‹ La Bosnie et l'HerzégovineChapitre 29 sur 132 · LES JUIFS · texte numérisé non relu

LES JUIFS

Au milieu des chrétiens et des musulmans de Bosnie, les uns et les autres également Slaves d'origine, se rencontre, dans les villes, un groupe de Juifs auquel, en Bosnie, comme presque partout, son intelligence et sa remuante activité donnent une importance supérieure h sa force numérique. On compte, aujourd'hui, dans la Bosnie-Herzégovine, de huit à neuf mille Israélites, soil, d'après le recensement de 18'J3, un peu plus d'un demi pour 100 (0,3â) de la population totale. Cela donne une proportion de Juifs fort inférieure à celle de l'Autriche ou de la Hongrie.

Le nombre, cependant, en a beaucoup augmenté, car la Bosnie-Herzégovine ne posséduil guère que 3.300 Juifs, concentrés pour la plupart à Sarajevo, avant 1878 et l'Occupation autrichienne. De tons les éléments de la population établie dans le pays antérieurement au traité de Berlin, c'est celui qui a grandi le plus vile. A cela rien d'étonnant. Aux « Srpliardim » d'origine hispano-portugaise, ancien-

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nement fixés en Bosnie, sont venus se joindre des uAsIjkénazim», des Juifs allemands de Hongrie ou d'Aulriche, qui font à leurs frères en Israël une rude concurrence.

De ces deux rameaux de Juda, si longtemps séparés qu'ils ne semblent plus appartenir à la même souche, le plus intéressant, pour le voyageur européen, est assurément le premier, je veux dire les anciens habitants du pays, les Juifs dits Spanioles (tig. 102 et 103), appelés, encore aujourd'hui, par leurs voisins chrétiens, « les Espagnols ». Comme chez leurs frères de Salonique, la grande cité juive d'où ils semblent provenir, la race, chez ces Spanioles de Bosnie, est demeurée belle et saine, quoiqu'elle ait parfois souffert de l'abus des mariages entre parents, presque inévitables dans ces communautés fermées. Ces Spanioles parlent, de nos jours encore, l'espagnol. De Smyrne à Stamboul, à Bucarest, à Salonique, il en est ainsi, on le sait, de la plupart des Juifs chassés de la terre d'Espagne, à

la fin du xv° siècle, et dispersés, depuis lors, sur tous les rivages de la Méditerranée. Ils ont emporté, avec eux, dans l'exil et conservé pieusement dans la famille, comme un legs du pays des ancêtres, la langue sonore du peuple qui les a impitoyablement expulsés. Le castillan que parlent ces Spanioles est mêlé de portugais, et a gardé un caractère archaïque; le vocabulaire et la prononciation semblent s'être, peu à peu, corrompus. Cette langue, héritée des exilés et transportée, depuis quatre siècles, de rivage en rivage, ces Judéo-Espagnols l'écrivent, selon l'habitude ancienne de la plupart de leurs coreligionnaires pour toutes les langues parlées par eux, de droite à gauche, avec des lettres hébraïques. « Cela, me disait un Spaniole de Sarajevo, avait l'avantage de nous donner une écriture aussi bien qu'une hmgue à part ». Les Spanioles n'en parlent pas moins le slave avec leurs voisins chrétiens ou musulmans. Plusieurs savent, en outre, l'italien, naguère encore la langue européenne dominante en Bosnie, tout comme en Albanie. Autrefois, beaucoup apprenaient le turc ; depuis l'OcQupation, beaucoup se sont mis à l'allemand, quelques-uns môme au français. On sait, du reste, le goût et la facilité des Juifs pour l'étude des langues. Encore aujourd'hui, l'hébreu, la langue sacrée de la Thora, est en grand honneur parmi ces Juifs espagnols. Ils ont, pour l'étude de la religion, une école où j'ai vu des centaines de petits garçons, depuis l'âge de cinq ans, épeler les lettres hébraïques, avec les points voyelles, et s'exercer à lire la Bible dans le texte original. Quant aux filles, on sait que, dans les vieilles communautés juives, comme chez les musulmans, l'instruction religieuse de la femme se réduit à quelques prières et à quelques préceptes, enseignés d'habitude dans la famille.

