bosnie, est une sorte de programme.
En revendiquant les apôtres des vieux Slaves et en rappelant aux Bosniaques l'ancienne union des deux Églises, les Jésuites de Bosnie annoncent hautement qu'ils prétendent, eux aussi, travailler au rapprochement des Slaves par l'union des Églises. Séculier ou régulier, indigène ou immigré, le clergé de la Bosnie-Herzégovine affiche ainsi, aux yeux de tous, ses tendances nationales; et il semble s'approprier, sinon la politique, du moins le grand idéal et les vastes espérances de l'ardent évêque de Djakovo, Monseigneur Strossmayer. L'union des Églises, tant de fois appelée par les papes et plus que jamais invoquée par Léon XIII, les catholiques paraissent bien en droit de dire qu'elle serait particulièrement précieuse pour la Bosnie et pour les Slaves du Sud, parce que, en rapprochant Serbes et Croates, elle aplanirait, si elle ne le comblait, le fossé séculaire qui les sépare. Les chefs du clergé catholique sont, du reste, trop clairvoyants pour ne pas sentir que
Fig. 9j. — Jcuuc piivi-tianc cruute culhohquc des uuvirous de Zcaica, portant en tatouages, sur la poitrine et aux avant-bras, une croix bleue.
LES RACES, LES RELIGIONS, LA >ATIONA!,ITE EN BOSME-HERZEGOVIXE 113 c'est là, en tout cas, une œuvre d'une réalisation malaisée et loinUiinc. Si jamais ce grand rêve d'union doit prendre corps chez les Slaves du Sud, ce n'est pas sans doute "de la Bosnie-Herzégovine qu'en viendra riniliîilive ; trop de préventions réciproques et de souvenirs douloureux séparent encore le» chrétiens des deux rites. Ni dans le passé, ni dans le présent, leurs regards ne sont encore tournés du même côté; en acceptant l'union avec Rome et la suprématie du Vatican, tout en gardant leur rite et {(Mir liturgie, les Serbes orthodoxes croiraient, aujourd'hui, abjurer leur nationalité, dont rindé|icndancc tic leur Kglise leur parait la meilleure sauvegarde.
Les catholiques sont, naturellement, de tous les habitants de la Bosnie-Herzégovine, ceux qui ont accueilli le i)lus volontiers l'entrée des troupes austro-hongroises. Ils avaient, semble-l-il, tout profil à être gouvernés par les re()résenlanls de Sa Majesté Apostolique. L'Occupation autrichienne n'a, en effet, suscité parmi eux ni regret, ni opposition. Quelques-uns se plaignent, cependant, de n'avoir jKis trouvé auprès des autorités austro-hongroises tout l'appui qu'ils avaient espéré. C'est pcul-élre qu'ils avaient compté sur la catlioli(iue Autriche pour établir leur suprématie et que, à cet égard, leurs rêves ont été déçus. Ils ont bien dans les villes leur centre de réunion, leurs sociétés de lecture, leurs ciloonii'u; mais, comme celles des Serbes orthodoxes, elles sont surveillées par l'Administration: les fonctionnaires autrichiens sont loin d'être tous animés d'un zèle catliolicpie. Plus d'un appartient au parti libéral et se défie du cléricalisme. Puis, le Gouvernement semble avoir craint de paraître favoriser un élément de la population aux dépens des autres. II a senti qu'en face des anciennes divisions religieuses, il doit s'eflorcer de se montrer impartial, et éviter jusqu'à l'apparence d'une iMilitique confessionnelle.
L'Autriche sait, du reste, que les plus ardents patriotes slaves, parmi les catholiques, demeureront étrangers aux tendances séparatistes. Les vœux des ])lus hardis ne vont guère au delà de la création, sous le sceptre de l'Empereur-Roi, d'une grande Croatie, dans laquelle ils feraient entrer la Bosnie à côté de la Dalmatie. Si de pareils rêves n'ont rien de contraire ù la souveraineté des Habsbourg, leur réMJisation s(! lu'ui'tci'ail à la (■(institution dualiste de la Monarchie. Aussi, loin de les encourager. le Gouvernement leur semble-t-il nettement opposé, car Vienne et surtout Budajtest ne feraient guère meilleur visage, aujourd'hui, à une grande Croatie qu'à une grande Serbie.