'Ces Juifs espagnols sont, du reste, demeurés plus religieux et, s'il faut en croire leurs voisins chrétiens, plus probes, plus scrupuleux que leurs congénères, soi-disant plus civilisés, accourus récemment de Vienne ou de Pest. Ils ont, jusqu'ici, vécu en paix avec leurs compatriotes chrétiens ou musulmans. Si l'antisémitisme, qui, depuis quelques années, a tant agité la capitale de l'Autriche, vient à troubler aussi la Bosnie, la faute n'en sera sans doute pas aux Spanioles.

Les Juifs bosniaques sont venus à Bosna-Saraï, aujourd'hui Sarajevo, de Salonique, et cela, semblet-il, dès le milieu du xvf siècle. Arrivés en petit nombre, ils ont multiplié avec les générations. 11 se rencontre encore, dans le vieux et poétique cimetière espagnol, sur la montagne solitaire au sud de la Miljacka, des tombes dont les inscriptions hébraïques remontent au xvn° et au xvi° siècles.

l''ig. 102. — Vioux Spauioh, à Sarajevo.

I.KS lt.\CI<:S, Li:S |{KI,IGI0.NS, la NATIONAMir KN ROSM F-H KHZPr.c» \ I M; lit

Rosna-Soraï, aussi, les Juifs onl connu, aulrcfois, la f5('nc du glicUo; mais, (ii- iMinni- lii-ure, ils oril pu obtenir, à prix d'argent, d'en franchir les murs. Maintenant encore, beaucoup liabilenl leur ancien quartier, autour de leur antique et vénérable synagogue, trop élroile, pour eux, le jour du Sahbal'. Fêles et jeûnes, ils observent avec un zèle pieux, comme j'ai pu le voir moi-même, lors du Succolh, la fête des Tabernacles, où chaque maison juive avait son berceau de branchage, orné de feuilles et de fruits, symbolisant le liilav (la palme) et Yothrorj de la tradition.

A l'inverse de leurs voisins musulmans et au rebours de nos Juifs de Tunisie, les Juifs de Bosnie, depuis l'Occupation autrichienne, n'ont pas conservé leur statut personnel et l'usage de la loi mosaïque. Ils relèvent, comme les chrétiens, des tribunaux ordinaires et non plus de leur lieth IHn rabbiniquc. Beaucoup ont, cependant, gardé l'habitude de recourir, pour leurs différends entre eux, iï l'arbitrage de leurs rabbins, ce qui a l'avantage de leur épargner les lenteurs et les frais de la justice officielle.

La communanlé Israélite espagnole de Sarajevo a, pour l'entretien de .sa synagogue, de ses écoles et de ses pauvres, des ressources assez abondantes. Tandis que le Gouvernement s.ilarif les hauts dignitaires des autres cultes, métropolites orthodoxes, évêquos calholi([UPS, iiiiiflis musulmans, c'est elle <iui entretient à ses frais sou grand rabbin, vénérable octogénaire, d'une haute (■ruditioii txtlniudique, i)ar qui j'ai eu l'honneur d'être reçu. Comme dans la plupart des contrées d'Orient, la commimriuté juive espagnole tire sa principale res.source d'un iiiipr)! sur la viande, lairlirr, vendue par les bouchers Israélites, les sliiirlilcr, (|ui tuent le bétail selon les rites presci'its. La (■(iniinunaiité jouit, en outre, d'un droit perçu sur les dois, lors des mariages. Ce droit monte à 3 %> proportion qui nous semblerait, à nous Occidentaux, fort élevée. Il paraît que, dans les familles juives, le chiffre des dots s'est fort entlé depuis l'Occupation. Il est rare cependant que le chiffre en atteigne ou dépiisse lO.OtX) florins. On n'a

encore vu qu'une seule fois, m'a-t-on assuré, et cela, tout récemment, en 1898, une dot de 20.000 gulden, soit un peu plus de 40.000 francs'. On voit qu'à cet égard les juifs de Bosnie sont encore loin des Israélites et des chrétiens d'Occident.

1! y a déjA, parmi eux, cependant, d'assez grandes fortunes, des fortunes d'un ou deux millions de n(uins, afiirme-l-on. Ces fortunes sont, pour la plupart, récentes; elles onl été faites dans le commerce ou dans les fournitures à l'armée, ou, plus souvent peut-être, dans la vente des terrains qui, depuis l'Occupation, onl [iris, à Sarajevo et dans quelques grandes villes, des plus-values énormes. L'évcntrement de la vieille ville turque, sur la rive droite de la Miljaëka, la conslruclion rapide de quartiers nouveaux ù, l'européenne, ont donné lieu à des spéculations qui ont enriihi plus d'un juif el plus d'un musulman, comme aussi plus d'un Serbe orthodoxe.

Kig. 103. — JcuDC tille Spaaiole, à Stnjevo.

' Je (lois, eu partie, ces renseignoiiienls ti loblif,'eance de M. Zadiius Effendi Rafalovic, qui a écrit en judéo-espnfnol une histoire inaniiscritc de la communauté juive de Sarajevo.

• l,e nuriu ou (/ii/i/cu vaut, à peu pri's, 'J fr. 10. (Note pe ia DiBEcrio.t.)

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Les Juifs spanioles ne se livrent pas uniquement au commerce et aux affaires; ils exercent, souvent aussi, des professions manuelles. Beaucoup sont artisans et vendent, dans la «Carcia» ou au bazar, ce qu'ils ont confectionné de leurs mains. La plupart des Juifs habitent les villes. Sous le régime turc, comme, aujourd'hui encore, en Russie ou en Roumanie, il ne leur était pas permis de posséder des propriétés dans les campagnes.

Les Spanioles étaient, naturellement, les banquiers et les préteurs des «Turcs»; ils avançaient des fonds aux pachas, aux begs, aux aghas, aux propriétaires musulmans, pour la plupart mauvais administrateurs, insouciants et imprévoyants, fréquemment à court d'argent comptant. Quant aux chrétiens, et surtout aux paysans, le Juif ne faisait pas d'usure avec eux, d'autant qu'il n'habitait point la campagne. Ce n'est pas que, faute de Juifs, la population rurale échappât à l'usure; mais l'usure était faite par des chrétiens, d'habitude par des orthodoxes serbes, qui faisaient au paysan des avances sur son bétail et sur ses récoltes. Pour être en des mains chrétiennes, l'usure n'en était pas moins vorace. C'était, avant la fondation des banques nouvelles, une des plaies du pays. On calcule que, sous différentes formes, les prêteurs chrétiens de village tiraient, de leurs avances à leurs coreligionnaires, jusqu'à 100 °/„. Un des bienfaits du nouveau régime est, sinon d"avoir supprimé, d'avoir du moins réduit, dans les campagnes, ce fléau de l'usure.

Les Juifs, comme il fallait s'y attendre, sont de ceux auxquels ont le plus profité l'Occupation et l'administration européennes. Avec la paix et la sécurité, leur activité et leur intelligence, leur goût des affaires ont eu libre carrière. Quelques-uns ont conquis la fortune, beaucoup l'aisance. Il s'est passé, en Bosnie, mais sans les mêmes inconvénients, ni les mêmes rancunes, quelque chose de ce que nous avons vu à Tunis et en Algérie. Les Juifs, par leur esprit toujours en éveil, par leur don d'initiative et leur faculté d'assimilation, étaient, de tous les indigènes, les mieux préparés à tirer parti d'un régime européen. Ce n'est point qu'il ne se trouve, parmi eux aussi, des victimes de la transformation économique du pays. Quels qu'en puissent être les avantages pour l'ensemble des habitants et surtout pour les mieux doués, le passage du régime turc à un régime européen ne pouvait se faire sans perturbation, sans souffrance et, parfois même, sans ruines individuelles. Les Juifs n'ont pas- tous échappé à ce péril. Puis, ainsi que je le disais tout à l'heure, les Juifs du pays, les Spanioles, ont trouvé des concurrents redoutables parmi les sujets hongrois ou autrichiens accourus en Bosnie. Il en est des Juifs, à cet égard, comme des musulmans ou des chrétiens; parmi eux, également, les petits commerçants, les petits boutiquiers, ont souvent pâti de l'irruption soudaine des grands capitaux et du grand commerce. Tandis que les plus heureux ou les plus habiles s'enrichissaient par le travail ou par la spéculation, attentifs à élargir le chiffre de leurs affaires et à adapter leurs méthodes aux besoins nouveaux, d'autres, les petits boutiquiers du Bazar, voyaient, comme leurs voisins chrétiens ou musulmans, décliner peu à peu le chiffre de leurs affaires et le nombre de leurs clients.

Les concurrents les plus redoutables des Juifs espagnols sont peut-être leurs frères d'origine ou de religion, les Juifs Aschkénazim de Vienne ou de Pest, accourus à l'exploitation du nouveau champ d'activité fraîchement ouvert aux sujets austro-hongrois. Ces Juifs, hongrois ou allemands, plus au courant des usages du commerce occidental, ont parfois apporté, dans les affaires, avec des méthodes nouvelles, une âpreté qui déconcertait les Spanioles. Naturellement, les Juifs descendus des régions du Nord, qui se sont abattus sur la Bosnie, ne sont pas toujours les plus recommandables et les plus honnêtes des Israélites de la Monarchie. Dans leurs rangs se sont rencontrés des aventuriers et des banqueroutiers, des hommes qui ont commis des faillites suspectes, et qui, au grand regret des Spanioles, ont compromis, dans le pays, l'ancien bon renom des Juifs, Aussi les Spanioles, demeurés

;ES RACES, LES nELir.IONS, F-A NATIONALITÉ EN BOSNIE- HERZÉGOVINE 12;j

encore les plus nombreux, tiennent-ils beaucoup ii ne pas 6lrc confondus avec leur» ioinlain» conpi^nères ou corcligiDonaires du Nord. On sait, du reste, que les Juifs hispano-portugais et les Juifs allemands, que les Séphardim et les Asdikéna/im n'ont ni les niémes coutumes ni les marnes rite», et que, en beaucoup de contrées, ces deux rameaux d'Israël sont restés longtemps distincts et isolés dans leurs défiances réciproques, comme deux peuples séparés, si bien que, naguère encore, entre Juifs du Nord et Juifs du Midi, les mariages étaient rares.

Spanioles ou Juifs du Nord, le nombre des Juifs de Rosnie-Hcrzégovine est en rapide croissaacc. Les premiers augmentent par l'excédent des naissances sur les décès; les seconds, par l'afflux de l'immigration. Lors du premier recensement, après l'Occup.ition autricliiennc, en 1879, les deux provinces ne comptaient que 3.i"20 israéiiles, presque tous hispano-portugais. Lors du second recensement, en 1H8j, le nombre des Juifs atteignait, déjà, 5.805; lors du troisième recensement, en 1895, il s'élevait à 8.213, dont 5.729 Spanioles et 2.484 Juifs d'autre provenance'. Ainsi, en une vingtaine d'années, le nombre des Israélites avait plus que doublé. De tous les éléments de la population de la Bosnie-Herzégovine, c'est celui qui s'est accru le plus rapidement, en dehors, toutefois, des protestants, lulhériens ou calvinistes, presque tous survenus depuis l'Occupation. L'immigration des protestants a, en effet, été plus forte encore que celle des Juifs ^ Bon nombre de ces protestants, hongrois ou autrichiens, se livrent, eux aussi, aux affaires, car il serait erroné de croire que tout le commerce, môme le grand commerce, est accaparé par les Juifs, Sépiiardim ou Ashkéna/.iu). Beaucoup d'orthodoxes, de callioliques, de prolestants, voire de musulmans, continuent à tenir, h coté des Juifs, des boutiques achalandées. A Sarajevo même, les deux principaux magasins, les seuls qui aient introduit, dans la capitale bosniaque, l'usage de vendre à prix fixe, appartiennent à des indigènes, ù des Slaves, à des Serbes qui professent la foi nazaréenne ■'.

En Bosnie, comme en plus d'une autre contrée, lesJuifssembientdevoir ôlre un des agents les plus actifs de la transformation économique et de l'évolution sociale. A l'inverse des mahométans, les Juifs d'aujourd'hui ont l'esprit ouvert à toutes les idées de l'Occident. L'esprit conservateur et longtemps routinier du vieux judaïsme oriental se défend mal contre l'attrait et les séductions de la libre culture européenne, Jusqu'ici, comme les chrétiens, plus encore peut-être, les Juifs .spanioles vivaient à l'orientale, à la turque, tant l'Islam et le conquérant ottoman avaient mis leur empreinte sur toutes les mœurs locales. Les maisons juives étaient construites et meublées à la « liircn », avec de nombreuses fenêtres, garnies de minces treillages en bois, et avec de larges divans faisant le tour des pièces. Hommes et femmes portaient un costume national, de coupe orientale, fixé parla tradition, dont personne ne s'écartait.

Aujourd'hui, jeunes gens et jeunes filles tendent à quitter le costume des ancêtres. Les jeunes juifs n'en gardent plus guère que le fez; beaucoup même arborent, fièrement, le chapeau de feutre. Les jeunes filles et leurs mères, également parées de leurs beaux atours, se montrent ensemble, le jour du Sabbat, avec des vêtements de formes diverses, comme si elles appartenaient à des nations diffé-

' Sur ces 8.213 Juifs, près de la moitié (4.058) étaient ooncenlrés dans la capitale, Sarajevo; le reste était dispersé du» le pays, surtout dans les villes et les bourgades.

«Tandis ((uen 1879, au Icndeiuiiin de l'Occupation, la Bosnie-Herzégovine ne comptait que 219 proteslanU. y compris les Nazaréens, en 18!lj, le cliilTrc des protestants s'élevait à 3.3'JB, dont £.563 de la confession d'Augsbourg et 1.030 calvinistes.

• Les Naziréens, lors du recensement de 1895, étaient au nombre de 63 dans la Bosnic-llenéjtovine. Cei Nawréent, qui possédiul des corelifiioniiaires on Serbie et en Hongrie, n'ont pas de clergé; ils repoussent la qualiBcilion de protestants. Ils prétendent son tenir uniquement i l'Évangile, et, comme les Mennoniles et les disciples de Tolstoï, ils refusent le service militaire. Ou les emploie dans les ambulances.

rentes. Aux larges pantalons flottants que les femmes de toutes religions attachent à leurs chevilles, les jeunes élégantes juives tendent à substituer les longues jupes européennes, de même que beaucoup, déjà, remplacent l'austère frontiera, qui serrait le front de leurs mères, par de grands chapeaux à plumes, selon la mode de Vienne ou de Paris. Et, parmi ces Juifs, comme parmi leurs voisins chrétiens, qui cèdent, eux aussi, peu à peu, à Tallraildes modes européennes, ce changement de costume, qu'il serait oiseux de déplorer, est l'indice et le signe du changement des mœurs et des idées. Et, comme chez les chrétiens, et à l'inverse des musulmans, la femme, chez le juif, en cédant au frivole attrait de nos modes, est souvent l'agent le plus actif, sinon le plus conscient, de l'évolution sociale. Avec les modes changeantes de l'Occident qui, peu h peu, se substituent aux usages fixes et aux coutumes traditionnelles de l'Orient, s'introduisent, dans les familles, des sentiments et des besoins nouveaux, et aussi des dépenses nouvelles. Si la fortune s'est accrue, la vie, aussi, est devenue plus dispendieuse, dans les villes au moins, si bien qu'on pourrait dire que, dans l'ensemble du pays, la famille elle-même, chez les Juifs et chez les chrétiens, est en train de passer par une crise à la fois économique et morale.

De tous les éléments de la population de la Bosnie-Herzégovine, les Juifs sont peut-être, avec les catholiques, ceux qui ont accueilli le plus volontiers l'Occupation autrichienne et qui, aujourd'hui encore, s'en montrent le plus satisfaits. S'ils avaient supporté patiemment la domination turque, les Israélites avaient maintes fois souffert, eux aussi, des désordres du régime turc. L'aigle autrichienne leur apportait la paix, la sécurité, la justice. Elle élargissait le champ de leurs alTaires. Ils ne lui demandaient rien de plus. Comment s'étonner qu'ils préfèrent la domination des Kaiserliks à celle du Sultan, ou même à celle de la Serbie, « un pays pauvre », comme me le disait, avec dédain, un jeune Spai.iole de Sarajevo?

l'occupation ArTHlCUIli.NNK KT LA .NATIONALirE SLAVE

Nous avons vu quels sont les principaux éléments de la population. A travers leur diversité et leurs rivalités, orthodoxes, musulmans, catholiques présentent ce trait commun d'être, également, d'origine slave et de montrer une égale aversion pour toute tentative de dénationalisation. Comment se comporte, à cet égard, le Gouvernement autrichien? C'est la première question que se pose l'étranger. On est enclin, de loin, à s'imaginer que l'Autriche-Hongrie, en Bosnie-Herzégovine, travaille, ouvertement ou clandeslinement, à germaniser les provinces occupées. La vérité nous contraint de dire que cela semble une erreur. Telle est du moins l'impression que nous ont laissée les faits que nous avons pu observer. Certes, en un sens, l'Occupation a élargi la sphère de l'allemand, comme langue de haute culture, cela aux dépens surtout de l'italien. Ainsi, les jeunes Bosniaques, chrétiens ou musulmans, qui se vouent aux professions libérales, vont étudier à Vienne; l'allemand est la langue dont se servent les autorités supérieures entre elles et dans leurs rapports avec Vienne; mais, pour les affaires locales, pour l'administration, pour la justice, pour l'enseignement, la seule langue en usage est partout la langue du pays, la Lanclesspracho, c'est-à-dire le serbo-croate. L'allemand, sauf pour l'armée et les bataillons bosniaques, sauf encore pour les chemins de fer, n'apparaît, presque nulle part, comme langue officielle. On sait avec quelle passion les Allemands, les Italiens, les Tchèques, les Slovènes de l'Autriche bataillent, dans les municipalités, pour décider en quelle langue seront inscrits les noms des places et

des rues En Bosnie, ù Sarajevo, la capitule, comme à Mostar ou à Travnik, le nom des rues est inscrit en trois langues ou, plus exactement, en trois écritures, en turc et en lettres turques, pour les mahomi'tans, en serbe avec lettres cyrilliques, pour les Serbes orthodoxes, en croate avec lettres latines, pour les catholiques, puisque le sorbe et le croate ne diflèrent guère que par l'écriture.

L'école est, en tout pays, le grand instrument de nationalisation ou de dénationalisation. En Bosnin, l'École est restée entièrement slave. Partout, à l'exception peut-être de quelques établissements privés tenus par des religieuses d'origine autrichienne, la iiarodna osnovna sola est bosniaque, c'est-à-dire serbo-croate; et l'on y apprend, d'ordinaire, à lire à la fois en caractères latins et en « cyrilliques ». Il en est de môme de l'enseignement secondaire et des gymnases classiques. Quelque place qu'il y soit fait ;i l'allemand, c'est le slave qui reste, d'habitude, la langue de l'ensiîignemenl. Quant au magyar. quoiqu'il y ait, dans l'Administration, nombre d'employés sujets hongrois, il n'en est point question. J'ai entendu des fonctionnaires se plaindre de cette suprématie de la langue locale : « Si nous ne voulons pas laisser croatiscr nos enfants, me disait l'un d'eux, il nous faut les envoyer en dehors du pays. » Pour qui connaît les procédés de dénationalisation employés ailleurs, par exemple vis-à-vis des Polonais par la Prusse ou même par la Russie, on ne saurait dire que les Slaves de Bosnie puissent dénoncer de pareils attentats contre leur nation.ilité. L'Autriche a beau encourager, parmi eux, l'étude de lallemand; rion, chez eux, des persécutions nationales que leurs congénères slaves de la Cisleilhanie ou de la Transleithanie ont pu avoir à souffrir, de la part des Allemands ou de la part des Magyars, à d'autres époques ou en d'autres contrées. C'est là, du reste, pour tous les Bosniaques, un point très sensible ; ils ont le légitime orgueil de leur langue, et, si l'Autriche ne veut pas froisser leurs justes susceptibilités, elle doit, f\ cet égard surtout, se montrer respectueuse de leur sentiment national.

La Bosnie -Herzégovine, il nous faut le reconnaître, est administrée par un personnel d'élite, intelligent, instruit, dévoué à son œuvre. La plupart des fonctionnaires du pays, ceux d'un rang élevé surtout, sont, aujourd'hui, étrangers au pays. Ils viennent d'Autriche ou de Hongrie; mais, Autrichiens ou Hongrois, beaucoup sont des Slaves : Tchèques, Croates, Serbes, Slovènes, Polonais. « Ce qui a été fait de meilleur en Bosnie, me disait l'un d'eux, avec fierté, a été fait par des Slaves. » Les Slaves ont l'avantage, en tous cas, d'apprendre facilement la langue du pays; et, tout en travaillant, de bonne foi, à y faire aimer l'Autriche, ils se défendent d'autant plus de travailler à germaniser la Bosnie, que la plupart d'entre eux répugneraient à voir germaniser leur pays d'origine. En Bosnie, du reste, les Allemands-Autrichiens et les Hongrois se donnent, tout comme les Slaves, la peine d'étudier et de parler la langue de leurs administrés. C'est, semble-t-il, la première condition de tout emploi du Gouvernement.

J'ai rencontré, en Bosnie, ou plutôt en Dalmalie et au Monténégro, des hommes que préoccupent les colonies allemandes, instiiUées sur quelques points des provinces occupées. Certains patriotes slaves craignent ([ue ces colonies allemandes, grossies avec le temps, ne servent de point d'appui à des tentatives de germanisation. Ce sont hï, pour moi, des appréhensions peu justilièes. Ces colonies allemandes sont, en somme, peu nombreuses et peu considérables. Elles peuvent avoir une importance économique, comme centre et comme modèle d'exploitation rurale; elles n'en ont guère d'autre. La plus connue d'entre elles, celle de Windthorst, composée d'Allemands catholiques des régions rhénanes, ne compte elle-même que quelques centaines de paysans, et son champ de développement est limité par la population slave dont elle est environnée. D'une manière générale, on peut dire que la Bosnie-Hor/.égovine ne se prête guère à la colonisation. Elle manque, pour cela, d'une chose es.seulielle : elle manque de terres libres. Quoique la population ne dépasse pas le chiffre de trente et un ou trente-deux habitants au kilomètre carré, toutes les régions habitables sont, déjà, plus ou moins peuplées. U n'y a pas, à

proprement parler, d'espaces vacants. II ne faut pas oublier qu'une grande partie de la surface est couverte de montagnes, de rochers et d'épaisses forêts. Puis, nous l'avons déjà constaté, la population slave indigène croît avec une si grande rapidité qu'elle étoufferait, en quelques générations, les colonies étrangères qu'on voudrait implanter dans son sein.

Si l'on examine le nombre des étrangers des deux sexes fixés dans le pays depuis l'Occupation, on trouve qu'il monte, seulement, à 06.000 sujets auslro-hongrois et à moins de 5.000 sujets d'autres Étals. Or, nous l'avons déjà remarqué, la grande majorité de ces immigrés sont des Slaves et même, pour une bonne moitié, des Slaves du Sud et des Serbo-Croates. Ainsi, l'immigration elle-même, au lieu d'entamer l'élément slave, tend plutôt à le renforcer. La Bosnie et l'Herzégovine sont des pays foncièrement slaves, qui demeureront slave? sous la domination autrichienne, aussi bien que sous la domination turque.

On compare parfois les provinces occupées à une colonie. Si cette assimilation a quelque part de vérité, la Bosnie et l'Herzégovine n'ont rien d'une colonie de peuplement; tout au plus, peut-on, pour les procédés et les méthodes de gouvernement, les rapprocher des colonies d'exploitation et de gouvernement. C'est ce que semblent comprendre les représentants de l'Aulriche-Hongrie; ils gouvernent la Bosnie, ils l'administrent; ils cherchent à y introduire, petit à petit, les procédés d'administration et les habitudes de la culture européenne; ils se regardent même volontiers, dans l'ancien vilayet turc, comme les missionnaires de la civilisation occidentale, Fe piquant de relever le niveau intellectuel de leurs administrés; on ne saurait dire qu'ils travaillent à transformer le caractère national de la population, et qu'ils s'efforcent de convertir les Slaves de Bosnie en Allemands ou en Magyares. Viendraient-ils à l'essayer, que toute leur habileté et toutes les forces de la monarciiie autrichienne risqueraient fort d'y échouer.

Tout au rebours, il se pourrait que le Gouvernement autrichien contribuât, volciis noleiis, à une œuvre opposée. En donnant au pays la paix et la sécurité, en rnpprochont, par ses lois, par ses tribunaux, p:ir ses assemblées municipales, par ses gymnases, par ses écoles ouvertes à tous, les divers éléments de la population, si longtemps tenus à l'écart les uns des autres, il se peut que l'Adminfstration autrichienne travaille à leur rendre le sentiment de leur unité ancienne, et qu'elle fasse renaître, chez le chrétien et chez le musulman, la conscience de leur parenté morale et de leur unité nationale. Il serait curieux que pareille œuvre fût accomplie par la main du Schvaba. L'Occupation doit-elle durer, c'est à cela, pourtant, qu'elle aboutira. Si jamais le Serbe orthodoxe et le Croate catholique apprennent à se considérer comme frères; si le musulman, reprenant la notion de ses origines slaves, apprend à regarder le chrétien comme son compatriote, le régime actuel n'y aura sans doute pas été étranger. 11 peut, sous l'égide de l'Administration autrichienne, se former, peu à peu, chez ces populations si longtemps divisées et hostiles entre elles, une sorte de conscience nationale bosniaque (certains fonctionnaires semblent déjà y travailler); mais, quelles que soient ses sympathies politiques et ses aspirations nationales futures, qu'il se détache des destinées de la Serbie ou de celles de la Croatie, ou qu'il aspire à l'union avec l'un des pays voisins, le sentiment national bosniaque sera toujours un sentiment nalional slave. Aussi, sans rien préjuger de l'avenir des provinces occupées, oserons-nous dire que, si les instables combinaisons de la politique européenne maintiennent et consolident leur union avec l'Aulriche-Hongrie, au lieu de se germaniser sous son Gouvernement, la Bosnie et l'Herzégovine renforceront, en Autriche-Hongrie, l'élément slave.

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